Jérôme Clément : « Délaisser la culture est un danger pour la démocratie »
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Jérôme Clément : « Délaisser la culture est un danger pour la démocratie »

Jérôme Clément, venu présenter son livre "L'Urgence culturelle" à La Machine à Lire dans le cadre des rencontres Idéo (WS/Rue89 Bordeaux)

Jérôme Clément a présenté son livre « L’Urgence culturelle » à Bordeaux (WS/Rue89 Bordeaux)

Fondateur et ancien président d’Arte, Jérôme Clément est venu présenter son livre « L’Urgence culturelle » à La Machine à Lire dans le cadre des rencontres Idéo. Il regrette le délaissement par l’État de la culture qui a toujours fait l’exception de la France.

Jérôme Clément a occupé de nombreuses fonctions : conseiller culturel en Égypte, conseiller du premier ministre Pierre Mauroy, directeur général du Centre national du cinéma, fondateur et président d’Arte. Il dirige depuis 2014 la fondation Alliance française.

Dans son livre publié chez Grasset, « L’Urgence culturelle », il dénonce le manque d’intérêt croissant pour la politique culturelle et la disparition de la place de la culture dans la vie politique.

« J’appartiens à cette génération pour qui la culture était la forme la plus haute de l’engagement. Nous pensions cette évidence établie pour toujours. Nous nous sommes trompés. Une période de 50 ans s’est refermée sous nos yeux. »

Ce court extrait de son ouvrage résume le rôle de l’auteur au service d’une certaine idée de la culture et donne le ton de son texte. La génération en question est celle qui a vu la France vivre une effervescence intellectuelle après mai 68 où la culture « avait quitté l’ordre établi pour la contestation ».

La présentation de l’ouvrage à La Machine à Lire, ce jeudi 30 juin dans le cadre des rencontres Idéo, était animée par Rue89 Bordeaux. Nous avons voulu retranscrire l’essentiel de cette rencontre pour nos lecteurs.

Le président de la République doit être le protecteur des arts et des lettres

Rue89 Bordeaux : Vous avez écrit ce livre pour réagir à la disparition de la place de la culture dans la vie politique. Celle-ci faisait figure d’exception française. Qu’est ce qui a déclenché son effacement, ceux qui ont été au pouvoir un certain temps et qui ont voulu « liquider » l’héritage de mai 68 ?

Jérôme Clément : La France a vécu une effervescence culturelle après mai 68. L’arrivée de François Mitterrand au pouvoir et de son ministre Jacques Lang a permis l’épanouissement total de la culture : la musique, la mode, la gastronomie, la bande dessinée, etc.

Après eux, il y a eu un décrochage, entamé surtout avec l’annulation du festival d’Avignon en 2003. Il y a eu une sorte de cassure. L’arrivée de Nicolas Sarkozy a renforcé cette cassure. D’un seul coup, on a eu l’impression qu’on n’avait pas besoin d’être cultivé pour être Président. En France, le Président était le protecteur des arts et des lettres. Il s’intéresse à la vie artistique, qu’il soit de droite ou de gauche. Je rappelle que Pompidou citait René Char dans ces conférences de presse.

Le rôle d’un Président est de symboliser l’apprentissage des lettres et du patrimoine. Les attaques de Nicolas Sarkozy sur « La Princesse de Clèves » étaient d’une désinvolture insupportable. Ensuite, on a imaginé que l’arrivée de la gauche au pouvoir avec François Hollande permettrait de retrouver ces fondamentaux, ça n’a pas été le cas. C’est pourquoi j’ai écrit ce livre. Je cherchais une réponse que je me suis posée à moi même : qu’est ce qui n’a pas marché pour qu’on en arrive là ?

Vous avez une réponse ?

Le problème est profond. J’ai voulu savoir avec ce livre comment la culture a été marginalisée. Une des parties de la réponse est l’envahissement de la sphère publique par l’économie et la finance. C’est une catastrophe qui a des conséquences sur la façon de penser. Je ne veux pas me satisfaire d’une société où l’on ne se préoccupe que de régulation budgétaire et de taux d’intérêts, et de respecter le déficit de 3% fixé par Bruxelles. On ajoute à ça les questions de sécurité de ces derniers mois, on ne peut pas se contenter de ça.

