Disparition de Gilbert Tiberghien : « Notre Tiber nous a quitté »
Billet  Culture 

Disparition de Gilbert Tiberghien : « Notre Tiber nous a quitté »

« La conférence du Vieux-Colombier » d’Antonin Artaud, lecture de Gilbert Tiberghien à l’Université Victor Segalen Bordeaux 2 dans le cadre du cycle de conférences « L’invité du Mercredi » / Saison 2003-2004 sur le thème « Demain ». (Service culturel Université Victor Segalen de Bordeaux 2 / DCAM )

Gilbert Tiberghien est mort vendredi matin à l’âge de 66 ans. Eric Chevance, son complice dans la création du théâtre TNT Manufacture de chaussures à Bordeaux (devenu La Manufacture Atlantique) rend hommage au comédien et metteur en scène emblématique du théâtre contemporain bordelais.

… « Et je n’ai pas du tout l’intention de sombrer. » Il se lève alors de sa chaise, de rage, jette son texte au sol et sort. Colère. Une véritable colère qui ne semble pas feinte, mais éprouvée, ressentie, vécue. Et communicative. Ce n’est que la fin d’une lecture, pourtant, celle par Gilbert Tiberghien de « La Conférence du Vieux Colombier », d’Antonin Artaud. Ce texte qui l’a longtemps accompagné, il l’a redonné il y a quelques jours encore, à la Halle des Chartrons, dans le cadre du Marché de la Poésie. Ce fut celui de sa dernière apparition publique.

Gilbert Tiberghien est décédé vendredi matin. Notre Tiber nous a quitté, m’a dit Alain Raimond au téléphone. Je ne le crois pas, je ne comprends pas… Je ne veux pas comprendre, je suis bouleversé. « Notre Tiber » a-t-il dit. Oui, c’est bien ça, « notre Tiber », lui qui nous a accompagnés, et pour beaucoup, nous a précédés, dans de multiples aventures théâtrales et humaines. Lui qui, depuis deux jours, suscite de nombreux témoignages d’amitié, de reconnaissance, des messages souvent émouvants, toujours émus et sincères.

Il est une part de mon histoire depuis près de 25 ans, lorsque, au début des années 90, j’arrive par ici. Tiber, depuis une quinzaine d’années, avait participé aux plus singulières aventures artistiques bordelaises, avec ses camarades de l’époque, à l’Entrepôt Lainé, à Sigma, et ailleurs… Je vais voir ses spectacles. Je le vois à Eysines, avec son équipe d’amateurs, qui, pour beaucoup, dans son sillage, sont devenus professionnels. Je le vois à Avignon avec les mêmes, je vois de l’énergie, de la jeunesse, de la beauté, de l’engagement…

Le travail avec les amateurs est pour Gilbert essentiel. L’un de ses traits marquants est de moins s’intéresser aux compétences de ceux qu’il côtoie qu’aux personnes elles-mêmes. Les compétences, les savoir-faire, on peut toujours les acquérir. Mais la valeur des êtres est dans ce qu’ils sont, non dans ce qu’ils savent. Et bien sûr, dans ce qu’ils font. Avec lui, on fait les choses, et on apprend en faisant. On y reviendra.

Nous nous connaissons encore à peine lorsqu’en 1994, avec Jean-Luc Terrade, il vient me chercher pour créer un lieu. Un « lieu de fabrication », disions nous. Là encore, faisons les choses, agissons, prenons nous en main. Et il m’offre là ma plus belle aventure professionnelle. Fonder un théâtre, un lieu qui nous ressemblera, nous rassemblera, un lieu où pourront émerger nos rêves !

À cinq, avec Alain Raimond et Françoise Bleuse, nous fantasmons durant trois ans notre théâtre idéal. Quand on l’a su possible, nous l’avons nommé TNT, comme l’explosif, bien sûr, et Gilbert y explosera de colère quelques fameuses fois, mais aussi par consonance avec le TNP de Vilar, l’une de ses références. L’endroit est trouvé, une ancienne usine, de quoi satisfaire sa fibre ouvrière. Cela devient son outil de travail. Car, il l’a dit maintes fois, il ne peut travailler que dans un lieu où se poser, où penser, un lieu qu’il peut apprivoiser, un lieu qu’il connaît, qu’il vit.

Cette usine, il la magnifie dès son arrivée, avec ce qui restera pour moi l’un des grands souvenirs de théâtre. « Comment on devient ce que l’on est », montage de textes issus de Ecce Homo de Nietzsche et de L’Apocalypse de Jean. Magnifique déambulation d’un homme seul, un homme debout, qui nous donne à voir, à entendre, et à éprouver une profonde humanité. Mais s’il a continué ce cycle de monologues en abordant ensuite, en rapprochant, d’une part, Dante, Ducasse et Rimbaud, et d’autre part, Dostoievski, Bond et Melville, il se reconnaissait avant tout dans le travail collectif, et les grandes fratries.

J’utilise ce terme de fratrie à dessein, car il y a une famille Tiber. Avec, comme dans toutes les familles, des moments précieux et d’autres douloureux, des départs et des retours, des ruptures passagères ou durables, mais aussi d’insubmersibles fidélités. C’est par elles qu’il s’épanouissait, qu’il trouvait le sens de son engagement. Et il réunissait parfois tous ceux là, amateurs et professionnels, acteurs et techniciens, tout le monde sur le même plan, pour construire des objets d’une puissante singularité, à l’image de mémorables « Pièces de Guerre », d’Edouard Bond…

Cette importance apportée au collectif, on la retrouvait à chaque étape de son parcours. Ainsi, lors de la création, à son initiative, mais avec d’autres compagnies, de ce GIEQ réunissant des jeunes acteurs et actrices sortant de formation pour accompagner, pendant près d’un an, leurs premiers pas dans la vie professionnelle. Ainsi, dès l’installation du TNT à la Manufacture de Chaussures, sa tentative de développer une permanence artistique, une troupe qui quotidiennement travaillerait à la recherche, à la création, à l’animation, au jeu… Utopies sans doute dans ce monde qui en manque singulièrement, mais utopies qui, quelques mois durant, ont connu une réalité. Encore une fois, faire avant tout, tenter, expérimenter, mettre en œuvre ses désirs.

C’est un travail, c’était son travail, inlassablement. Quels que soient ses moyens, il lui fallait réunir son monde, et construire quelque chose, un spectacle, un lieu, un projet, une aventure. Jusqu’au bout. Jusqu’à ce que, comme Artaud, notre Tiber se lève de sa chaise et quitte la scène.

Acteur culturel à Bordeaux depuis le début des années 1990,
Eric Chevance est actuellement enseignant dans la filière Théâtre
de l’Université Bordeaux Montaigne.

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