Culture 

La deuxième mort de Pierre Molinier, sulfureux artiste bordelais

Les archives de Pierre Molinier, « infréquentable » photographe et peintre bordelais, ont été dispersées lundi dernier dans plusieurs collections privées après une vente aux enchères chez Drouot. Un temps proche des surréalistes, l’artiste à l’univers érotique et fétichiste n’est toujours pas « prophète en son pays ».

On pouvait imaginer que, par les temps qui courent, l’idée d’un musée consacré à Pierre Molinier était loin d’être raisonnable, pour des raisons financières d’abord mais aussi, et surtout, pour des raisons de bonne morale. La vie houleuse de l’artiste, né à Agen un vendredi (saint) 13 avril 1900, ne manque pas de piquant. Installé ensuite à Bordeaux, il s’est fait volontairement et ouvertement le chantre de la provocation érotique et de la perversion jusqu’à son suicide mis en scène le 3 mars 1976.

Ce qu’on avait du mal à imaginer, c’est qu’un important ensemble des archives du photographe et peintre bordelais mis aux enchères le lundi 14 novembre chez Drouot ne trouvent acquéreurs que chez les collectionneurs privés. Un responsable de ce célèbre hôtel des ventes le confirme à Rue89 Bordeaux et se réjouit du succès de l’opération qui a vu certaines des pièces « partir au double de leurs estimations ».

Autrement dit, pas un musée, pas une collection publique, de Bordeaux ou d’ailleurs, n’a enrichi sa collection par une œuvre de cet artiste atypique qui ne manquera pas de devenir le quatrième « M » de la capitale girondine.

« D’habitude, les salles de ventes signalent aux conservateurs les œuvres mises en vente susceptibles de les intéresser, explique Fabien Robert, adjoint à la culture à la mairie de Bordeaux. Il y a une politique d’acquisition, en concertation avec les conservateurs. A propos de cette vente, je n’étais pas au courant et je n’ai eu aucune sollicitation des conservateurs de la ville. »

Rappelons tout de même que le Musée des beaux-arts de Bordeaux et le Capc possèdent quelques œuvres de Pierre Molinier, ainsi que le Frac Aquitaine.

Fétichisme

Cette vente laissait pourtant filer un ensemble unique qui a appartenu à l’artiste : des accessoires (corsets, portes-jarretelles, cravaches, chaussures à talons aiguilles, masques, godemiché…), du mobilier (bureau, chaises, miroir, tabouret, paravent…), des correspondances (parmi elles une lettre à André Breton manuscrite au dos d’un photomontage original), des objets (chambre photographique, châssis presse, chevalet, boites de peintures… et même un pistolet)…

Mais aussi de nombreuses photographies et photomontages, des dessins, des travaux préparatoires qui renseignent sur les techniques et astuces incroyables du photographe, et également des peintures (ce qui est très rare sur le marché quand on sait que Molinier n’en a produit qu’une cinquantaine), notamment « La Comtesse Midralgar » qui avait appartenu à André Breton.

Ces archives proviennent de la fille du peintre et photographe, Françoise Molinier, et de la collection d’un spécialiste de l’artiste, Jean-Luc Mercié. Ces pièces uniques dévoilent incontestablement l’univers fétichiste et énigmatique de Pierre Molinier ; un univers nourri de fantasmes dans le secret d’un atelier au 7 rue des Faussets du quartier Saint-Pierre à Bordeaux.

Le caractère exceptionnel du sujet a fait réagir Jean-Luc Monterosso, directeur de la Maison européenne de la photographie (MEP) à Paris, qui a décidé de lui consacrer une exposition du 9 au 13 novembre :

« Quand j’ai su que cet ensemble incroyable allait être dispersé, j’ai trouvé formidable de pouvoir le montrer », déclare-t-il au journal Le Monde.

A la vente aux enchères, l’ensemble a atteint 679 279 €.

Photomontage de Pierre Molinier (collection privée)

Photomontage de Pierre Molinier (collection privée)

Nul n’est prophète en son pays

Toutes les pièces ont atterri dans les collections privées des « aficionados » de Pierre Molinier, pour reprendre l’expression de Jacques Sargos. Cet expert en art bordelais classe l’inclassable artiste « parmi les dix Bordelais les plus célèbres dans le monde ». Même s’il avoue ne pas être étonné de voir une telle vente se faire dans l’indifférence des villes de Bordeaux ou d’Agen, il trouve « effectivement dommage qu’on ne s’y intéresse pas plus ».

