Solidarité Paysans, SOS vignerons en détresse
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Solidarité Paysans, SOS vignerons en détresse

actualisé le 23/03/2015 à 18h02

Une ferme abandonnée dans l'Entre-Deux-Mers (Photo Dominqiue Garcin-Geoffroy/flickr/CC)

Une ferme abandonnée dans l’Entre-Deux-Mers (Photo Dominqiue Garcin-Geoffroy/flickr/CC)

Si les vendanges s’annoncent bonnes après de très mauvaises années, une crise violente frappe depuis dix ans les plus petits vignerons. L’association Solidarité Paysans Gironde les soutient, sans pouvoir toujours empêcher le pire. Dans son local à Sauveterre-de-Guyenne, dans l’Entre-deux-Mers, près de 200 agriculteurs ont toutefois trouvé une écoute à leurs problèmes.

Bénédicte (prénom modifié) arrive les larmes aux yeux et les soucis plein sa sacoche bleue. C’est sa première rencontre avec l’association Solidarité Paysans Gironde. La présence d’un journaliste la gêne, mais elle accepte de s’exprimer, avant de fondre en larmes.

Sa voix tremble quand elle explique sa situation aux cinq membres de l’association présents :

« Nous étions viticulteurs. Nous étions car nous avons vendu les vignes l’année dernière par obligation. »

Il ne leur reste plus que le stock de vin. Viticultrice dans le Roussillon, elle avait rêvé d’exercer ses compétences en œnologie près de Bordeaux. Avec son conjoint, ils s’installent en 2005 dans l’Entre-deux-Mers.

Entre l’achat des chais, des 21 hectares à 25000 euros chacun, de la maison et du stock, l’investissement se monte à 1,2 millions d’euros. Un tiers est financé par la vente de leur ancienne propriété dans le Roussillon. Le Crédit Agricole est sollicité pour compléter, mais la réponse est négative. La BNP accepte finalement de financer une partie du projet. En plus des frais de fonctionnement, il leur faut rembourser plus de 5000 euros par mois.

« La machine s’est emballée », commente Andrée Jollet, la présidente de l’association : la vente de 50 000 bouteilles depuis sept ans ne suffit pas « pour assumer toutes les charges, les aléas, le manque de trésorerie et l’autofinancement de quatre chambres d’hôtes, ajoute Bénédicte. Maintenant c’est ça qui nous permet de tenir la tête hors de l’eau. Sans ces chambres, on ne serait plus là. »

« Personne ne vous a conseillé ? »

Mais la trésorerie ne s’améliore pas pour autant. Bien au contraire, la situation va de mal en pis. Les rentrées d’argent restent insuffisantes. L’époux a un accident du travail et les relations avec la BNP se dégradent. Ils se dirigent alors vers le Crédit Agricole qui leur conseille de vendre le vin en vrac. Soucis majeur :

« On vendait à perte. On avait un coût de production à 2300 euros par hectolitre et on a vendu à 900 euros pendant plusieurs années. »

Sous la contrainte de la banque, les vignerons vendent leurs vignes « la moitié du prix d’achat ». Un audit est lancé et la cessation d’activité est envisagée pour rembourser l’emprunt.

« Personne ne vous a conseillé un redressement judiciaire ? », questionne Marie-Annick, bénévole de Solidarités Paysans, ancienne éleveuse possédant une formation de juriste et de contrôleur de gestion. Silence. Du bout des lèvres, Bénédicte répond que non. La bénévole reprend : « Le tribunal aurait étalé vos dettes d’office. La banque était stoppée. Souvent, ça permet aux entreprises de reprendre leur souffle et de redémarrer. » Et Bénédicte aurait peut-être encore ses vignes.

Ce manque d’informations, les bénévoles de Solidarité Paysans l’observe régulièrement depuis la création de l’association en 2006. Engagée dans des mouvements de la gauche chrétienne (Action Catholique, Chrétiens dans le Monde Rural), Andrée Jollet a voulu développer un bureau local du réseau national (laïque) Solidarité Paysans.

Cette ancienne comptable et syndicaliste CFDT se mobilise après une longue réflexion sur la crise viticole en 2005. Elle veut agir et convainc quelques bonnes volontés. Elle toque aux portes de la Fnsea, de la Confédération Paysanne, de la Mutualité Sociale Agricole (MSA) du Conseil général avec un mot d’ordre : « Redonner la dignité, l’autonomie à ceux qui souffrent ». Pour lutter, il faudra aussi se frotter à la finance et à la justice.

L'association Solidarités Paysans (XR/Rue89 Bordeaux)

L’association Solidarités Paysans (XR/Rue89 Bordeaux)

Pas surprise, elle remarque que la demande grandit sans cesse dans le monde agricole.

« Depuis 2009, la viticulture connaît de graves difficultés. La crise perdure, les cours n’augmentent pas et il y a les aléas climatiques. Une précarité est apparue car les négociants achètent à bas coûts. Et si tu n’as pas de trésorerie, tu fais quoi ? »

Certains en arrivent à un point de non-retour. Et Andrée se souvient de ce jeune agriculteur malade d’un cancer et endetté, pour les vignes duquel il fallait trouver un acquéreur :

« On essayait d’appeler Jean-Jacques mais on tombait sur la messagerie. Le bénévole était passé chez lui. La porte était fermée. Rien n’avait bougé. Le vendredi, on est allé au tribunal pour lui, mais sans lui. Dans les enveloppes de l’appel d’offres, un des acheteurs se dit être prêt à mettre le prix couvrant les dettes. On appelle. Messagerie toujours. On fait signe à la gendarmerie. Et les gendarmes l’ont trouvé pendu. On a prévenu les parents. Il est parti sans savoir qu’il aurait encore eu de l’argent pour s’acheter un truc. »

L’Entre-deux-Mers, épicentre de la crise viticole

En France, les statistiques indiquent qu’un agriculteur se suicide tous les deux jours. Pour éviter ces catastrophes, Andrée Jollet est prête à parcourir 25000 km chaque année. Son agenda est celui d’un ministre et la présidente – pourtant bénévole et retraitée – n’ose plus s’offrir d’après-midi.

