Culture  Politique 

Bordeaux la nuit c’est fini ?

actualisé le 29/12/2015 à 08h59

Bordeaux, la nuit au musée (Ludovic Lubeigt/CC Flickr)

Alors que la municipalité déclare ne pas vouloir « mettre un bonnet de nuit sur la ville », des voix s’élèvent contre la mort annoncée de la vie nocturne à Bordeaux. Entre augmentation des incivilités, sanction des nuisances sonores par les pouvoirs publics, et mutation des pratiques festives, la nuit change de peau.

C’est presque une image d’Épinal tant elle est usée : il est deux heures du matin, les bars de la Place de la Victoire ferment. Des fêtards visiblement ivres déambulent, des jeunes cassent des bouteilles devant les bâtiments de l’Université. Des groupes se dirigent vers les quais de Paludate, d’autres vers les bars associatifs du centre-ville, le tout sous le regard de quelques policiers fatigués.

« On n’interdit pas aux gens de faire la fête, mais il ne faut pas emmerder les riverains », vocifère Stéphane Pusatéri, président de l’association des riverains et des résidents bordelais, pour qui c’est clair : « Vous ne pouvez pas faire cohabiter des logements avec des discothèques. »

Jean-Louis David, adjoint au maire de Bordeaux, le reconnaît :

« La nuisance sonore est devenue une vraie préoccupation des citoyens. Si la délinquance a baissé, les nuisances, sont, elles, en nette augmentation. Nous devons du même coup gérer avec une certaine fermeté les établissements de restauration, les bars… » nous dit-il, avant d’ajouter : « Vous n’imaginez pas le nombre d’appels que nous recevons pour des nuisances sonores. »

En 2015, 15 fermetures administratives de bars ou de restaurants ont été prononcées à Bordeaux pour tapage nocturne, ouvertures tardives, travail illégal, ou rixes, selon la préfecture de la Gironde.

Nui(t)sances

Pour Francis Vidal, fondateur de l’association Allez les filles qui organise des concerts et des évènements depuis 1996 à Bordeaux, « le politique prête beaucoup trop d’attention à ces problèmes de nuisances sonores », au détriment d’autres problèmes.

Les pouvoirs publics s’accordent cependant à souligner l’importance d’une vie nocturne animée pour l’attractivité d’une métropole. Le site Osez Bordeaux souligne ainsi l’ « atmosphère décontractée entre les places du Parlement, Saint-Pierre et Camille-Jullian, où se nichent un très grand nombre de bistrots et cafés, souvent agrémentés de terrasses. Rue des Piliers-de-Tutelle, Bordelais et touristes se mêlent sur les dancing floors de toutes tendances, y compris exotiques, comme à la Calle Ocho, où l’on plonge dans un cadre et des rythmes latinos, ou à La Bodega, à l’ambiance espagnole si prisée ».

Pour Stéphane Pusateri, au contraire, la concentration de restaurants et de bars au cœur de Bordeaux est une hérésie : « Rue des Piliers-de-tutelle, on ne peut pas dormir avant 3 heures du matin ».

Il dénonce une fuite en avant vers toujours plus de nuisances, toujours plus de bruit, de saleté, et de jeunes alcoolisés.

Autres temps, autres mœurs ?

Mais comment faisait-on la fête avant ? Xavier, un musicien de 33 ans et ancien membre du groupe médocain « Les Pelos », se souvient :

« A l’époque, j’avais pas besoin de sortir de Saint-Michel et des Capus : c’était l’endroit ou il y avait tous les musiciens, le quartier le moins cher. »

Avant d’ajouter, dépité :

« Tous les bars autour des Capus ont fermé. Tu ne peux plus faire de bar de nuit à Bordeaux. Aujourd’hui, on a de moins en moins d’endroits où faire des concerts. »

Plus de bar de nuit : il y aurait ainsi un chaînon manquant entre les bars, qui ferment à deux heures du matin, et les boîtes de nuit, censées prendre le relais, mais qui ne sont pas au goût de tout le monde, du fait notamment de leur prix ou de leur éloignement.