Si Fabien Robert affirme ne pas avoir été au courant de cette vente, Laurence Maïoroff, adjointe à la mairie d’Agen déléguée à la culture, avoue tout bonnement ne pas savoir qui est Pierre Molinier.

Contacté par Rue89 Bordeaux, Jean-Luc Mercié s’en amuse :

« A Agen, on s’intéresse au rugby et aux pruneaux, ce n’est pas si mal. Quant à la vente à Drouot le monde entier était au courant. La salle comptait des Chinois, des Japonais, des Américains, des Allemands, des Suisses, des Italiens. Nul n’est prophète en son pays… »

Le collectionneur qui a écrit de nombreux ouvrages sur Pierre Molinier ajoute :

« Les municipalités ne supportent pas Molinier, elles protègent leurs électeurs. Lors de la rétrospective à Bordeaux, j’avais prêté quantité de photos et Françoise Molinier avait souhaité offrir l’ensemble des négatifs à la Ville. La conservatrice m’a fait comprendre qu’elle risquait d’y laisser sa carrière ! »

Ceci n’est pas une pipe

Mais l’écrivain temporise :

« Il ne faut pas désespérer des Bordelais, pas du tout. Pour la vente à Drouot, nombre d’amateurs avaient fait le voyage. Des jeunes surtout… Grâce à Alain Juppé, il existe aujourd’hui à Bordeaux une place Pierre-Molinier. Les choses évoluent, même si l’artiste reste parfois infréquentable, victime de ses provocations délirantes. “Oh ! Marie, Mère de Dieu” proposé au pape ! [Molinier a voulu envoyer au pape ce tableau refusé par André Breton qui l’a jugé pornographique pour l’Exposition internationale du surréalisme ; on y voit deux femmes pratiquer une fellation et une sodomie sur le Christ mort sur sa croix, NDLR] »

Exposé au Centre Pompidou à Paris, à la Tate Modern à Londres, au Moma et au Metropolitan Museum of Art à New York, Pierre Molinier n’est toujours pas le chouchou des Bordelais. Même si le Musée des beaux-arts de la ville lui consacrait une rétrospective en 2005, deux ans plus tôt, et sous la pression d’un scandale annoncé, une autre avait été annulée sur décision d’Alain Juppé sous prétexte que son commissaire, Jean-Michel Devésa, chargé de cours à l’université de Bordeaux 3, était « étranger à l’univers et à l’ordonnance des musées ».

Quel avenir pour l’œuvre de l’ « homme-putain » ?

Pour Pierre Chaveau, artiste et auteur d’un livre d’entretien avec Pierre Molinier, la ville « regrettera un jour de ne pas être montée au créneau, paralysée de faire le faux pas ». Le membre actif du comité de « l’artiste le plus sincère du XXe siècle » ajoute :

« Il se passe la même chose qu’avec Toulouse-Lautrec. La mère de ce dernier avait proposé de tout léguer au Musée des beaux-arts de Paris qui avait refusé et c’est Maurice Joyant, l’ami du peintre, qui a fait en sorte que le musée d’Albi puisse exister. Même si l’idée d’un musée Pierre Molinier est pertinente pour le milieu de l’art, sa réalisation reste aujourd’hui vaine. »

Quel est donc l’avenir de l’œuvre de Pierre Molinier ? Restera-t-il l’artiste des collectionneurs privés que Pierre Chaveau qualifie de passionnés par « fétichisme » plutôt que par « spéculation » ? Son influence, que l’histoire de l’art atteste sur l’art corporel et le mouvement queer, devra-t-elle se résumer à la vie tumultueuse et anecdotique d’un « homme-putain » qui s’habillait en femme et peignait avec son sperme ?

« L’avenir de l’œuvre est immense auprès des amateurs pointus comme des investisseurs clairvoyants, répond Jean-Luc Mercié. Pierre Molinier a réinventé la photographie depuis son petit appartement bordelais, imposant de nouveaux critères, devançant les modes et les genres. Il a inventé une esthétique, il est devenu la référence absolue pour certains courants de l’art contemporain. Par ailleurs, son œuvre est courte : 50 photomontages essentiels, 50 tableaux importants de la période érotique. Ses tirages figurent dans les plus grands musées du monde, à commencer par le Centre Pompidou et la MEP. Pas si mal pour un homme qui avait commencé à Agen comme peintre en bâtiment ! »

L'AUTEUR
walid
walid
Co-fondateur de Rue89 Bordeaux et directeur de la publication
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