Transfert, un commissariat sous les bombes
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Transfert, un commissariat sous les bombes

actualisé le 16/10/2015 à 10h07

La cour de l’ancien hôtel de police Castéja reprend vie avec l’exposition Transfert. (ML/Rue89 Bordeaux)

Transfert change de dimension pour sa 5e édition. Transformé en labyrinthe de créations artistiques, l’ancien hôtel de police Castéja offre un voyage d’univers en univers. L’occasion pour les visiteurs de découvrir les installations d’un trentaine de street artists et graffeurs, mais aussi de profiter des lieux en musique grâce aux événements prévus pendant l’été.

Longtemps implantée aux Vivres de l’art, à Bacalan, l’exposition Transfert déménage cette année dans le cœur de Bordeaux, à quelques minutes de la place Gambetta. La foule était au rendez-vous pour l’inauguration ce samedi après-midi afin de découvrir les œuvres qui occuperont les 3 500 m2 du rez-de-chaussée du bâtiment durant trois mois.

Transféré de l’extérieur à l’intérieur, l’art urbain s’expose du mercredi au dimanche, de 13h à 19h. L’objectif est de dévoiler une des facettes du street art tout en repoussant les limites de la création. L’espace prend forme du sol au plafond, la liberté et la diversité technique priment.

« Le concept de transfert, c’est d’aller de la peinture en 2 dimensions à la 3D, explique Kendo, artiste représentant le collectif Transfert. On rentre dans un travail d’installation. L’espace public n’offre pas la possibilité d’avoir un éclairage, une lumière noire ou d’utiliser des matériaux comme le carton parce que ça se mouille vite. L’espace clos nous permet d’aller au-delà de la peinture. Et en créant nos propres supports, on remplace ces terrains vagues qui nous manquent cruellement ! »

Locaux chargés d’émotion

À la recherche de locaux en mutation « esthétiquement beaux et chargés d’émotion », Transfert a été épaulé par la mairie de Bordeaux qui est partenaire du projet. Gironde Habitat, propriétaire du lieu depuis 2014, a accepté de mettre à la disposition des artistes l’ancien commissariat, avant sa transformation en un complexe de logements (180, dont 45% locatifs sociaux).

« Nous avons décidé de répondre favorablement à la sollicitation de Fabien Robert, adjoint au maire en charge de la culture. Ce projet correspondait à notre volonté d’ouvrir ce lieu, trop longtemps resté fermé aux Bordelais et Bordelaises. C’était un gros pari, nous sommes très satisfaits du rendu », se réjouit Gilles Darrieutort directeur général adjoint de Gironde Habitat.

Seul impératif, poursuit ce dernier :

« Étant donné que c’est dans un monument historique, certaines parties ne pouvaient pas être touchées. Les artistes ont été respectueux et à notre écoute. »

Attention, peinture fraîche

Cette année, Transfert a vu les choses en grand. Quittant les 700 m2 des Vivres de la Marine de 2014, les installations s’exposent désormais sur 3500m2. La durée de l’exposition a, elle, été triplée par rapport à l’édition précédente. Pour entretenir la flamme avec le public, une trentaine de rendez-vous éphémères a été concoctée. Passant de quinze à trente artistes, les forces du collectif Transfert ont aussi été multipliés.

En 2011, l’aventure Transfert commençait plus modestement. Trois collectifs d’artistes, les Frères coulures, le collectif Peinture Fraîche et le Club Mickey organisaient une première édition durant deux semaines. Kendo, qui fait partie de l’aventure depuis le début avec le collectif Peinture Fraîche, se souvient des premiers pas de l’exposition :

« On graffait beaucoup vers le quartier de Bacalan-Bassins à flots, qui est en pleine restructuration architecturale. Un jour, un artiste notoire de Bordeaux, Jean-François Buisson, qui gère les Vivres de l’art, nous a proposé d’aller chez lui pour faire quelque chose. Il fait partie des gens qui ont su nous reconnaitre avant que le street art soit grandement à la mode. »

Si le collectif d’origine ne s’attendait pas à ce que Transfert prenne une telle ampleur, il se réjouit d’accueillir cette année des artistes venus d’autres villes et même d’Italie et de Montréal.

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Toiles, sculptures et oeuvres lumineuses se cotoient dans la galerie. (ML/Rue89 Bordeaux)

Carte blanche aux artistes

Au début de l’exposition, la partie galerie regroupe 177 créations singulières. De quoi goûter à la diversité d’œuvres imprégnées d’art urbain : moulages, canevas, gravure sur verre, sculptures, impression numérique, aquarelles… En réserve, 200 œuvres attendent aussi de trouver preneur.

La galerie débouche sur une succession de salles, où chaque artiste ou collectif a laissé libre cours à son imagination. Pas de thème imposé, tous avaient carte blanche.

« La répartition des salles s’est faite au hasard. Une fois la salle attribuée à l’artiste, c’est à lui de faire ce qu’il veut. Certains on décloisonné, d’autres ont cloisonné, certains avaient des grandes salles, d’autres des petites… L’idée est de passer d’un univers à l’autre, d’être projetés dans des choses très différentes », raconte Céline Lalau, la médiatrice culturelle de l’exposition.

