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Les trois grands défis d’Alain Rousset
Billet  Politique 

Les trois grands défis d’Alain Rousset

par Hubert Bonin.
Publié le 15 décembre 2015.
Imprimé le 06 décembre 2021 à 22:18
8 096 visites. 7 commentaires.
Alain Rousset le soir de sa victoire (SB/Rue89 Bordeaux)

Alain Rousset le soir de sa victoire (SB/Rue89 Bordeaux)

Emploi, éducation, transports… le prochain quinquennat d’Alain Rousset ne manque pas de chantiers. L’historien Hubert Bonin fait quelques propositions au futur président de la grande région : organiser des assises de l’innovation des enseignements de lycée, et créer une grande gare routière à Bordeaux.

On peut supposer que le mandat conquis par Alain Rousset à l’échelle des trois anciennes régions pourrait être son ultime poste régional. Aussi ne doit-il pas perdre de temps, car ce serait fatal à la compétitivité de ce qui veut être un Land à l’allemande, c’est-à-dire un puissant levier de dynamisme économique et social.

Or, dans ses mandats précédents, il avait trop procrastiné, à propos de la mise en œuvre de la modernisation des trains régionaux puis à propos de la mobilisation des fonds régionaux européens. Or il faut couvrir non seulement des bassins d’emplois aquitains, bien connus de son équipe, mais aussi nombre de « systèmes productifs locaux » qui, parfois, ont été rudement ébranlés par la crise dans les deux anciennes régions désormais agrégées à l’Aquitaine.

Par chance, le précédent mandat a vu la montée en puissance d’un réel projet d’action économique tourné vers le soutien à l’innovation des entreprises – et aussi aux programmes de recherche menés par les équipes des universités, qu’il ne faut jamais oublier quand on parle de « percée » conceptuelle et de compétitivité de la matière grise régionale.

Et Alain Rousset veut rester fidèle à ce schéma de fertilisation du terreau économique, à coups de co-subventions, régionales et européennes, notamment, sans compter le « coup de pouce » donné par BpiFrance, la Banque publique d’investissement et certains fonds d’investissement mêlant banques et investisseurs à l’échelle de plusieurs régions.

1. Une priorité à l’innovation

Une fois débroussaillé des propos de campagne, ce qu’il a appelé son « programme pour l’emploi » donne ainsi la priorité à l’innovation, l’anticipation et l’investissement. Il ne faut pas se gorger de mots : la Région, même élargie, ne dispose pas de moyens financiers « à la chinoise », et ses responsabilités statutaires entravent toute velléité de se transformer en Commissariat au Plan du Sud-Ouest atlantique.

Par ailleurs, surtout au cœur d’une troisième révolution industrielle dont les concepts évoluent sans cesse, on voit mal les équipes de la Région se substituer aux forces innovatrices d’une économie de marché qui est le vivier de la métamorphose des entreprises, y compris pour les PME et les « jeunes pousses ».

« Il faut une révolution culturelle dans notre pays »

Quand le programme déclare : « L’innovation et la recherche-développement sont l’alpha et l’oméga du développement. Pour que les entreprises innovent, il faut également que les filières soient organisées : en clusters, en pole de compétitivité, en club d’entreprises, en grappes… », il reprend les concepts et expressions des chercheurs universitaires et des institutions représentatives du monde économique, tout comme quand il souhaite « anticiper pour éviter “l’Uberisation” de l’économie, résultat de l’immobilisme. Il faut une révolution culturelle dans notre pays : faire croître sur notre sol les nouvelles industries du XXIe siècle —les nanotechs, la robotique, l’intelligence artificielle ».

Dessiner un programme « Usine du Futur relève du rêve », même si Alain Rousset peut évidemment être fier des « coups de pouce » substantiels que la Région a procurés à plusieurs projets, comme dans l’aérospatial. Il faut rester lucide : la Région ne pourra jamais activer la « force de frappe » décisive ; mais, bien sûr, elle pourra multiplier les effets de levier au service de dizaines de desseins innovateurs.

Sur ce thème, on n’est pas du tout inquiet du quinquennat à venir : les idées, le volontarisme, le terreau universitaire, le dynamisme entrepreneurial seront bien présents. Encore faudra-t-il recruter, hors champ politicien, les experts nécessaires et accentuer une distribution optimale et pertinente (sans trop de dispersion, notamment) des fonds de soutien aux équipes de recherche académique.

2. Comment réveiller le mammouth des lycées ?

« Nous avons besoin d’un système de formation performant qui soit capable de conjuguer le projet des jeunes et les attentes des entreprises », déclarait Alain Rousset. Mais il s’agit là d’un dessein qui sera délicat à mettre en œuvre !

Certes, comme un peu partout, la Région a mené à bien son action de « modernisation » des lycées : construction ou rénovation, externalisation et investissements pour les systèmes de chauffage, etc. Mais il est grand temps désormais de définir une démarche plus originale, bien au-delà de la « bonne gestion ».

On sait l’ampleur du fameux décrochage : comment développer par conséquent les filières d’apprentissage à l’échelle des lycées professionnels et technologiques ? Comment assurer l’osmose entre les services de la Région, de l’État, des agences publiques spécialisées, voire les filières de formation financées par la taxe sur les entreprises ? C’est bien là l’enjeu clé ! Et ce à l’échelle des trois ensembles réunis, ce qui est encore plus délicat.

