« Les buralistes souffrent de la duplicité des cigarettiers »
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« Les buralistes souffrent de la duplicité des cigarettiers »

La députée de Gironde Michèle Delaunay (SB/Rue89 Bordeaux)

La députée de Gironde Michèle Delaunay (SB/Rue89 Bordeaux)

Des milliers de buralistes ont manifesté ce mercredi à Paris, où le Sénat a rejeté le projet de paquet neutre de tabac (mais l’Assemblée nationale, qui a déjà voté pour ce dispositif, aura le dernier mot). La députée socialiste de Gironde (et ex ministre en charge des personnes âgées) Michèle Delaunay, égérie de la lutte anti-tabac, a écrit au président de leur confédération, Pascal Montredon, lui rappelant l’engagement des buralistes en faveurs des mesures de santé publique. Elle leur reproche de relayer les positions des majors du tabac. Entretien.

Rue89 Bordeaux : Dans votre lettre ouverte au président de la Confédération des buralistes, vous saluez sa « volonté d’avancer de manière constructive pour [sa] profession et pour la santé publique ». Au même moment, les débitants de tabac déversent 4 tonnes de carottes devant le siège du Parti socialiste ou occultent des radars. Comment expliquez-vous cet apparent décalage ?

Michèle Delaunay : Je suis membre du groupe de travail sur l’avenir du métier de buraliste, où nous recevons fréquemment leurs représentants, dans un rapport toujours respectueux et partenarial. En plus du produit de la fiscalité sur le tabac, cette profession est soutenue par l’Etat à hauteur de 300 millions d’euros par an – la moitié de ce que coute ma loi d’accompagnement au vieillissement, dont l’application a été retardée !

Pourtant, les propositions que nous faisons pour les soutenir ne sont jamais reprises par les buralistes, bien qu’ils s’y déclarent favorables. Ainsi, ils se focalisent sur le paquet neutre de cigarettes (sans logo ni marque des cigarettiers, NDLR), auquel ils sont opposés. Mais ils oublient la promesse des députés de changer la fiscalité en leur faveur, au détriment des cigarettiers – le buraliste, qui touche 8,95% du prix de vente d’un paquet, gagnerait près de 10%, le fabricant ne percevrait plus que 10%.

Ce n’est pas encore acté, mais c’est sur la table et cela pourrait figurer dans la prochaine loi de finance. A condition que les buralistes tiennent leur engagement, pris dans le cadre du contrat d’avenir avec l’État, de soutenir les politiques de santé publique. Le paquet neutre en est une, donc ils dérogent actuellement à cet engagement.

Pourquoi ?

Disons que je suis frappée par la concordance de leur discours avec celui des cigarettiers… Comme les majors du tabac, les buralistes prétendent que le paquet neutre ne sert à rien, qu’il ne poussera pas les gros fumeurs à arrêter, et ne dissuadera pas les jeunes de commencer. Mais dans le même temps, ils affirment que cela va faire mourir leurs commerces ! C’est un discours paradoxal qui ne tient pas la route : soit ce n’est pas efficace, soit c’est utile et cela fera effectivement diminuer la consommation et les ventes.

« Le paquet neutre doit être associé à une hausse des prix »

Une étude commandée par Japan Tobacco International (JTI) au cabinet français MAPP estime que la mise en place du paquet neutre pourrait faire perdre à court terme deux milliards d’euros par an de recettes fiscales à l’Etat, du fait d’un report vers le tabac de contrebande. Qu’en pensez vous ?

Je le dis dans ma lettre à Pascal Montredon : les buralistes de terrain souffrent gravement de la duplicité des cigarettiers. 90% des cigarettes qui composent le commerce parallèle sont de vraies cigarettes, fabriquées et vendues par les fabricants de tabac eux-mêmes. Elles ne sortent pas de petits laboratoires inconnus mais de zones et de pays que tout le monde connaît. Je compte d’ailleurs interroger notre service des douanes sur ce point. Pour lutter contre ces trafics, la France devrait ratifier au plus vite le protocole de l’OMS (organisation mondiale de la santé) sur le commerce illicite, qui doit instaurer une traçabilité indépendante des produits du tabac.

Le paquet neutre fait-il vraiment baisser la consommation ?

Les cigarettiers disent que c’est faux, les chiffres officiels montrent une nette diminution de la consommation en Australie, seul pays où la mesure est en vigueur. Le problème, c’est que le paquet neutre a été accompagné d’une forte augmentation des prix, et que nous n’avons actuellement pas de chiffre montrant ses effets quand il est utilisé isolément.