En regardant l’histoire, on voit que François Ier, en instaurant la langue française comme la langue du royaume, a déjà marqué clairement que la culture était un souci politique. Richelieu, le siècle suivant, en créant l’académie française a continué cette tradition. Ensuite, Louis XIV a fait de la cour de Versailles un symbole du rayonnement artistique.

C’est grâce aux intellectuels et philosophes français : Rousseau, Voltaire, Montesquieu, Diderot… que l’idée de la Révolution française a pris corps. Ce qui a changé la face du monde, même aux États-Unis avec Lafayette.

Sous la IIIe république, il y a eu un mouvement de protection de la vie culturelle, qui a culminé en France avec l’affaire Dreyfus et le rôle de Zola. Ensuite la création du ministère de la culture par De Gaulle, qui a dit que la France avait résisté grâce à la puissance de sa pensée. Quand il a nommé Malraux n° 2 de l’état, ça montre à quel niveau la culture était essentielle. Et ensuite avec Pompidou…

Sous Mitterrand, l’économie n’était pas une fin, c’était un moyen. Il fallait que l’économie aille pour que le reste fonctionne. Il s’intéressait aux choses de l’esprit. Ce qui a donné lieu à une politique culturelle rayonnante. Mes propos ne sont pas nostalgiques. J’essaie de comprendre pourquoi ça ne fonctionne plus. Même si avec Jacques Chirac, il y a eu un certain intérêt mais pas aussi fort.

La culture fait du bien à l’âme. Il faut qu’elle soit portée collectivement, par les responsables politiques, au niveau local, au niveau national et au niveau européen.

La culture n’est pas seulement une industrie, c’est aussi un art

Jacques Lang a mis en place la fête de la musique, les radios libres… mais les radios sont aujourd’hui devenues des entreprises financières. N’est-ce pas une fatalité que la culture conduise à une industrie culturelle ?

Quand on a créé les radios libres en 1981, il y avait eu un débat. Pierre Mauroy, avec qui je travaillais, pensait que les radios devaient rester associatives et qu’il ne fallait pas mettre de la publicité. Évidement, on ne peut pas nier le fait qu’il y a besoin d’argent. De telles initiatives ne peuvent pas vivre des contributions volontaires. C’est le problème que nous avons aussi sur internet aujourd’hui.

Les industries culturelles ont toute leur place, mais il ne faut pas oublier que, à l’origine, il y a un acte créatif et que c’est d’abord cela qui est intéressant. Malraux disait que le cinéma n’était pas seulement un art, mais aussi une industrie. Moi j’ai envie de dire aujourd’hui que la culture n’est pas seulement une industrie, c’est aussi un art.

La question économique doit rester un moyen de servir. On n’achète pas un livre pour faire vivre l’édition, on ne va pas au cinéma pour faire tourner les salles, on le fait parce que ça nous plait, parce que c’est intéressant. Faire passer systématiquement la préoccupation économique avant la préoccupation culturelle, à force, on assimile la culture à un objet économique.

Quand j’ai vu le rapport de 2014 sur l’économie culturelle, j’étais assez content de voir que la culture a un intérêt économique. Mais la culture contribue d’abord à la vie sociale, collective et humaine. La considérer uniquement sous un angle économique est un vrai problème.

Dans la seconde partie du livre, vous dites que, en France, le livre va bien, la musique et le cinéma également… C’est bon signe ?

J’ai effectivement analysé le marché, regardé même sur un plan historique comment cela s’inscrivait dans l’histoire. Je me suis aperçu que le bilan n’était pas catastrophique, et que d’une certaine façon, il y avait en France une vraie demande, une vraie attente, il y a une grande vitalité culturelle assez remarquable.

Le problème est l’appauvrissement du discours culturel politique et le niveau même de certains hommes politiques. C’est peut-être une des raisons du fossé qui se creuse entre les politiques et les citoyens. Ils ne se reconnaissent plus dans cette façon de voir le monde et dans cette façon de l’exprimer. Ce décalage crée une coupure qui est très grave parce qu’elle peut conduire à des politiques extrêmes.

Le mauvais état de la culture est un symptôme très grave d’un malaise démocratique. Comme le dit Gramsci : « Quand on perd l’hégémonie culturelle, on perd l’hégémonie politique. » Si les hommes politiques décrochent de ces préoccupations, il y a danger pour la démocratie. On est à la veille d’un débat pour la présidentielle, il est même commencé et cette question doit être prise en compte.