Des assises de l’innovation des enseignements de lycée

Comment « rentabiliser » beaucoup plus des lycées qui (comme les universités…) sont fermés quatre mois par an ? Ne peut-on pas y développer les contrats de formation continue ou applique (dans le cadre des GRETA, en particulier) ? Comment insérer ces lycées professionnels et technologiques dans des systèmes de cours en ligne ouverts et massifs (les CLOM) qui permettraient de diffuser à l’échelle des établissements de la nouvelle Région des flux d’enseignements à la fois adaptés et multiples ? Comment rétablir ou multiplier les passerelles entre les « décrocheurs » au sortir du collège, les « incertains » au début du lycée et les chemins d’une réussite moins précaire ?

Il faut évidemment, dans chaque pôle académique, organiser dès le premier semestre 2016 des sortes d’assises de l’innovation des enseignements de lycée, en réveillant dans le Sud-Ouest l’esprit que Jean-Pierre Chevènement, jadis, avait stimulé autour de la création des lycées professionnels. Bref, il faut du travail de terrain, mais magnifié par des études amples, conceptuelles et pratiques tout à la fois – et on imagine que c’est là un défi d’envergure !

3. Pour une révolution des transports dans le Sud-Ouest atlantique

Paradoxalement, malgré des résultats de « bonne gestion » en Aquitaine – et certainement dans les deux autres régions également –, Alain Rousset ne pourra se contenter de les dupliquer ou de continuer comme avant. Tout d’abord, on le sait, la loi sur les compétences locales (Nouvelle organisation territoriale de la République-NOTRe) a transféré aux Régions la responsabilité des transports dépendant des Départements.

L’équipe d’Alain Rousset va devoir superviser les délégations de service public (DSP) pour les transports scolaires, ruraux et rurbains – qui fonctionnent dans notre Département sous la marque générique Transgironde –, en sus des TER en association avec la SNCF. Il va falloir mutualiser le capital de compétences à l’échelle de cet immense territoire à unifier au niveau des transports collectifs, essayer de tailler dans les dépenses (mutualiser les équipes, faire des commandes en gros de matériel, regrouper et affûter les outils de contrôle des coûts des sociétés publique ou privées afin de comprimer les déficits).

Les défis du rail et de la route

Il faudra peut-être même commencer à méditer sur la mise en concurrence de la SNCF si des appels d’offres deviennent possibles pour les TER. Cela veut dire : faudra-t-il en prévoir à l’échelle de la nouvelle Région ? Ou faudra-t-il « allotir » ces appels, par sous-ensembles, afin d’attiser la concurrence (avec l’entrée en lice des sociétés apparemment privées mais filiales de groupes publics que sont Keolis, Transdev et RATP Dev), mais aussi de sociétés étrangères (Deutsche Bahn-Arriva, Stagecoach, etc.) ? Or Alain Rousset s’est affiché depuis quelques semestres comme un détracteur des services de la SNCF pour les TER ! Ira-t-il jusqu’au bout de son idée ?

Il devra surtout tenir compte de ses alliés de la gauche dure et des écologistes quand il sera confronté au défi de la GPSO, le projet de lignes à grande vitesse entre Bordeaux et Toulouse, d’une part, et Bayonne d’autre part. Tous les experts en ont relevé le manque de rentabilité potentielle, le risque de gouffre financier, sans parler des risques sur certaines zones environnementales. Est-ce que la Région aura suffisamment d’argent pour envisager de tels surinvestissements, que ce soit la LGV Poitiers-Limoges ou ce GPSO ? N’est-on pas alors confronté à un risque encore plus aigu, celui des incantations, voire de la gesticulation ?

Une autre évidence est la nécessité de se concentrer sur le tronçon Bordeaux-Langon-Agen, hyper-saturé, entre les TGV et les TER ; là, il faudra nécessairement investir, soit pour accroître le nombre de voies classiques, soit pour dessiner un contournement plus léger que le GPSO. Mais il faudra, sur ce thème aussi, des débats, des assises, et non plus des réunions incantatoires.

Enfin, une révélation aura surgi avec la mise en œuvre de la loi Macron : Bordeaux ne dispose pas de réelle gare routière ! La toute petite proche des allées de Tourny, orientée vers des transports rurbains, a disparu. Autour de la gare Saint-Jean ont fleuri des arrêts de fortune pour les transports transeuropéens. La métropole doit disposer d’une grande gare routière, d’envergure nationale, voire européenne, pour tous les cars qui vont circuler dans le sillage de la loi Macron. Cela permettrait par surcroît d’y faire aboutir nombre de cars Transgironde, d’assurer une meilleure modularité, de réduire la coupure entre zones périurbaines et le cœur de métropole. Sur ce registre également, il faut des assises du transport régional !!!

Le chantier de la grande région

Alain Rousset devra par conséquent éviter de se laisser engluer dans la gestion de la mise en œuvre de la fusion des trois régions, laisser la main à des gestionnaires, et se lancer vite et fort dans ces assises de réflexion collective, afin que les « grands projets » ne lambinent pas. C’est là qu’on pourra mesurer s’il va acquérir l’envergure d’un « grand » président à l’échelle de cette nouvelle collectivité territoriale, ou s’il aura été seulement le vainqueur de l’élection le 13 décembre.

L'AUTEUR
Hubert Bonin
Hubert Bonin
Professeur d’histoire économique, Sciences Po Bordeaux et UMR CNRS 5113 GRETHA-Université de Bordeaux [www.hubertbonin.com]

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