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Censure : où slam ne rime pas avec Islam
Société 

Censure : où slam ne rime pas avec Islam

par Simon Barthélémy.
Publié le 26 mars 2015.
Imprimé le 18 janvier 2021 à 07:22
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Anissa lors de son concert au CIAM, en mai 2013 (DR)

Anissa lors de son concert au CIAM, en mai 2013 (DR)

Accusés de faire de la « propagande politique et religieuse », trois chansons écrites dans le cadre d’ateliers des centres d’animation, ont entraîné l’annulation des concerts d’une jeune rappeuse bordelaise. L’affaire remonte à 2013, mais sa famille et l’association Effort 2 Conscience demande toujours un débat public contradictoire. Elle illustre la crispation autour de la laïcité.

Le 18 mai 2013, Anissa, une adolescente férue de rap, monte sur la scène du CIAM, l’école de musique de Saint-Michel. La jeune femme, qui a 17 ans à l’époque, est voilée. Accompagnés de musiciens en formation pro, elle chante plusieurs morceaux de sa composition, réalisés dans le cadre d’ « Une corde à son art ».

Ce projet, monté par l’association (E2C) avec 25 jeunes de quatre centres d’animation de la Ville de Bordeaux, devait se traduire par des concerts de restitution dans les quartiers concernés (Bacalan, Argonne-Nansouty-Saint-Genès, Saint Pierre et Le Lac). Mais ces représentations n’auront pas lieu, comme le raconte Anissa :

« Tout se passe bien pendant le concert, jusqu’à ce qu’une embrouille se déclenche dans la salle entre Cédric Bernard, directeur d’E2C, et Jean-Luc Benguigui, le directeur de l’Association des centres d’animation des quartiers de Bordeaux (Acaqb), qui voulait monter sur scène et me faire arrêter de chanter. J’apprends ensuite qu’on exige le retrait de trois chansons, alors qu’on devait passer trois jours plus tard dans mon quartier, à Bacalan. Motif : les textes ne sont pas conformes aux statuts de l’Acaqb. Pour moi c’est une censure personnelle, la seule fois où je suis monté sur scène avec le voile. Je me suis effondrée en larmes. »

Quatre concerts annulés

E2C refuse de « cautionner la censure de morceaux écrits au sein » de ses ateliers d’écriture. L’association, qui intervient depuis 2007 dans les centres d’animation de Bordeaux – lauréate en 2010 du « Prix coup de cœur de l’initiative sociale et solidaire de la CUB catégorie Jeunesse », demande un report des concerts, avec un débat public et contradictoire dans les quartiers.

Devant le refus de l’Acaqb, E2C préfère tout annuler plutôt que de retirer les trois chansons du programme. Puis elle met fin aux opérations menées avec les centres d’animation de la Ville.

Jean-Luc Benguigui justifie cette censure :

« Dans nos 11 centres d’animation, on accueille tout le monde pour favoriser les expressions culturelles. Mais on fait très attention à tout ce qui est du domaine du prosélytisme religieux ou politique. Or trois textes étaient ouvertement politique et religieux, et nous n’avions pas pu les avoir avant. »

« Liberté ? Je vous réponds Palestine »

Que leur reproche-t-on exactement ? D’être contraires aux articles 3 et 4 des statuts des centres d’animation, à savoir « le respect des convictions individuelles et dans l’indépendance à l’égard des partis politiques et des groupements confessionnels », et « l’esprit laïque, de liberté et de partage, d’ouverture, de dialogue, de pluralisme et de neutralité ».

Dans ses échanges avec E2C, l’Acaqb ne vise pas de passages particuliers de chansons, mais déplore le contenu politique de l’un des trois textes, notamment ses références à l’État palestinien et à la République française :

« Oui dites-moi si un jour Palestine sera libre/Que nous rendrons hommage à tous ces martyrs / (…) Dites-moi si “détester la France” est si normal / Pour moi cette haine et si banale…/ (…) Dites-moi “Liberté”… Je vous réponds “Palestine”… / Dites-moi “Égalité”… Je vous réponds “Racisme”… / Dites-moi “Fraternité”, je vous réponds qu’aucun homme n’est vrai ! »

Pour Anissa, ce n’est pas une attaque contre la France, mais contre le Bloc identitaire, le mouvement d’extrême droite cité à la fin de la chanson.