Ne croyez vous pas que le public s’émancipe. Avec le développement d’initiatives comme les financement participatifs, ou le mécénat… ?

Bien sûr ! La politique culturelle n’est pas manichéenne. Il faut qu’il y ait des relais. Mais au fond, découvrir les arts et la culture est une responsabilité publique qui relève de l’État. Il doit créer des services pour que les citoyens, dès le plus jeune âge, aient accès à la culture, par les médiathèques, par les Frac, par les maisons de la culture… Cette responsabilité publique pourrait réduire les inégalités. Quand on apprend à un jeune d’aller dans une bibliothèque, on lui permet d’avoir accès à des codes qui lui permettront de s’insérer dans la société.

On fait tout un débat pour l’ouverture des magasins le dimanche et aucun sur l’ouverture des bibliothèques le samedi et le dimanche ! C’est un signe de notre époque. On paye des impôts pour ça, c’est un service public. Je suis conscient qu’il manque des budgets, et c’est très bien que les citoyens s’organisent pour apporter leurs écots pour acheter un tableau, restaurer une église, etc.

Mais il faut rester vigilants. Le festival de Cannes se transforme peu à peu en une manifestation de marques. On a l’impression que les acteurs deviennent des hommes sandwichs pour L’Oréal ou je ne sais quoi. Il faut maitriser tout ça. Il ne faut pas s’en remettre entièrement à des financements privés. Ça existe aux États-Unis, c’est un autre système qui repose sur les actions des philanthropes. Je ne dis pas qu’il est moins bien ou qu’il est mieux, mais il est différent. Sauf qu’en France, on paye des impôts.

La question de la culture est centrale dans la construction de l’Europe

Qu’en est il de la politique culturelle européenne ?

L’identité européenne existe mais en revanche, c’est très compliqué d’organiser des politiques communes. Gardons nos identités. Il faut accepter qu’on ait plusieurs identités. Il y a beaucoup de choses qui ont été faites : les capitales européennes de la culture, les itinéraires européens… mais il ne peut y avoir une politique culturelle européenne. Ce n’est pas dans le champs de compétences et de préoccupations de l’Europe.

Est-ce que c’est possible de faire autrement ? C’est pas facile. Je suis cependant optimiste sur la capacité des peuples à trouver des solutions : les orchestres européens circulent beaucoup, les opéras sont faits en coproduction, etc.

J’ai été tout de même frappé à la création d’Arte, qui a été la volonté de François Mitterrand et de Helmut Kohl, de l’absence d’intérêt à la commission européenne pour ce projet. Aujourd’hui, c’est toujours le cas. Il y a une obsession des régulations financières et bancaires, et de l’immigration. C’est important bien sûr.

Une question que je me suis posée à Arte : dans tous les pays de l’Europe, on ne voit que des films nationaux et des films américains. Je n’ai rien contre les films américains, mais il faut aussi partager les films européens, entre les pays de la communauté européenne. Italien, Lituanien, Hongrois, Tchèques… Résultat : les jeunes connaissent mieux les banlieues de Los Angeles que celles de Rome.

Vous pensez qu’il est facile de faire coexister des cultures sans qu’elles soient considérées comme une menace l’une pour l’autre ?

C’est un problème identitaire très fort qui est au cœur des politiques d’aujourd’hui. On voit bien que la tentation xénophobe et nationaliste revient à grands pas. Regardez ce qui se passe en Hongrie.

Faire coexister des cultures dans un ensemble quel qu’il soit, c’est très difficile. Seulement, ça demande beaucoup d’efforts. C’est la reconnaissance de l’autre. Il faut accepter que l’autre soit différent, et que, même s’il est différent, on peut vivre avec lui. Ça a l’air très simple quand on le dit comme ça, mais c’est au cœur de toutes les grandes guerre.

C’est pour cela que la question européenne est si centrale et que le problème du Brexit est inquiétant. Le Brexit est un exemple du malaise qu’on ressent aujourd’hui sur les questions collectives. Ce qui veut dire que des guerres peuvent revenir. Les divisions peuvent se multiplier à l’infini. La construction européenne était pour cela formidable, parce qu’elle réunit des peuples différents.

L'AUTEUR
Walid Salem
Walid Salem
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