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Les affaires d’Airbnb prospèrent  à Bordeaux
Economie  Société 

Les affaires d’Airbnb prospèrent à Bordeaux

par Mila Ta ninga.
Publié le 19 octobre 2015.
Imprimé le 28 novembre 2022 à 02:28
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Des offres de locations proposées par Airbnb à Bordeaux (capture d'écran).

Des offres de locations proposées par Airbnb à Bordeaux (capture d’écran).

Les hôteliers voient dans Airbnb un concurrent déloyal, et demandent que les locations entre particuliers soient davantage encadrées. A Bordeaux, où le site répertorie 5000 logements disponibles, c’est un vrai business pour certains propriétaires.

« Bienvenue à la maison ! » C’est ce que promet Airbnb aux voyageurs du monde entier. Dormir chez des particuliers à des prix en deçà de ceux pratiqués dans l’hôtellerie classique. Logement entier, chambre individuelle ou cabane au fond du jardin ? Wifi, parking, lit pour bébé ? Vous pouvez trouver l’ambiance qui vous plaît parmi les 5 000 logements répertoriés sur la plateforme américaine à Bordeaux et dans son agglomération.

C’est d’ailleurs un pari gagnant. Les site compte trois fois plus de visiteurs sur les douze derniers mois comparés aux douze mois précédents. Le parc hôtelier de la Métropole, lui, peine à décoller avec ses 9 000 chambres :

« Pour le moment, on ne peut pas dire qu’Airbnb induit une réelle baisse dans l’hôtellerie bordelaise dans la mesure où en 2015 nous avons eu une progression assez importante en termes de fréquentation, indique Thierry Gaillac, responsable de la branche Hôtellerie de l’Umih (union des métiers de l’industrie hôtelière) en Gironde et directeur de l’Hôtel le Burdigala. Mais le chiffre des locations sur Airbnb (devenu en nombre de chambres proposées le premier acteur hôtelier mondial, NDLR) croît de façon exponentielle. Et nous, on ne compense pas les fermetures d’établissements. On est un peu désarmés. »

« Pas une cannibalisation du marché »

Et ce malgré la promesse qu’offrent les constructions hôtelières d’Euratlantique et des Bassins à flots. Sarah Roy, responsable communication d’Airbnb France, assure que cette croissance est à relativiser, étant donnée la jeunesse du service.

« Ce n’est pas une cannibalisation éventuelle du reste du marché, justifie-t-elle. Les usages sont complémentaires et différents. On observe en France que l’offre touristique dans son ensemble se développe, sans que ça se fasse au détriment des hôteliers classiques ou d’autres types d’hébergement. Et Bordeaux est une ville attractive, avec une bonne fréquentation toute l’année sur notre plateforme. »


Jusqu’à 2000 euros par mois de loyers

Mais qui sont les logeurs bordelais ? Il y a ceux pour qui Airbnb représente un confortable complément de ressources. Consultant en informatique de 36 ans, Mathieu est en déplacement toute la semaine, et propose aux touristes son appartement situé dans le quartier Saint Michel. Depuis avril dernier, son duplex de 50 m2 avec vue sur les quais ne désemplit pas.

« Je planifie tout à l’avance, explique Mathieu. En moyenne j’ai 20 voyageurs par mois. Je les accueille quand je suis là, sinon ce sont mes parents qui le font. Et si je suis finalement présent, je vais chez mes parents. Pour moi c’est plus rentable, ça me permet de rembourser mon prêt. »

A 80€ la nuitée, Airbnb représente pour Mathieu un gain compris entre 1 500 et 2 000 € par mois !

C’est booké chez Malika

Mais on trouve aussi de quasi pros chez les loueurs, comme Malika. Cette maman de 36 ans est inscrite depuis mai dernier sur Airbnb et a vite vu la différence avec les locations classiques, qu’elle faisait depuis 8 ans.

« C’est très facile, on peut tout faire via l’application sur son téléphone. Répondre aux gens, accepter ou pas une location. Fixer des rendez-vous. Je n’ai pas besoin de rédiger les contrats. La question de l’argent est déjà prise en compte. Il ne reste plus qu’à les recevoir ! »

Finis les travaux à chaque fin de bail. Cette fois, son studio est meublé à son goût. Elle fait jusqu’à deux heures de ménage après chaque départ, et surtout elle garde un œil sur l’usure de son logement.

Depuis que son annonce est en ligne, Malika a loué l’appartement à 21 voyageurs venus de toute l’Europe. Son agenda était complet en août et en septembre derniers. Des réservations sont déjà programmées d’ici la fin de l’année et d’autres le sont même pour juillet prochain.