Même si ça ne plait pas toujours à ma ministre (de la Santé, Marisol Touraine, NDLR), je dis toujours que c’est une mesure d’accompagnement, qui doit être couplée à une forte hausse des prix. La ministre a balayé l’idée d’un paquet à 10 euros, mais celle-ci fait son chemin. Un récent rapport de l’OMS montre que c’est la mesure la plus efficace : dans tous les pays où elle a été mise en œuvre, elle se traduit par une baisse de la consommation, en particulier des jeunes qui ont peu de sous. Mais je reconnais qu’il faut la mener en même temps dans tous les pays européens, pour lutter contre le commerce illicite.

Roulette russe

L’harmonisation fiscale sur le tabac est elle possible au niveau européen ?

L’Union européenne aura du sens pour les citoyens le jour où elle organisera la lutte contre un produit aussi dangereux que le tabac, plus risqué encore que la roulette russe : ce jeu tue une fois sur cinq, la cigarette tue une fumeur sur deux – 78000 morts par an en France, 213 par jour. Nous avons fait voter à l’Assemblée nationale une proposition de résolution européenne, et Marisol Touraine a commencé à recevoir les ministres des différents pays.

Mais il va falloir s’opposer aux intérêts financiers de certains : le Luxembourg est une plaque tournante du commerce illicite, qui exporte 80% des cigarettes arrivées sur son territoire. Le tabac c’est de la finance cynique, qui se fait avec un produit qui tue. Dernier exemple : les cigarettiers affirment qu’ils vendent leur produit à des prix différents d’un pays à l’autre, soit disant pour s’adapter aux niveaux de vie. Comment expliquer alors que les cigarettes soient moins chères au Luxembourg ou en Allemagne qu’en France ?

Revenons aux buralistes. Le contrat d’avenir prévoit d’accompagner la diversification de leur commerce hors tabac. Concrètement, comment cela va se passer ?

Dès aujourd’hui, ils peuvent si ils veulent vendre des produits alimentaires, des titres de transport… Il pourraient aussi proposer d’autres services, comme la recharge de téléphones. Ils se battent aussi, et je les soutiens sur ce point, pour développer le Compte Nickel, sorte de carte bleue qui permet de retirer de l’argent dans les bureaux de tabac, à hauteur de ce qu’on a provisionné. Cela pourrait devenir un véritable co-revenu en échange de l’acceptation d’une politique de diminution de la consommation de tabac. C’est du gagnant-gagnant.

« Le cynisme des cigarettiers dépasse l’entendement »

Vous proposez également d’interdire la vente de tabac en dehors de leur réseau, comme cela se fait par exemple dans les duty free. Qu’en pense le gouvernement ?

Je suis jusqu’à présent seule à faire cette proposition, à laquelle les buralistes sont favorables, même s’ils me traitent ensuite d’hystérique !  Je déposerai des amendements en ce sens lors de l’examen du prochain projet de loi de finances. Les buralistes ne peuvent pas ouvrir de points de vente dans les gares, où les points Relay sont en revanche autorisés à vendre du tabac. Cela me parait aussi totalement irrationnel que les boites de nuit puissent aussi vendre des cigarettes.

Une baisse de la consommation se traduirait elle par une baisse équivalente des coûts sanitaires et sociaux du tabac, estimés en France à 47,7 milliards d’euros ?

On peut les réduire significativement, c’est une certitude, même si comme toujours en matière de prévention les effets se feront sentir dans 20 ans. L’exemple le plus spectaculaire en ce sens est la Corse : le tabac coute 30% moins cher qu’ailleurs, et les cas de cancer du poumon y sont près de 30% plus nombreux, selon les chiffres de l’Agence régionale de santé. On n’arrive pourtant toujours pas à mettre le prix du tabac au même niveau que sur le continent, et je n’ai jamais entendu un buraliste s’en plaindre.

Quant aux cigarettiers, que nous avons auditionnés ce mercredi à l’Assemblée, leur cynisme dépasse l’entendement : pour eux, ces 47,7 milliards de coûts du tabac ne tiennent pas compte des économies réalisées. Ils ne l’ont pas formulé ainsi, mais on pense bien sûr à l‘étude réalisée par Philip Morris il y a quelques années sur l’effet de la morbidité liée au tabagisme sur le régime des retraites.

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux

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