Le résultat est à la mesure de la diversité des artistes. Chacun exprime son style, ses influences, en essayant de s’affranchir des normes. Certains sont assez sombres, comme une chambre d’hôpital psychiatrique aux murs recouverts de messages, ou la salle d’interrogatoire de Sike – clin d’œil personnel à l’histoire du bâtiment, puisque le Toulousain qui a passé quelques nuits au poste pour ses tags sur les trains, au Canada et en France…

Rooble a axé son œuvre sur la question de l’identité. (ML/Rue89 Bordeaux)

Des installations renversantes

Les Parpaintres travaillent sur la restructuration architecturale de Bordeaux, Hybe et Mena mettent en scène le conflit entre graffiti et street art, Gaspard étudie l’intimité de l’atelier de l’artiste, Kendo affectionne le cosmos et la poésie qui peut s’en dégager, Sismikazot s’intéresse aux sentiments humains…

Les installations qui en découlent captivent, amusent, interpellent les visiteurs.

« Le fait que le bâtiment soit à ce point investi, je trouve ça intéressant. J’aime bien le côté à la fois humoristique et parfois critique vis-à-vis de la société. Il y a des artistes que je connais un petit peu pour avoir vu ce qu’ils faisaient dans mon quartier », raconte une habitante du quartier Bordeaux maritime.

Les artistes travaillent avec des matériaux en partie récupérés. À l’aide de miroirs, de fils, voire même d’un lit, chacun développe son univers. Entre deux salles, les rideaux noirs préservent les atmosphères. Une fois le voile levé, les curieux s’exclament de surprise.

« Je ne savais pas à quoi m’attendre en venant ici. Je suis agréablement surprise. Même si ne je suis pas de la jeune génération, j’y suis sensible, ça me plaît beaucoup ! », s’enthousiasme une visiteuse septuagénaire.

« Trop sage »

Le parcours, ludique, fait retomber en enfance. Mais un peu trop loin des œuvres de street art « plus sauvages », selon une jeune visiteuse.

« Je ne m’attendais pas à ça. C’est un un peu trop sage à mon goût. Mais en même temps ça permet à tout le monde de venir », relativise-t-elle alors qu’elle rentre dans une salle colorée sur le thème de la fête foraine.

Des visites guidées payantes auront lieu le samedi sur réservation. (ML/Rue89 Bordeaux)

Une édition à vocation pédagogique

Des visites guidées sont proposées pour mieux comprendre la démarche des artistes. Le samedi, sur réservation, les particuliers parcourront la totalité de l’exposition en 1h30.

« L’idée est de donner des clés pour que les gens comprennent la volonté des artistes. Il y a d’abord ce qu’on voit, ce qu’on ressent quand on est en face d’une œuvre. Mais il y a plein de choses que l’on ne peut pas deviner si on ne les dit pas », explique Céline Lalau, la médiatrice culturelle de l’exposition.

Quatre visites thématiques de 1h visent aussi à s’adapter à type de public particulier, pour que enfants, ados et adultes y trouvent leur compte. Au choix, des thèmes redondants de l’exposition : la nature et la ville, les sentiments, les illusions ou les jeux d’enfants.

Pour aller plus loin dans la découverte, des demi-journées d’atelier comprenant 1h de visite et 3h d’atelier seront animées par les artistes.

« On a voulu mettre en place des visites à thèmes, des ateliers d’initiation à l’art, des événements, des afterworks, des concerts parce que Transfert n’est pas une exposition petits fours, » ironise Kendo.

Le dynamisme espéré est en bonne voie. Le jour de l’inauguration, 800 personnes avaient déjà franchi les portes du commissariat Castéja avant même que le groupe Template ne s’installe dans la cour pour marquer l’ouverture des festivités.

L’artiste graffeur Sike a intitulé son installation « G.A.V » en référence au passé du bâtiment. (ML/Rue89 Bordeaux)

Castéja en mutation

Certains visiteurs ont suivi à la transformation du bâtiment :

« J’y allais pour faire des papiers du temps où c’était un hôtel de police, mais je ne connaissais que quelques pièces. Là j’ai découvert la cour intérieure, cette exposition est aussi une occasion d’admirer le bâtiment dans un autre contexte », remarque une visiteuse sénior, venue accompagnée de deux amies.

Les visites organisées en langue des signes par Transfert font aussi écho au riche passé de Castéja. Le lieu a été construit pour abriter l’Institution National des Sourdes-Muettes.

Après le dévernissage de l’exposition accueillant Odezenne le 26 septembre, les installations des artistes disparaitront et les œuvres invendues de la galerie repartiront chez les artistes.

Des opérations de réhabilitation commenceront suite aux études de cinq architectes, qui doivent rendre leurs travaux d’ici fin septembre. Castéja changera à nouveau de visage en accueillant entre autres une résidence hôtelière, un foyer de jeunes travailleurs et des logements sociaux.

L'AUTEUR
Margaux Lacroux
Margaux Lacroux
Journaliste en devenir à l'ISIC de Bordeaux

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