La solution ? Pour l’instant, des bars associatifs occupent le créneau : Chat qui pêche, BB25, Cercle des Poètes Disparates … Leur statut d’associations leur permet de fermer plus tard que les bars traditionnels, à condition de n’accueillir que des membres, et de ne pas servir d’alcool fort.

« Les gens étaient plus arrachés avant »

Comment les comportements festifs ont changé ces dernières années ? Certaines études ont mis en évidence l’augmentation de la consommation à domicile avant de sortir. Cette pratique, appelée « predrinking » aux États-Unis, serait adoptée pour économiser de l’argent, ou pour s’enivrer, pour se mettre dans un état d’esprit festif, selon une étude suisse sur le sujet. L’augmentation des consommations serait d’abord liée au cadre privé.

Comme pour confirmer ce constat, Francis Vidal se souvient :

« De mon point de vue, les gens étaient beaucoup plus arrachés avant que maintenant. On avait des gens qui arrivaient aux concerts raides défoncés. Maintenant, en tous cas dans le milieu du rock, 99% de notre public restent dans des normes plus que raisonnables. »

Sur le terrain, Sébastien Labeyrie, qui a repris la boîte de nuit le Monseigneur en juin 2015, constate en effet un changement dans les pratiques festives :

« Les gens consomment moins, ils n’ont plus de sous. La nuit a changé, les gens arrivent plus tard. »

De la biture à la culture

Pour quitter l’image négative de débits de boisson, certains lieux de la nuit se veulent des lieux culturels avant d’être des lieux festifs. Pour Benoît Guérinault, directeur artistique à l’Iboat, par exemple, la péniche des Bassins à flot « n’a jamais été un lieu sans projet culturel » et n’a jamais été imaginé « comme une discothèque ».

L’Iboat, pas une discothèque ? Qu’est-ce que c’est alors ? Un club, un endroit où l’on vient écouter de la musique de qualité. Éric Gendre, directeur artistique du Bang Bang Club, un club gay aux Bassins à flots, confirme :

« Une boîte, on y vient pour boire et pour choper. Un club, on y vient pour se divertir, parce que la musique nous plaît, parce qu’on est dans un environnement de qualité. »

Jean-Louis David l’assume : « On met en valeurs les “bons” établissements », c’est-à-dire, ceux qui filent doux. Les responsables de l’Iboat l’ont bien compris :

« Notre problème c’est que les gens nous assimilent trop à une boîte. On ne veut pas de cette image. On veut être un club qui fait des concerts. »

Même son de cloche chez Cyril Beros, qui dirige le Bootleg, une salle de concert associative située rue Lacornée, à côté du quartier de Mériadeck :

« Mon but n’est pas de servir des mètres de shooters et de Ricard à la jeunesse, mais de créer un lieu où les jeunes se font plaisir et écoutent de la musique, dans un cadre festif et sécurisé. »

La volonté de proposer une programmation musicale en lieu et place de la biture habituelle du jeudi soir est la même chez les gérants du Booboozzz. Ce bar à concerts, situé sur le cours de la Marne et ouvert en novembre 2013, a fermé définitivement en 2015 après de nombreux démêlés avec la municipalité et la préfecture. Jonathan Joubert, le programmateur du bar, témoigne :

« C’était un bar qui marchait très bien, avec des conso pas chères, et des concerts à trois euros. Le but, c’était de faire le plus de concerts possibles dans une salle insonorisée, du mardi au samedi, et de payer les musiciens correctement. D’avoir une salle de concert reggae sur Bordeaux, tout simplement. »

Pour ces gérants de salle, le rôle de la culture nocturne dans l’attractivité de la ville ne semble pas pris au sérieux par la Ville.