Ce business lui rapporte en moyenne 1100€ par mois, desquels il faut déduire les différentes charges : prêt immobilier, assurance habitation, abonnement à Internet, électricité, eau, les taxes d’habitation, foncière… Et les 3% de commission versée à Airbnb. Selon ses calculs, il lui reste à la fin du mois entre 500 à 600€, imposables sur le revenu.

Thierry Gaillac, de l'Umih (MTN/Rue89 Bordeaux)

Thierry Gaillac, de l’Umih (MTN/Rue89 Bordeaux)


Chez Louis, commercial de l’économie de partage

Louis loue son studio depuis trois ans, et ne dira pas combien il lui rapporte. Le cadre commercial l’a acheté dans le quartier Saint-Michel, avec l’idée de le proposer sur Airbnb.

« Cela fait 4 ou 5 ans que je voyage via ce site avec ma femme. Et parfois c’était franchement dégueulasse. Alors je mets l’accent sur la qualité et la propreté. Mon appartement est simple et confortable. J’ai même mis un téléphone fixe, parce qu’on capte mal. »

D’autres propriétaires affichent clairement sur leurs annonces qu’ils ont tout laissé tomber pour s’occuper « maintenant de recevoir [leurs] invités ». D’autres ont plusieurs logements. Aucun de ces hébergeurs approchés n’a voulu répondre aux questions de Rue89 Bordeaux.

La taxe de séjour, cheval de bataille

Depuis le premier octobre, Airbnb prélève la taxe de séjour à Paris et la reverse directement à la mairie de Paris. Un gain de 10 à 15 millions d’euros estimés pour la capitale. Pas étonnant que les grandes villes françaises comme Bordeaux ou Toulouse demandent à ce que cette directive soit généralisée. En 2014 à Bordeaux, la taxe de séjour prélevée par la mairie était de 2 millions d’euros. Alors si on compare avec Paris, il y a de l’argent, voire beaucoup d’argent à récupérer.

Airbnb travaille déjà main dans la main avec le gouvernement pour récupérer le manque à gagner. Stéphan Delaux, en charge du tourisme à la mairie de Bordeaux en a discuté avec le responsable Europe d’Airbnb la semaine dernière, lors de la première conférence annuelle du tourisme :

« J’ai dit qu’il fallait que ça aille le plus vite possible, souligne l’adjoint d’Alain Juppé. J’ai aussi demandé au ministre des Finances de nous fournir des fichiers qui permettent de mettre en œuvre cette collecte. D’après ce qu’on m’a répondu, ce serait fait avant la fin de l’année. En ce qui concerne l’équité fiscale, cela relève de la responsabilité de l’État. Dans tous les cas, il faut un cadre réglementaire, juridique et fiscal. »

« Mes impôts, je préfère les payer »

Les trois propriétaires rencontrés assurent avoir déclaré leur situation à la mairie, et prévoient de payer la taxe de séjour (entre 0,22€ et 1,45€ la nuitée, selon le barème voté par les élus bordelais) et la fiscalité liée à leur activité.

« C’est important d’être dans les règles, parce que si on me tombe dessus, on ne me fera pas de cadeaux, considère Louis. Si mes impôts servent à refaire la place Saint-Michel, par exemple, je préfère les payer. »

Autre problème soulevé : la collecte des taxes par Airbnb, elle-même critiquée pour avoir enregistré sa maison-mère de la filiale européenne dans le Delaware, paradis fiscal américain, et à Jersey, figurant sur la liste des paradis fiscaux du ministère français de Finances en 2014.

Économie grise

L’Umih demande qu’Airbnb aille plus loin que la taxe de séjour :

« Nous voulons une égalité de traitement entre les prestataires, affirme Thierry Gaillac, son représentant girondin. La taxe de séjour c’est un minimum. Il faudrait compter sur la TVA ou encore l’impôt sur les résultats avec la déclaration de l’ensemble des revenus. Nous appelons économie grise le système Airbnb, parce que nous avons le sentiment que beaucoup de recettes échappent à tout prélèvement, fiscaux ou sociaux. C’est surtout là que l’on considère qu’il y a une concurrence déloyale. »

L’Umih demande également qu’une durée minimale de séjour soit instaurée. La communication d’Airbnb France rappelle que ce n’est pas au site de se substituer aux pouvoirs publics, pour établir la réglementation ou la contrôler.

