Avant l’Hermione,  La Fayette et la Victoire partaient de Bordeaux
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Avant l’Hermione, La Fayette et la Victoire partaient de Bordeaux

actualisé le 02/06/2015 à 10h08

En 1777, pour son premier voyage en Amérique, La Fayette embarque depuis Bordeaux sur La Victoire.

En 1777, pour son premier voyage en Amérique, La Fayette embarque depuis Bordeaux sur La Victoire (DR).

L’Hermione amena Lafayette en Amérique en 1780. Mais lors de son premier voyage effectué en 1777, c’est depuis Bordeaux qu’il partit à bord du navire La Victoire pour prêter main forte aux indépendantistes. Comme Rochefort a reconstruit l’Hermione, qui arrive ce mardi à Bordeaux, Rue89 Bordeaux a reconstitué le journal de bord du marquis révolutionnaire, relatant son épopée clandestine.

Du dîner de Metz au port de la lune

14 Juillet 1776

La déclaration d’Indépendance de Jefferson a été adoptée par le Congrès américain le 4 juillet dernier. À l’auberge de l’Épée de bois, Noailles, Ségur, la Rochefoucauld et Coigny, mes frères et moi, avons levé nos verres. Un grand vent de liberté agite nos poitrines et enfièvre nos esprits. Ces Insurgents qui se révoltent contre la couronne britannique, je les admire ! Ma chemise se gonfle sous les battements de mon cœur comme une grande voile par le vent. J’ai envie de me battre comme mon père qui a donné sa vie pour son roi Louis XV, tombé pendant la Guerre de Sept ans, remportée par l’Angleterre et la Prusse. Noailles me dit que la patience est une vertu. Je lui réponds que comme tous les officiers de 19 ans, je rêve de gloire.

6 Novembre 1776

Mon ami allemand Jean de Kalb, surnommé le baron, qui a servi sous les ordres de mon oncle, le comte de Broglie, m’a présenté à Silas Dean, l’agent recruteur du Congrès. Il cherche des volontaires pour aller combattre en Amérique. Les Insurgents manquent de tout, d’armes, de vivres et de munitions. Nous l’assurons de notre aide. Il peut disposer de nos épées et de nos vies. Ce n’est pas en France que je ferai honneur à mon nom et à la mémoire de mon père. Adrienne, ma bien-aimée, j’ai la jeunesse, j’ai la fortune, j’ai une merveilleuse petite fille Henriette, j’ai l’amour que vous me portez, il me reste à acquérir la gloire. N’y a-t-il pas de plus noble cause que de mettre son épée au service de la liberté ?

15 Novembre 1776

Lors d’une séance à la loge, mes frères en lumière, Noailles, Ségur, la Rochefoucauld, Kalb, Coigny et moi jurons de défendre et de répandre les idées des Lumières par l’esprit et par l’épée. Nous prenons l’engagement solennel de les apporter aux colons d’Amérique qui se battent pour leur liberté. Quel meilleur endroit que le Nouveau Monde pour faire enfin respecter les Droits de l’Homme ?

7 Décembre 1776

Nous nous engageons sans pension, ni indemnité particulière, précise Silas Dean, avant que nous signons les documents dans le plus grand secret. Je souris, je ne recherche que la gloire pour moi et la liberté pour les hommes. Kalp, Noailles, Ségur, La Rochefoucauld, et moi, il n’y aura pas de plus nobles épées dans l’armée du général Georges Washington.

9 Décembre 1776

Le départ pour l’Amérique était prévu à Nantes avant la fin de l’année. À Paris, nous avons été reçus chez Benjamin Franklin, ambassadeur de l‘Amérique en France. Il nous a appris de bien tristes nouvelles. La figure de Silas Dean est devenue sombre tout comme celle de mes compagnons, mais aucune ne l‘était plus que la mienne en entendant ce mot : défaite. Les troupes de Washington ont été écrasées par l’armée anglaise et ses maudits mercenaires allemands, les Hessois. New York, Long Island, les White plains, le fort Washington et les Jerseys : autant de revers pour les Insurgents qui compromettent grandement notre projet. Nous devons renoncer, nous conseille Deane. Il n’y a plus de crédit et l’envoi d’un bâtiment est désormais impossible.