Haro sur la nuit

Pour Jonathan Joubert, la fermeture du Booboozzz, survenue après l’affaire de la pétition des riverains contre les troubles à l’ordre public Cours de l’Yser, et l’arrêté municipal restreignant à minuit l’ouverture des bars sur le secteur Marne/Yser est due à l’arbitraire du pouvoir municipal :

« Dans le centre, la ville verrouille tout. Quand vous êtes dans les petits papiers de la mairie, il n’y a pas de problème. Mais quand vous êtes un nouvel arrivant, qui programme des groupes de reggae qui plus est, vous n’avez pas bonne presse. »

La fermeture définitive du bar, qui ne pouvait plus gagner d’argent en fermant à minuit, alors que sa clientèle arrive entre 22 et 23h, a mis les dix employés au chômage.

Le Bootleg se plaint également d’une pression constante exercée par les pouvoirs publics. La salle a subi en mars 2014 une fermeture administrative de trois mois pour une histoire de vente d’alcool à emporter sans licence. En cause : un gobelet réutilisable estampillé du nom de la salle de concert, retrouvé deux heures après la fermeture de celle-ci dans la main d’un jeune homme à deux kilomètres de là, avec de la bière à l’intérieur.

L’Iboat a également subi une fermeture administrative à la même époque, pour trafic de stupéfiants au sein de l’établissement.

La plupart des lieux de culture nocturne dénoncent le laisser-faire de la mairie – et particulièrement de la police municipale – envers les bars installés depuis longtemps, et une certaine forme de harcèlement vers les structures plus jeunes.

« Comportements inadmissibles »

M. Pusateri, de l’association des riverains et résidents bordelais va jusqu’à dénoncer « des relations éhontées entre certains acteurs du monde de la nuit et certains politiques ». Dans le viseur, des institutions de la place de la Victoire et de la place Camille-Jullian.

Cyril Beros du Bootleg ne cache pas son inquiétude :

« Nous attendons le jour où l’on va nous fermer définitivement. Nous attendons des réponses claires de la municipalité qui ne viennent jamais. »

Pour Jean-Louis David, il n’est pas question d’acharnement, mais bien plutôt de « comportements inadmissibles » notamment de la part du Booboozzz, qui ont obligé la municipalité à « sévir ». En cause, des attroupements répétés sur le cours de la Marne, obligeant les piétons à marcher sur la chaussée, du bruit, des mégots par terre en nombre important. Bref, ce que la puissance publique appelle pudiquement des « troubles à l’ordre public ».

Le point commun à ces établissements : des consommations accessibles, une programmation culturelle importante, et donc un certain succès, source de nuisances.

« Tout le monde a été surpris par le succès fulgurant du projet, témoigne Benoît Guérinault, de l’Iboat. « On a eu un succès retentissant, dès l’ouverture, ce qui a en effet fait du bruit », affirme Cyril Béros.

Quid du Quai de Paludate ?

André Delpont, expert économie à l’Établissement Public d’Aménagement (EPA) Euratlantique, en charge de l’aménagement de la zone de Paludate, qui, dans le futur quartier demeurera un « pôle festif ». S’il souhaite « conserver une activité nocturne sur site », il est clair que cette activité n’aura pas la forme qu’elle a aujourd’hui, indique André Delpont :

« Il y a des boîtes qui vont rester, d’autres qui vont fermer. On a fait venir des spécialistes de l’activité nocturne, qui nous ont signalé une grande pauvreté au niveau de la programmation musicale, et des comportements dangereux de la part de certains gérants. Ce que je peux vous dire aujourd’hui, c’est que par exemple la Plage va rester, le Comptoir du Jazz va rester. »

Contactés par Rue89 Bordeaux, aucun des établissements du Quai de Paludate n’a souhaité répondre à nos sollicitations.