Pourtant l’exemple d’Airbnb à New York reste dans les têtes. Les prix du marché de locations entre particuliers se sont envolés. Mais une loi a interdit la sous-location d’un appartement entier pour une période de moins de 30 jours. Plusieurs annonces frauduleuses ont disparu d’elles-mêmes. Aussi le site américain a-t-il été contraint de donner les coordonnées de certains loueurs à la justice.

Qui connait la loi ?

Parmi ces « sous-loueurs », il y a Robert. Ce graphiste bordelais de 42 ans propose depuis juin dernier sur Airbnb son appartement de 140m2 dans le quartier Saint-Michel. Quand des touristes sont chez lui, il dort dans son atelier.

« Je sous-loue avec l’accord tacite de mon propriétaire, précise-t-il. On n’en a jamais parlé ouvertement, mais il connait mes difficultés financières du moment. Je pense qu’il me laisse faire, dans le sens où je valorise son bien. Si tout ça perdure, je ne vais pas rester comme ça dans mon coin. »

Le système Airbnb lui permet d’alléger ses charges mensuelles. En moyenne, il loue son logement deux week-ends par mois à 120€ la nuit. Il en tire 450€ par mois, la moitié de son loyer. Il l’assure, il ne veut pas se faire de l’argent sur le dos de son propriétaire et profiter du système. Il s’est d’ailleurs renseigné sur la taxe de séjour.

« C’est normal de la payer à la fin de l’année. Mais quelque part, j’attends de voir. Tant qu’on ne me dit rien… »

Louer ou sous-louer, la loi et la plateforme l’autorise. Seulement la réglementation est précise et Airbnb vous invite à « prendre connaissance des lois locales avant de proposer une annonce d’hébergement sur Airbnb ».

Bordeaux embauchera-t-elle bientôt, comme Paris, des enquêteurs pour contrôler les resquilleurs à la taxe de séjour ?

Hébergeurs : les nouveaux VRP de Bordeaux ?

Airbnb, qui surfe sur l’image du port de la Lune – ville préférée des Français, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, dans le Top 10 des villes « vélo-friendly », etc. –, assure proposer une expérience différente.

« Vous bénéficiez du prisme de votre hôte qui en moyenne a vécu 17 ans à Bordeaux, estime Sarah Roy, responsable communication d’Airbnb France. Vous avez accès à d’autres quartiers de la ville que ceux qui vous sont proposés par les offres traditionnelles. Les voyageurs peuvent sortir du schéma touristique classique. »

Des plans ou des guides de Bordeaux dans la langue du voyageur, des prospectus sur les événements qui se passent en ce moment dans la ville : les loueurs que nous avons rencontrés prennent tous leur rôle à cœur, sauf Louis, qui ne « donne des conseils que si on le [lui] demande ».

Mathieu distille par exemple ses 15 conseils pour « Expérimenter Bordeaux comme un Bordelais ! ». Il a même un blog à l’attention des hôtes et organise des forums-débats. Robert aime partager sa vie de quartier.

« Au delà de l’appartement, je vends Saint-Michel. J’insiste sur l’authenticité du quartier, sa mixité sociale. Je donne des indications sur les commerces de proximité, les horaires des marchés. Je leur conseille de découvrir la ville à vélo. Je deviens un peu un guide touristique, mais très subjectif ! »

Malika estime qu’Airbnb est une invitation au voyage :

« Je suis sûre qu’il y a tout un segment de la population qui ne voyagerait pas s’il n’y avait pas un système comme celui-là. Les gens qui viennent chez moi cherchent une sorte de pied-à-terre. Tout le monde ne peut pas se payer une chambre d’hôtel en centre-ville. À la rigueur, on fait concurrence aux chambres d’hôtes, mais pas aux hôtels. »

Reste à savoir si les locations de la plateforme Airbnb ont une incidence sur la location classique en longue durée à Bordeaux. Le tout pour les municipalités, c’est d’éviter le syndrome de « Barceloneta », du nom du quartier de Barcelone livré à Airbnb. La mairie de Bordeaux considère que cet impact est « impossible à quantifier pour le moment ».

Aller plus loin

Airbnb et les frontières de l’économie collaborative, l’article du Monde.fr

L’article de Rue89 sur l’utilisation des données personnelles par Airbnb

Le rapport de la commission des finances du Sénat sur la fiscalité de l’économie collaborative

Article actualisé le 07/04/2016 à 16h56
L'AUTEUR
Mila Ta ninga
Mila Ta ninga
Journaliste de terrain et de cœur. Vous donner la parole est une de mes priorités, comprendre le monde qui nous entoure une de mes valeurs. Mes terrains de jeux ? L'Aquitaine en général et la Gironde en particulier.

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