Au bruit d’une sirène déclenchée par Tchernoblaye, et bombardés de question par les membres de l’association anti-nucléaire – « C’est vous qui faites volez des drones au dessus des centrales ? » –, une centaine de participants arrivent ce mercredi matin à la salle des fêtes de Braud, pour la réunion publique bisannuelle de la CLIN (commission locale d’information nucléaire) du Blayais.
Celle-ci démarre d’ailleurs la séance par ce sujet brûlant, qui se tient avant l’annonce de l’arrestation de jeunes en possession d’un drone près de la centrale de Belleville-sur-Loire (Cher).
« C’est un phénomène sûrement concerté », du fait de la simultanéité des vols de drones au dessus de 7 centrales nucléaires, estime Jacques Maugein, conseiller général et président délégué de la CLIN.
« Depuis quelques jours nous sommes la risée du monde entier, qui voit nos centrales visitées tous les jours par des drones, attaque Stéphane Lhomme. Nous sommes anéantis en particulier à Tchernoblaye, où nous étions si fiers de notre énergie nucléaire. »
OVNI contre colosse
Rappel des faits de Pascal Pezzani, directeur de la centrale du Blayais :
« Le 13 octobre les équipes de la centrale ont détecté une aéronef pouvant être assimilé à un drone. (…) Le peloton de gendarmerie du site est intervenu et s’est rendu sur les lieux immédiatement. Ce vol n’a eu aucune conséquence sur la sûreté, la sécurité et le fonctionnement du site. La direction a déposé plainte à la gendarmerie de Blaye. Une enquête est en cours et d’autre part les points vitaux sont protégés et ces drones ne mettent pas en danger nos points vitaux. La sûreté et le fonctionnement des installations n’ont jamais été mis en cause par ces drones. »
Stéphane Lhomme n’est évidemment pas d’accord : ces OVNI peuvent selon lui « fureter » au Blayais, « prendre des images extrêmement précises des points les plus vulnérables – arrivées des systèmes de refroidissement des réacteurs, piscines de combustibles… » – qui pourraient servir à « des drones plus puissants pourvus de charges explosives ».
« On s’aperçoit que le parc nucléaire, déjà un colosse aux pieds d’argile face aux menaces climatiques, l’est désormais face à évolution des technologies et leur démocratisation. »
Eau, réacteur 1 : deux gros points d’interrogation
C’est ce qui s’appelle un vent. Chargé de mission de la CLIN, Xavier Paulmaz demande à Pascal Pezzani, directeur de la centrale, ses réponses à deux questions précises sur les prélèvements et les rejets d’eau du Blayais dans l’estuaire (évolution de l’oxygène, nature des mesures physico-chimiques réalisées sur l’eau de refroidissement avant rejet). « Il fallait me les poser avant l’AG », ose Pascal Pezzani. « Cela avait été fait en avril, envoyées par écrit à EDF, et réitéré régulièrement », répond Xavier Paulmaz. L’impact de la centrale sur la qualité des eaux de la Gironde et la dégradation de la ressource halieutique, est un vieux serpent de mer, auquel la CLIN, malgré sa bonne volonté, n’arrive donc toujours pas à avoir de réponse depuis 34 ans. Il va falloir attendre encore un peu…
De même, il faudra aussi patienter pour connaître le verdict de l’Autorité de sûreté nuclaire (ASN) sur la prolongation pour 10 ans de la vie du réacteur 1 du Blayais. Alors que la visite décennale des 30 ans s’est déroulée en 2012, et qu’EDF a rendu son rapport de conclusion il y a 22 mois, le gendarme français du nucléaire n’a toujours pas communiqué sa décision sur l’avenir de cette unité. Cela pourrait être fait d’ici la fin de l’année. De quoi provoquer l’étonnement des militants anti-nucléaire, selon lesquels le réacteur se trouve « hors les clous », mais aussi du président de la CLIN : Jacques Maugein s’est ainsi interrogé sur les effets du manque de moyens dont s’est récemment plainte l’ASN, et qui pourrait entraver sa mission.
« A qui profite le crime ? »
Un autre militant anti-nucléaire lance depuis la salle que les centrales connaissent déjà « des surcouts de maintenance industrielle. Si on ajoute des surcoûts de sécurité, où c’est qu’on s’arrête ? Mettons plutôt l’argent sur la déconstruction, car on n’aura jamais de centrales capables d’arrêter des drones ».