Qu’à cela ne tienne ! Je me tourne vers Franklin : « Monsieur, je vous promets un navire chargé de vivres et de munitions ! Jusqu’à présent je n’avais mis à votre service que ma jeunesse et mon épée, j’y mets à présent ma fortune. Vous aurez votre navire. » Benjamin Franklin m’étreint et me promet le grade de Major general si j’y parviens. Ému, Silas Dean ne veut plus lâcher ma main.

11 Février 1777

Nous avons un navire, m’annonce Kalb. Grâce aux relations de mon oncle. Son secrétaire, Guy du Bois-martin, a un frère marin, François-Augustin, qui a repéré un navire à Bordeaux. Bordeaux a donné une reine à l’Angleterre mais a fourni quantité de navires à la France ! L’affaire a été conclue avec un armateur bordelais, Achille Basmarein. Le navire s’appelle la Clary. Il m’en coute la somme de 112000 livres mais la liberté et la gloire n’ont pas de prix.

Lafayette, monarchiste libéral et révolutionnaire

Marie-Joseph Paul Yves Roch Gilbert du Motier, dit La Fayette nait le 6 Septembre 1757 en Auvergne. Orphelin très tôt, héritier d’une des plus grandes fortunes de France, il est élevé par son arrière grand-père. Mousquetaire du roi Louis XVI à 17 ans, puis capitaine des Dragons deux ans plus tard, il est en garnison à Metz lors de l’insurrection des colons en Amérique. En 1777, il s’embarque depuis Bordeaux pour l’Amérique pour combattre sous les ordres de Washington. Blessé lors de son premier engagement à Brandywine, il connait ensuite deux victoires. Après un retour en France pour obtenir l‘appui du roi Louis XVI, il repart en 1780 à bord de l’Hermione. L’armée de Washington, l’armée française et le corps commandé par La Fayette encerclent l’armée anglaise et remporte la bataille décisive de Yorktown en Octobre 1781. Fait citoyen d’honneur des États-Unis, La Fayette revient en France en 1782.

Ardent défenseur de la liberté, imprégné des idéaux des Lumières, il veut émanciper les esclaves et achète une plantation en Guyane française, où il abolit la gabelle et les lettres de cachets. Lorsque la Révolution française éclate, il est membre des États Généraux comme représentant de l’aristocratie libérale, et propose un projet de déclaration des Droits de l’Homme inspiré de la Déclaration d’indépendance américaine. L’Assemblée Constituante le rejette.

Commandant de la garde nationale, celui qui se fait désormais appeler Lafayette, fait démolir la Bastille le 16 Juillet 1789 et présente le nouveau drapeau français, la cocarde tricolore aux électeurs de Paris. Il ne peut empêcher les Parisiens d’envahir Versailles mais sauve la famille royale en octobre.
En 1791, les Autrichiens menacent les frontières. Lafayette prend le commandement de l’une des trois armées françaises. Il est vainqueur à Florennes, mais les deux autres armées sont défaites par des forces supérieures en nombre.

Déclaré traître à la nation pour son soutien à Louis XVI, il se réfugie à Liège, puis est emprisonné en Prusse. Sa femme parvient à se faire incarcérer avec lui et leurs deux filles. Libéré par Napoléon Bonarparte en 1796 à la suite du traité de Campo-Formio qui voit la reddition des Autrichiens, il rentre en France en 1800. Mais Lafayette exprime en 1802 son refus de voir Napoléon devenir consul à vie et vote contre l’Empire en 1804. Il se retire sur ses terres et refuse la Légion d’honneur nouvellement créée par l’Empereur, qu’il juge ridicule.

En 1814, il se rallie aux Bourbons et soutient la restauration en 1815. Il devient député en 1818 et occupera ce poste jusqu’à la révolution de 1830. Il fait un dernier voyage en Amérique où il effectue une tournée triomphale en 1825. Il reprend le commandement de la garde nationale durant le règne de Louis-Philippe. Il meurt le 20 Mai 1834 à Paris à l’âge de 77 ans.

Gilbert du Motier de La Fayette (DR).

Gilbert du Motier de La Fayette (DR).

