Monsieur Toussaint Louverture, éditeur chercheur d’or
Culture 

Monsieur Toussaint Louverture, éditeur chercheur d’or

Dominique Bordes, le boss de Monsieur Toussaint Louverture (DR)

Dominique Bordes, le boss de Monsieur Toussaint Louverture (DR)

« Karoo », « Mailman », « Le dernier stade de la soif », « Et quelquefois j’ai comme une grande idée »… Les lecteurs français doivent la parution de ces chefs d’œuvre oubliés, souvent noirs et très drôles, à un jeune béglais, Dominique Bordes, alias Monsieur Toussaint Louverture. A l’occasion de « l’Escale du livre », jusqu’à dimanche à Bordeaux, Rue89 Bordeaux évoque avec lui son parcours et son métier.

Rue89 Bordeaux : Comment est né Monsieur Toussaint Louverture ?
Dominique Bordes : J’ai toujours été entouré de pas mal de créateurs, d’artistes alors que moi même je ne savais rien faire. J’ai essayé plein de choses – écrire, jouer de la musique… – mais cela n’a jamais réussi, et j’avais et forme l’intuition que je pouvais m’exprimer à travers les livres sans forcément les écrire. D’un coup, tout s’est mis en place : je publierai, et pourrais un peu m’exprimer par ce biais, y trouver mon compte. Monsieur Toussaint Louverture a d’abord été une revue. L’idée était bien de créer une maison d’édition mais c’était une étape obligatoire, une façon de tester si l’idée et la façon de faire fonctionnaient.

Pourquoi ce tropisme américain dans les auteurs que vous publiez ? Avez vous des attaches particulières aux Etats-Unis ?
Non. Je voyage assez peu. J’achète en revanche beaucoup de livres, que parfois je ne lis pas – c’est à mon sens un acte important de posséder des livres. Au départ, je pensais publier de la littérature française, écrite par de jeunes auteurs peu ou pas encore diffusés. Mais plus ça allait, moins je trouvais de manuscrits que je voulais défendre plusieurs mois ou plusieurs années, et c’est encore le cas aujourd’hui.

Je me suis donc tourné vers la littérature étrangère par dépit, et j’en suis venu à chercher ailleurs, notamment la littérature anglo-saxonne car la barrière de la langue est pour moi moins forte. Comme plein de livres sont déjà publiés, j’ai dû chercher dans les marges, et c’est là que j’ai vu que des textes importants avaient totalement été oubliés.

« Si je ne touche pas un lectorat plus grand, c’est de ma faute »

Comment avez vous par exemple découvert votre premier succès d’édition, « Le dernier stade de la soif » de Fred Exley ?
Un de mes livres cultes, c’est « Infinite Jest », de Foster Wallace, que j’ai toujours voulu publier, sans succès – les droits viennent d’être rachetés par L’Olivier. Dans la préface d’une édition récente, il comparait sa folie à celle de Burroughs ou d’Exley, et j’ai découvert comme ça un sacré bonhomme avec un putain de bouquin jamais édité en France.

« Le dernier stade de la soif » a lancé la machine et fait qu’un livre comme « Et quelque fois j’ai comme une grande idée », de Kesey a pu marcher. Avant, je n’aurais pas eu assez d’argent, de temps et aucune légitimité à le faire, il ne se serait rien passé. Le livre a atteint aujourd’hui les 34000 exemplaires et va être réédité. Il est encore loin d’avoir touché un lectorat énorme. Mon plus gros succès d’édition reste « Karoo » et ses 50000 exemplaires – 100000 dans son édition de poche (Points Seuil).

Une bonne nouvelle pour vos finances et pour les lecteurs…
Non, un déchirement. J’ai beaucoup de regret de l’avoir fait, surtout pour le « Dernier stade de la soif », un livre avec lequel j’ai passé beaucoup de temps. Je fais ce métier pour des raisons égoïstes, d’existence. Avoir vendu les droits de ce livre, c’est comme si j’avais fait un enfant et que je m’en serais débarrassé pour de l’argent. C’est un livre immense, et je pense que si je ne touche pas un lectorat plus grand, c’est aussi ma faute.