Pourquoi j’ai porté puis ôté le voile

« Le voile prouve que l’on veut plaire à son créateur. J’ai choisi de le porter à une époque où ça n’allait pas trop et où j’ai trouvé du réconfort dans la religion. J’avais besoin de savoir qui j’étais entre mes cultures d’origine. Et puis c’était pratique pour ne pas attirer le regard des hommes. Cela cache bien les formes, or je suis très complexée par rapport à mon physique – il vaut mieux être un cerveau qu’un corps. Je ne veux pas plaire aux hommes, je veux me plaire à moi-même. »

Selon Anissa et ses parents, que Rue89 Bordeaux a rencontrés, la démarche lui appartient : sa mère, basque et française, et son père d’origine marocaine arrivé en France en 1973, l’ont laissé libre de choisir sa foi. Ils l’ont même dissuadé de porter le voile :

« Le voile, ce n’est pas la religion, mais ce n’est pas un amusement non plus et si tu le mets c’est pour la vie », dit l’avoir prévenu Hassan, grand lecteur du Coran, mais aussi de la Bible et de la Torah. « Je lui ai dit qu’on ne vivait pas dans une société musulmane et qu’elle risquait d’avoir des obstacles, poursuit Katia, la mère. A l’école, on va t’obliger à l’enlever, puis quand tu chercheras du boulot on ne va pas t’embaucher. »

De fait, après avoir porté deux ans le jilbab, Anissa l’a retiré, notamment pour trouver du travail – après avoir réussi haut la main son bac et des études de commerce, elle attend une réponse pour un contrat d’apprentissage dans les écoles de la Ville de Bordeaux. Mais cette expérience l’a marquée :

« Les circonstances ont fait que ce n’était plus possible. Mes recherches d’emploi, mais aussi les problèmes que ça posait avec la famille de ma maman. J’ai été beaucoup discriminée, j’ai perdu beaucoup d’amis. Cela faisait beaucoup sur mes épaules. »

Une fan de Diam’s

Dans les deux autres chansons, ce sont les références religieuses qui sont incriminées : « Ne néglige pas la religion qui peut t’emmener jusqu’à la-haut/Mène ta vie comme une rébellion/Sinon tu tombes dans le caniveau »,  assène le refrain de l’une, sans toutefois citer explicitement l’Islam ou toute autre confession.

L’autre livre le témoignage d’une jeune femme voilée :

« Blessée par les regards qu’ils te lancent/Tu es musulmane de France/Adolescente pratiquante, à l’entrée de ton lycée/On touche à ta fierté, parce qu’au nom de la laïcité/On te veut les cheveux dénudés./Quand ils te fixent, toi et ton foulard,/Ils pensent que tu es une fille soumise par ta religion :/Un raisonnement automatique, comme une équation de mathématiques. Pour eux, fille voilée égale fille soumise ».

Anissa explique avoir écrit ce texte avec une amie issue d’une famille non pratiquante, et qui s’est reconvertie à l’Islam par conviction personnelle mais ne voulait pas monter sur scène. En fait, la chanson est très autobiographique.

Cette fan de Diam’s a porté deux ans le jilbab (robe, couvrant les cheveux et tout le corps hormis les pieds et les mains) « à une époque où ça n’allait pas » et où elle cherchait « du réconfort dans la religion musulmane » (lire l’encadré). Loin d’être une aliénation à une famille intégriste, c’est au contraire aux yeux de l’adolescente un signe d’affirmation.

« La souffrance d’une gamine »

Mais concilier celle-ci avec la musique n’allait pas de soi, comme l’explique Younès Boughaba, animateur au centre d’animation Bordeaux Bacalan pendant « 1 Corde à son Art » :

« Anissa était le moteur du projet parmi les jeunes du centre d’animation. Quand elle s’est voilée cette année là, elle voulait arrêter la musique et la scène. Mais elle est revenue avec un texte expliquant pourquoi et comment elle porte le foulard, mais où l’on entend plus la souffrance d’une gamine que de la propagande religieuse. On lui a dit que c’était dommage de ne pas monter sur scène pour le défendre. Et c’est une façon de prévenir les dérives : c’est facile de tomber dans l’extrémisme quand on est dans la découverte de quelque chose. »

Cela devait ainsi être un signal « à ceux qui disaient à la jeune fille que faire de la musique, c’est pêcher », renchérit Cédric Bernard, d’Effort 2 Conscience.