André Delpont note pour sa part un climat général dégradé sur la zone depuis quelques années, avec une mono-activité orientée sur la « saoûlographie » de certaines boîtes de nuit.

Christophe, ancien pompier professionnel à Bordeaux, confirme : « Les soirs de week-ends, Paludate c’est le gros de nos interventions, pour des bagarres notamment ». Le quartier devrait normalement muter en un « quai créatif », pour reprendre une expression de l’EPA, d’ici l’arrivée de la Ligne à Grande Vitesse, sans toutefois perdre toute sa vie nocturne.

Une nuit aux enchères

Quel est le futur de la vie nocturne à Bordeaux ? Une nuit élitiste et excluante pour beaucoup des témoins que nous avons rencontré.

« Aujourd’hui, la nuit, on cherche en effet à trier notre public, reconnaît Benoît Guérinault, afin d’éviter les mauvais comportements et les jeunes qui ne viennent chez nous que pour boire. »

Le Monseigneur, donné en exemple par les associations de résidents et les pouvoirs publics pour sa gestion exemplaire, se situe clairement dans le haut de gamme, avec des prix qui vont avec :

« On fait une grosse sélection de la clientèle à l’entrée. On a redécoré la boîte en allant chercher le décorateur de celle du Grand Hôtel, et on table sur un service de qualité », assure Sébastien Labeyrie.

Il assume avoir créé une boîte chère, à la mesure de son emplacement « prime », à côté de la place de la Comédie.

Éric Gendre, du Bang Bang Club, a bien conscience, lui aussi, du côté snob de la nuit qu’il promeut :

« On manque d’endroits chics sur Bordeaux. Le clubber est un personnage plus élitiste, il faut pouvoir le capter, il ne va pas n’importe où. »

« La ville est paisible »

La nuit populaire n’est pas en odeur de sainteté à Bordeaux. Marginalisée quai de Paludate où elle devient violente, réprimée dans le centre parce que bruyante, elle trouve une expression dans la spontanéité des rassemblements sur les espaces publics, pourtant eux aussi interdits, ou dans les espaces privés :

« Une autre nuisance dont on me parle sans arrêt, ajoute Jean-Louis David, ce sont les appartements d’étudiants en colocation qui font la fête en semaine, ce qui est insupportable. »

Et dangereux : tout le monde sait bien que les doses d’alcool servies à domicile sont souvent bien plus fortes que celles servies dans des débits de boisson.

La nuit popu trouve donc refuge au sein des bars associatifs, ces bars protégés des descentes de police par leurs statuts. Bêtes noires des syndicats de l’hôtellerie selon Cyril Béros, « concurrence hypocrite » pour Éric Gendre, point d’interrogation pour la municipalité, les bars associatifs (une petite dizaine à Bordeaux) pourraient être en sursis :

« Nous avons demandé très récemment une expertise juridique pour savoir dans le détail comment tout ceci doit être encadré. On est en stand-by sur le sujet » nous confie Jean-Louis David, avant de conclure : « La ville est paisible. Il faut qu’elle le reste. »

Pour cela, comme le dit Benoît Guérinault, « l’idéal, ce serait d’arrêter de parler des problèmes de la nuit, mais de la nuit, simplement ».

La municipalité, qui devrait lancer des assises sur le sujet en 2016, semble avoir entendu le message. Pour Alexandra Siarri, adjointe en charge de la cohésion sociale à la mairie de Bordeaux, « la nuit, ce n’est pas que des problèmes. Et encore moins que des problèmes de bruit et d’alcoolisation ».

Elle annonce la tenue de ces assises pour « juin ou septembre », selon l’avancée du diagnostic.

L'AUTEUR
Arnaud Paillard
Arnaud Paillard
Urbaniste et journaliste indépendant fraîchement débarqué de Buenos Aires mais natif de Bordeaux, je m'intéresse aux problématiques urbaines en général et de mobilité en particulier. J'aime manger, boire et faire du vélo.
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