Voilà pourquoi je lance « Les grands animaux », une collection parfaite entre la Pléiade et le livre de poche, que des chefs d’œuvre dans une édition suffisamment belle pour avoir envie de les voler, mais assez abordable pour ne pas avoir à le faire. Cela commencera avec « Et quelquefois j’ai comme une grande idée ».

Acid test

Et quelquefois j'ai comme une grande idée, de Ken Kesey (DR)

Et quelquefois j’ai comme une grande idée, de Ken Kesey (DR)

Comment expliquez vous que ce livre formidable, écrit en 1964, vous ait attendu pour traverser l’Atlantique ?
Quand Monsieur Toussaut Louverture était une revue, nous avions préparé un numéro spécial sur les auteurs qui ont obtenu un vrai succès critique et commercial, puis ont été ensuite complètement oubliés. On avait déniché comme ça 200 auteurs, ce qui me donne encore beaucoup de pistes de travail. Parmi eux figurait Ken Kesey, surtout connu pour son livre « Vol au dessus d’un nid de coucou », adapté au cinéma par Milos Forman. Sans même avoir lu « Et quelquefois… », j’ai été saisi par la puissance des critiques et des commentaires, du type, « si vous n’arrivez pas à le lire, c’est de votre faute », c’est le plus grand cadeau que vous pouvez faire à vous même ». Cela laissait entrevoir quelque chose d’immense.

Mais ce livre a été éclipsé par le succès de « Vol au dessus d’un nid de coucou », sorti deux ans avant. Et à l’époque, Ken Kesey est devenu une super célébrité car il avait traversé l’Amérique en bus, fumant du hash, gobant du LSD, et faisant passer des « acid tests » : pour ouvrir les portes de la perception des gens, il leur donnait des acides sans leur dire de quoi il s’agissait ! Cela a fait de lui une sorte de fondateur de la contre culture, un rôle qu’il a toujours refusé d’endosser, et qui lui a valu d’être poursuivi par la CIA, de faire de la prison. Tout cela a pris des proportions incroyables et a complètement éclipsé sa carrière d’écrivain.

Malgré le relatif succès de vos livres, vous n’êtes pas salarié de Monsieur Toussaint Louverture, et n’avez qu’un seul employé, dans vos bureau à Cenon. Mais que faites vous de votre argent ?
Je n’ai pas franchi le pas parce que je ne voulais pas faire peser trop de pression sur la Maison. Et ça me fait bizarre de dépendre de mon travail. Mais je vais y venir. Je travaillais pour d’autres éditeurs – du dessin, de la compo – mais je vais finir par m’embaucher car je ne fais presque plus que ça. Et puis je ne publie que trois livres par an parce que je veux qu’ils fonctionnent. Il y a un énorme travail éditorial qu’on ne voit pas, et qui mobilise entre 5 et 10 personnes, de la traduction à la relecture. On achète des droits, des traductions, et on fait en sorte que la qualité soit au rendez-vous. C’est un vrai investissement, avec l’envie d’apporter plein de surprises aux lecteurs.

Toussaint Louverture se lance dans la BD

Quels sont vos projets, actuellement ?
Une nouvelle collection, « La belle colère » créée avec Stéphane Carrière et consacrée à des sujets plus grand public que Monsieur Toussaint Louverture. Il s’agira de livres pour adultes qui parlent de l’adolescence, d’apprentissage. On déniche des textes surtout étrangers : « Un été 42 » d’Herman Raucher, était épuisé en France, et ressort en mai. C’est une sorte de porno mais sans sexe et très drôle. Nous sommes très fiers de publier ce livre. Et puis Monsieur Toussaint sortira en octobre sa première bande dessinée, ou plutôt un roman graphique de 130 pages : « Alcoolique » de Jonathan Ames, le créateur de la série « Borred to death ». C’est une version très drôle de sa vie lorsqu’adolescent, il découvre le pouvoir magique de la bière, capable de le rendre séduisant et cool. Il y a beaucoup de choses sur la construction de la personnalité, comment exister et rater sa vie aujourd’hui.

C’est compliqué de travailler dans l’édition et de ne pas être à Paris ?
Oui, c’est un handicap. La vie est plus sympa ici, mais professionnellement les choses vont plus vite à Paris. Et j’aime bien rencontrer des gens géniaux, des artistes, des écrivains, des éditeurs. Il y a plus de chances de le faire à Paris.

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux

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