« Moi, je voulais prouver que même voilée je peux chanter et faire ce que je veux, raconte la jeune Bacalanaise, d’autant plus amère quant à la censure dont elle a été victime. Je me dis que la France n’est pas vraiment le pays des libertés. Elle est beaucoup idéalisée au Maroc où je dis à mes cousins : “N’y va pas, reste dans ton bled !” »

Anissa chez elle à Bacalan, devant le drapeau Rif (SB/Rue89 Bordeaux)

Anissa chez elle à Bacalan, devant le drapeau Rif (SB/Rue89 Bordeaux)

Silence radio

« Comment ouvrir le débat avec une jeunesse qui s’exprime dans des propos clairs qui ne sont ni diffamatoires ni injurieux, face à des responsables de centres d’animation qui opposent une censure autoritaire sous forme de fin de non-recevoir ? » s’interroge Cédric Bernard.

Mais la direction des centres d’animation ne l’entend de cette oreille. Pour Jean-Luc Bengugui, outre les textes, l’attitude d’Anissa sur scène est aussi en cause. Il évoque des « appels à la prière » que le visionnage d’extraits du concert au CIAM par Rue89 Bordeaux n’a pas permis de vérifier.

Des juristes consultés par E2C leur indiquent que la « censure » ne pouvait « en aucun cas être justifiée par le respect du principe de neutralité, puisque celui-ci est applicable aux agents publics, et non aux bénéficiaires d’une structure portant une mission d’intérêt général », comme Anissa dans le cadre des centres d’animation.

Cédric Bernard refuse toutefois de saisir la justice. Il demande aux associations (SOS Racisme, la Licra…), ainsi qu’aux élus bordelais – Alain Juppé, les conseillers municipaux représentant la ville au conseil d’administration de l’Acaqb… – de prendre position. Le père d’Anissa, Hassan, interpelle même directement le maire lors de la Quinzaine de l’égalité, en novembre dernier à Bordeaux. Sans réponse.

Interrogé par Rue89 Bordeaux, Marik Fetouh, adjoint en charge de l’égalité et de la citoyenneté, justifie ce silence :

« Il est délicat de solliciter des tiers pour donner une opinion forcément jugeante. L’Acaqb est extérieure à la Ville, juridiquement autonome, et on ne peut s’ingérer dans un conflit qui ne nous concerne pas. La ville finance les centres d’animation, et est représentée au conseil d’administration, mais leurs actions sont de leur responsabilité pleine et entière. Cela ne veut pas dire qu’on ne peut prendre position, mais nous n’avons pas suffisamment d’éléments pour ce faire, c’est en cours d’analyse. Si Effort 2 Conscience estime qu’il y a une discrimination, des recours existent. Seul un juge peut décider s’il y a une faute par rapport au droit ».

Des centres animés

Interrogé par E2C, Jean Lassort, délégué en Gironde du Défenseur des Droits, répond quant à lui que l’affaire ne constitue pas une discrimination, celle-ci étant constituée par le fait de traiter de manière moins favorable une personne se trouvant dans une situation comparable dans un domaine déterminé par la loi (l’emploi, l’accès à un service…) en raison de critères prohibés par la loi (sexe, origine, handicap, religion…).

Si l’affaire n’est pas portée en justice, elle fait au moins du bruit dans le landerneau des centres d’animation et à Bacalan. Une bonne partie des animateurs du quartier soutiennent Anissa et Effort 2 Conscience. Les ateliers rap et slam sont suspendus – ils le sont encore, remplacés depuis peu par du théâtre d’impro comme forme de libre expression.