Jugeant au contraire que la sécurité doit être une priorité dont les surcoûts ne doivent pas être subordonnés à d’autres actions centrales, Florion Guillaud, trésorier du CLIN, interroge EDF sur « les mesures que compte prendre l’entreprise sous la responsabilité de l’Etat, et dans quels délais. » Mais il n’obtient pas de réponse…
Dans la salle, une voix accuse les anti-nucléaires de télécommander les drones :
« A qui ça profite ? demande Emmanuel Moulin élu à la communauté de communes de Saint Savin. Les vols de drones ne sont-ils pas orchestrés afin de diaboliser un peu plus le nucléaire, afin de peser sur la loi de transition énergétique actuellement en débat au Parlement ? »
« A qui profite le crime ? » reprend en chœur Jacques Maugein, puis d’autres élus locaux, en aparté des débats.
« Il y a sans doute une relation avec le vote sur la sortie du nucléaire (en fait, sa réduction dans le mix énergétique français, NDLR) et les énergies nouvelles, juge également Michel Rigal, maire de Braud Saint Louis. Jusqu’à présent on voyait le côté positif des drones, sans penser à des fins plus inquiétantes. J’espère que cela n’est qu’une façon d’interpeller, de mettre en garde la centrale et l’Etat, et qu’on en reste là. Auparavant Greenpeace avait utilisé une aile volante, on est passé à un nouveau stade… »
Mais globalement, la confiance règne chez les édiles du cru :
« On n’est jamais armés contre nouvelles agressions, mais la centrale est plus armée que le marché de Blaye », estime Bernard Bailan, maire d’Eyrans, pour comparer deux cibles éminemment stratégiques.
En tous cas, les drones ne risquent pas de changer la donne pour des élus de communes copieusement arrosées par EDF : la manne s’élève à 60 millions d’euros par an pour la Gironde, et 7,5 millions pour le seul village de Braud Saint-Louis, 1500 âmes, sur laquelle se trouve la centrale. Soit 5000 euros par habitant…
Pas de zone de protection jusqu’à Bordeaux en cas d’accident
Dans quel périmètre autour de la centrale les Girondins auront-ils droit à des pastilles d’iodes et seront-ils confinés ou évacués en cas d’accident nucléaire majeur ? C’est l’enjeu, loin d’être anodin, de la révision du plan particulier d’intervention, le PPI. Cette zone est actuellement de 10 kilomètres autour des centrales. Des associations (Greenpeace, la Sepanso ou la CLCV) réclament de passer à 50 kilomètres, comme l’a fait la Suisse après Fukushima.
Les ONG veulent « intégrer les communes de Charente Maritime les plus exposées au risque mais aussi toutes celles allant jusqu’à Bordeaux, car soumises à des vents dont la force et l’orientation sont très diverses ». Elles ont donc invité en mai dernier tous les maires des communes environnant la centrale du Blayais à écrire au préfet. Un seul l’a pour l’instant fait, Raymond Rodriguez, maire de Gauriac (à 23 kilomètres de la centrale).
« Le périmètre de 10 km apparaît manifestement insuffisant aux yeux de la population d’autant que celle-ci est exclue des exercices de crise, écrit-il. Cet état de fait participe à entretenir une inquiétude vis à vis de l’énergie nucléaire et laisse supposer que l’Etat sous-estime le risque lié à son exploitation. »
L’édile girondin demande une extension du PPI afin d’englober sa commune, « ce qui permettrait notamment une distribution préventive et gratuite de comprimés d’iodes », et « l’organisation d’un exercice de crise en grandeur réelle ».
Ce mercredi, devant la CLIN, Simon Bertoux, directeur de cabinet du préfet d’Aquitaine, a indiqué que ce périmètre de phase d’urgence resterait inchangé. « Mais il ne faudra pas en rester là et l’Autorité de sûreté nucléaire nous invite à créer une variété de zones – éloignement, protection des populations… » intégrant diverses missions, comme l’information ou la surveillance des aliments. Le représentant de l’Etat a ajouté qu’une phase de concertation du public serait ouverte en février 2015, car le nouveau PPI « n’a pas vocation à être fait en chambre ».
Greenpeace veut maintenir la pression et invite à manifester devant le Grand Théâtre, ce samedi 8 novembre à 14h.
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