« Mes enfants me disent qu’ils me voyaient plus quand je travaillais, qu’au moins j’avais des congés ! »

Mais son action est reconnue, comme le confie Yves d’Amécourt, le maire UMP de Sauveterre-de-Guyenne où est basée l’association :

« C’est une femme formidable. Nous n’avons pas les mêmes convictions politiques, mais nous nous retrouvons sur les convictions humaines. On a poussé Solidarité Paysans à s’installer ici. Avec 1000 ha de vignes, l’Entre-deux-Mers était l’endroit le plus touché par la crise viticole. On leur apporte une aide logistique en payant le loyer de leur bureau et on leur envoie quelques viticulteurs en détresse. On voit l’efficacité de leur démarche dans les regards. »

En plus de cette aide de la mairie, l’association fonctionne grâce aux 30 000 euros de subventions du Conseil général, dont Andrée Jollet déplore la récente baisse.

Mais que ce soit pour obtenir des subventions ou parlementer avec les banques des agriculteurs, Andrée Jollet emploie la communication non-violente : « Une négociation paisible permet à l’autre de se convertir. »

Cette technique a surpris Christian (prénom modifié) lors de son premier contact avec l’association qu’il a connu grâce à un médecin de la MSA.

« J’étais en détresse, en dépression. J’ai tout de même pu les appeler. Déjà, j’étais sur le chemin de la guérison. J’ai pris mon destin en main avec des phases de découragement et de résurrection. »

Réussir à « calmer la banque »

Cet ancien vigneron girondin quinquagénaire s’est depuis lié d’amitié avec Solidarité Paysans. Il parle aujourd’hui sans retenue – mais sous couvert d’anonymat – de ses « années de souffrances » qui ont mis fin à 25 ans de métier.

« En 1997, j’ai eu un grave accident dorsal. Un chef d’exploitation c’est une pièce maîtresse, alors j’ai voulu continuer d’autant que c’était une exploitation familiale. Le handicap provoque des problèmes de santé, change mon état nerveux et apporte des difficultés financières. La décision d’arrêter a été brutale. On résiste, mais au bout d’un moment, on n’en peut plus. En 2007, j’ai fait une énorme dépression. Je ne pouvais plus monter sur le tracteur, je m’allongeais et poussais des hurlements. En 2011, j’étais très très limite. J’ai dû couper ma vigne avec le raisin encore dessus. J’ai dû charger ces pieds pour les benner un peu plus loin. Je n’avais pas d’argent pour payer. Je devais vendre mes 17 hectares de vignes pour payer la banque et les organismes qui doivent normalement nous aider. »

tracteur dans les vignes près de Fronsac (Photo Dominique Garcin-Geoffroy/flickr/CC)

tracteur dans les vignes près de Fronsac (Photo Dominique Garcin-Geoffroy/flickr/CC)

Bénévole depuis la création de Solidarité Paysan, Jean-Claude se décrit quant-à-lui comme un « faux-retraité » du monde agricole : il aide son fils qui a une exploitation.

« On n’est pas là pour assister mais pour être solidaire. On est tous dans le même bateau. On vit une méchante période et on ne sait pas combien de temps ça va durer. »

C’est pour cela qu’il tient à prêter une oreille attentive. Avec gravité, il écoute Bénédicte qui n’a réussi qu’à « calmer la banque » en vendant les vignes de son couple. Il reste 240 000 euros à rembourser au rythme – insoutenable pour elle – de 10 000 euros tous les trois mois.

« Il faudrait vendre le chai, ajoute-t-elle déconfite. C’est la pression bancaire en permanence. Tous les trois jours, on regarde nos comptes pour voir si nos chèques passent. »

Pas de miracle

D’autant qu’elle est poursuivie au tribunal administratif pour une réception indue du RSA – « On n’aurait pas déclarés les revenus des chambres d’hôtes alors qu’ils sont dans la déclaration d’impôt. » Le trop perçu est estimé à 4000 euros. Une broutille à côté des autres dettes ? L’association ne le voit pas comme ça.

« C’est vrai qu’on ne fait pas de miracle, mais il faut pointer ce qui n’a pas été respecté ni proposé », estime Andrée Jollet. Solidarité Paysans va refaire un audit, envisager un projet sur dix ans pour écouler les bouteilles, pérenniser les chambres d’hôtes et dégager des revenus pour le couple.

Pour cela, l’association va mettre au côté de Bénédicte une bénévole attitrée. Désormais, elles seront toujours ensemble pour étudier les dossiers, rencontrer les banquiers, fixer des échéanciers et se rendre au tribunal. « Faire ce premier pas, c’est être déjà à moitié guéri », clame Christian. « Il nous faut du temps », tempère la présidente avant d’assurer : « Ça va vous redonner votre dignité. »

Pour aller plus loin

Le rapport de l’Institut national de veille sanitaire sur les suicides d’agriculteurs

Le site de Solidarité Paysans

Solidarité Paysans Gironde

2 Bis rue du Huit Mai 1945, 33540 Sauveterre-de-Guyenne

05.56.61.11.97

L'AUTEUR
Xavier Ridon
Xavier Ridon
Rémois, devenu journaliste à Tours, installé à Bordeaux. Bref, file vers le Sud avec un micro et un stylo.

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