Les passagers clandestins

17 Février

La réussite de notre entreprise dépend de son secret. Nos familles, les espions anglais et le Roi n’en doivent rien savoir. William Carmichael, le secrétaire de Dean, a eu une brillante idée pour abuser nos adversaires : aller à Londres. Là, je dîne avec mon oncle, ambassadeur de France. Le roi Georges est parmi les convives et son frère le duc de Gloucester se plaint toujours autant de l’insoumission des Insurgents, ces Bostoniens comme il les appelle. Je fais bonne figure en dînant avec l’ennemi de toujours de la France. Je brûle d’en découdre avec ces tuniques rouges et de laver l’affront de la guerre de Sept ans, qui nous a dépouillé de toutes nos colonies en Amérique. Nuire à l’Angleterre, c’est servir (oserai-je dire) c’est venger ma patrie.

6 Mars

De retour à Paris, je suis heureux d’apprendre la bonne nouvelle à Franklin et à Deane. Le capitaine de la Clary, Le boursier, recrute un équipage à Bordeaux au moment même où nous parlons ! Kalb qui a une fabrique de poudre et de canons fournira les munitions. Mon oncle, le comte de Broglie, a acheté 5000 fusils à la cause. Derrière ses lorgnons les yeux de l’ambassadeur s’embuent de larmes.

16 Mars

Je n’ai pas fait mes adieux à ma chère Adrienne ni embrassé notre fille Henriette pour ne pas rendre nos adieux plus déchirants. Je prie pour les revoir un jour. Kalb et moi changeons trois fois de montures pour rejoindre Bordeaux. Ordre a été donné de nous arrêter, nos projets sont connus. Louis XVI veut préserver la paix avec l’Angleterre et ne pas risquer un incident diplomatique.

19 Mars

Nous séjournons au château Trompette chez mon oncle, le duc de Mouchy. Ce magnifique bastion qui offre une vue superbe sur le fleuve a été élevé après la guerre de Cent ans, m’explique-t-il. Bordeaux sera donc le premier pas sur la route de l’Amérique et les sentiers de la gloire et de la liberté. Au cours du dîner, Kalb et moi rencontrons l’armateur Basmarein, François-Augustin du Bois-martin que je remercie pour son excellent travail pour la cause des Insurgents, et le capitaine du Clary. Celui-ci m’informe que le navire de 268 tonneaux est un brick-senault de commerce qui n’emporte que deux canons à son bord. Je propose aussitôt de le rebaptiser  La Victoire.

Pour tromper les espions anglais qui infestent la ville, nous avons inscrit sur les registres qu’il fera route vers le cap français à Saint-Domingue. Mais notre véritable destination est Charleston pour livrer notre cargaison. Nous trinquons à la victoire avec ce merveilleux vin rouge qui a fait la réputation et la fortune de Bordeaux.

21 Mars

Nous appareillons dans deux jours. Mon oncle est inquiet, des espions anglais ont été repérés aux Chartrons. Je quitte le château Trompette, Basmarein m’a invité à le rejoindre à Bacalan au Nord de la ville pour visiter le chantier naval de Pierre Bichon. C’est d’une de ces cales sèches six ans plus tôt qu’est sorti La Victoire. L’armateur m’apprend que ce navire a eu plusieurs noms depuis qu’il navigue et je lui réponds que l’histoire n’en retiendra qu’un. C’est un beau navire, sa coque est lourde certes mais solide. Son sillage tracera le destin de la France dans l’océan car là-bas, je serai la France.

Le navire mouille aux Chartrons. Le capitaine supervise le chargement de la cargaison. Il me propose de monter à bord, mais je lui réponds que je le ferai que le jour du départ. Je longe les berges à cheval pour observer les eaux calmes de la Garonne. Je fais une halte au port de la lune, mon oncle m‘a assuré que c’est une des plus belles façades d’Europe. Une magnifique statue de Louis XV qu’a servi mon père orne la grande place. Même si je reste fidèle à Louis XVI, je suis prêt à donner ma vie au général Washington. Un soldat ne décide pas du champ de bataille sur lequel il va s’illustrer.