« En décembre, lors d’un Forum citoyenneté ouvert aux jeunes du quartier, on s’est effectivement rendu compte que la décision n’avait toujours pas été entendue ou digérée par la personne qui en a été victime, souligne Samira Zaryah, directrice du centre d’animation de Bacalan depuis mars 2014. On a voulu offrir cet espace d’échange et de liberté organisée et encadrée où les personnes pouvaient exprimer leur mal être, et les jeunes ont montré qu’ils avaient besoin de passer à autre chose. Ceux du groupe de l’époque sont là aujourd’hui, et prennent le train en marche.  Être en exercice de citoyenneté est bien plus complexe que de faire croire aux jeunes qu’on peut dire tout et n’importe quoi. Des ateliers d’écriture, il y en aura dans le cadre de matchs d’impro, pour aller vers du théâtre forum. On reprend par différentes étapes. »

Un art contestataire par essence

Des ateliers de rap, Anissa les attend avec impatience : elle qui n’arrivait plus à écrire depuis la censure, a mis fin à son angoisse de la page blanche, et veut pouvoir renouer avec le centre d’animation, « sa deuxième maison, sans les parents sur le dos ».

« Un travail de 10 ans est tombé à l’eau », soupire Younès Boughaba, pour lequel cette affaire a été « la goutte d’eau qui fait déborder le vase ».

« Le hip hop, c’est un art contestataire, relié à la vie politique. Je ne peux pas dire aux jeunes “faites du rap, mais parlez du beau temps”. Et s’il n’y a pas de hip hop, on ne peut pas attirer les gens du quartier. »

En conflit avec la hiérarchie du centre d’animation, il part en congé sans solde, est muté, et s’est depuis reconverti. L’animateur était notamment en désaccord avec l’approche de la laïcité de l’association.

« Est-ce que la laïcité c’est nier toute religion, ou est-ce que c’est respecter les pratiques des autres ? Quand on a 30% de musulmans pratiquants dans un quartier, veut-on vraiment rassembler toute la population lorsqu’on fait un repas de quartier et qu’on sert de la viande et qu’elle n’est pas halal ? Pour un travailleur social, la règle de base c’est le respect de tout le monde. »

Crispations

Le voile est en tous cas un sujet manifestement sensible pour le directeur de l’Acaqb : selon Carole Lataste, de l’association « N’a qu’1 œil », Jean-Luc Benguigui voulait modifier une entrée sur ce sujet dans l’édition 2009 du dictionnaire « Blablabla », qui rassemble des définitions collectées auprès de différents publics bordelais, et qui était coproduit (à hauteur de 20% environ) par l’Acaqb.

L’éditeur refuse, et propose d’introduire un nouveau sens au mot. Alors que l’auteur d’un des textes écrit « j’ai voulu mettre le voile aujourd’hui, par respect pour ma culture et pour qu’on me respecte », la définition ajoutée souligne notamment que « le voile impose à la femme une empreinte identitaire et de soumission ».

Si Jean-Luc Benguigui indique ne pas se souvenir de cet exemple précis, il affirme que plusieurs modifications et compléments ont été faites au dictionnaire « Blablabla » après relecture des matériaux collectés en atelier :

« Nous faisions attention à la formulation et à l’ouverture des définitions, et intervenions sur des questions de forme. Nous n’avons jamais interdit quoi que soit. »

Le partenariat entre l’Acaqb et N’a qu’1 œil s’arrêtera toutefois peu après, l’éditeur associatif ayant d’après Jean-Luc Benguigui voulu « changer ces critères de validation pour avoir l’entière responsabilité éditoriale ».

Pour le sociologue-documentariste Bertrand Hagenmuller, qui prépare un film sur la censure des chansons d’Anissa, « le fait qu’on ne puisse pas débattre de ces questions et qu’on décrète au nom de la morale ce qu’il est bon de dire ou pas, cela relève bien la crispation de la société française autour de ces questions de laïcité. Mais celles-ci n’ont pas de réponses évidentes ».

D’autant moins qu’elles varient au gré des vents politiques. Et ceux-ci, à l’image des débats sur les repas de substitution à la cantine, ont tendance à souffler fort vers la droite.

Article actualisé le 27/03/2015 à 13h32
L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux

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