23 Mars

La Victoire appareille sans Kalb et moi. Les espions anglais sont partout sur le port, nous craignons une tentative de sabotage. Il faut protéger le navire et sa précieuse cargaison. D’elle dépend peut-être l’issue de la guerre. Le capitaine nous attendra à Pauillac dans deux jours. Déguisés en courrier, nous cravachons nos montures jusqu’à notre lieu de rendez-vous. Enfin nous voyons les mâts de La Victoire se dresser au-dessus de l’eau. Nous montons à bord et le capitaine donne l’ordre d’appareiller. Je me tiens sur le pont aux côtés de mes amis. Des gentilshommes de France en route pour le Nouveau Monde. Nous serons à Boston en juin si les vents nous sont favorables. Il me tarde de me battre aux cotés des Insurgents.

La réplique de l'Hermione à Rochefort (DR)

La réplique de l’Hermione à Rochefort (DR).

Un héros des Deux Mondes

12 Juin

L’Amérique, nous y sommes, enfin ! Nous mouillons dans le port de Charleston. L’odeur de la mer et de la poudre dans l’air me font frémir. Le Boursier donne l’ordre de décharger la cargaison, tandis que nous débarquons.

1er Août

Le général Georges Washington me reçoit sous sa tente. Je ne serais pas plus ému en présence de mon roi. Le soir, nous dinons avec des membres du congrès américain. Plus tard, le général me montre la position de son armée de 11000 hommes. Mal vêtus et mal armés, ces Insurgents ont tout d’indigents. Notre cargaison ne sera pas du luxe. Washington s’excuse de montrer à un mousquetaire du roi une armée en guenilles. C’est pour apprendre non pour enseigner que je suis ici, lui dis-je.

14 Août

Notre aventure commence bien mal. La Victoire a été coulée par la flotte anglaise en face de Charleston. Que nous n’eussions eu des frégates françaises pour la défendre !

11 Septembre

J’ai versé mon premier sang pour la cause. Une balle anglaise m’a perforé la cuisse à Brandywine. Nous avons perdu Philadelphie et mille hommes sont tombés, m’explique Cochran, le médecin personnel de Washington, quand j’eus recouvré mes esprits. Cloué sur ce lit de camp, j’enrage, mais Cochran me dit ne pas m’agiter car j’ai perdu beaucoup de sang. Mes compagnons sont saufs, c’est bien la seule bonne nouvelle de notre premier engagement. Mes épaulettes de major general sont bien lourdes à porter.

24 Novembre

Je suis sur pied et bien décidé à prendre ma revanche. Washington m’a placé sous les ordres du général Green qui m’a donné 350 riflemen armés des fusils que nous leur avons apportés. Nous avons attaqué un campement de mercenaires Hessois et l’avons mis en déroute. C’est une petite victoire mais qui nous réchauffe le cœur !

20 Mai 1778

À la tête de 2000 hommes, j’ai repoussé 6000 anglais à Barren Hill. La défaite est cuisante pour les généraux britanniques Howe et Clinton, enfin ces tuniques rouges sont humiliées ! Nous avons remporté une grande victoire pour la cause.

Janvier 1779

C’est en héros des deux mondes que je rentre à Paris. J’embrasse ma bien-aimée Adrienne et notre chère Henriette qui a grandi si vite. Elle vivra dans un monde plus juste. Je vais saluer le roi à Versailles et lui rapporte l’issue des combats qui font rage. Je lui dépeins Washington comme le père sage d’une jeune nation pleine de courage. Il se décide à soutenir la cause officiellement. Mon oncle, le comte de Broglie, me révèle en privé que le roi a toujours soutenu la cause en secret et qu’il attendait le bon moment pour agir au grand jour. Mon épée sert deux grands hommes. La France et la liberté tiennent désormais la même place dans mon cœur.

21 Mars 1780

Nous repartons en Amérique ! Le roi a nommé le lieutenant-général Jean-Baptiste-Donatien de Vimeur, duc de Rochambeau, pour commander l’armée de 6000 hommes qu’il envoie soutenir les troupes de Washington. Une frégate flambant neuve dotée de 34 canons nous attend à Rochefort pour embarquer. Elle s’appelle l’Hermione.

L'AUTEUR
Ludovic Lamarque
a collaboré à la revue l'Ours polar, Le Festin, Patrimoine de France et My Global Bordeaux. Auteur de "AD Noctum" (Denoël, 2012).

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