Pascal Pistone, un chef de cœur pour les sans-abri
Société 

Pascal Pistone, un chef de cœur pour les sans-abri

actualisé le 16/11/2016 à 09h01

Sous le feu des projecteurs parce qu’il vient de lancer une application, « Merci pour l’invit’ », destinée à aider les sans-abri, Pascal Pistone est avant tout un musicologue érudit. Cet artiste défend une chanson française à son image : engagée. Rencontre.

Un mardi soir d’octobre aux Lectures Aléatoires, le café-concert éclectique de la rue des Augustins, dans le quartier de la Victoire à Bordeaux. À l’affiche : « Pascal Pistone ne va pas s’faire qu’des amis ». Le sous-titre promet de la « chanson insolente » et le tract précise que ce récital est « un happening permanent ». Dans la pénombre de la salle, assises sur des banquettes en skaï défraîchies, une vingtaine de personnes patientent en sirotant des bières dans des gobelets en plastique.

Vêtu d’un pantalon un peu trop large et d’une chemise sombre, Pascal Pistone circule entre les tables pour saluer des connaissances, un micro-cravate scotché sur la joue. Puis il enclenche une petite caméra avant de monter sur scène, derrière son piano, pour débuter son one-man-show – ou presque, puisqu’une contrebassiste l’accompagne ce soir-là. Les deux premières chansons, signées Allain Leprest, donnent le ton, poétique (« il pleut sur la mer, c’est bien inutile ») et contestataire (« je ne te salue pas, toi qui te crois mon Dieu »).

(Presque) seul en scène

S’ensuivent ses propres compositions musicales entrecoupées d’intermèdes humoristiques et grinçants sur le déterminisme social, les religions, les cantines scolaires où les enfants mangent du jambon aux nitrates, ou encore les professeurs de musique qui dégoûtent sciemment les élèves de leur art « pour qu’ils se destinent à des fonctions plus vitales de notre économie ».

Il évoque sa fille qui fera, elle, ce qu’elle voudra plus tard, « librement, c’est elle qui choisira, je ne lui imposerai rien du tout : elle voudra jouer du Bach au piano, elle jouera du Bach ; elle voudra jouer du Chopin, elle jouera du Chopin. C’est pas moi qui vais lui dicter sa vie », plaisante-t-il, pince-sans-rire. Vers la fin, il sort de sa poche une liste pour remercier tous ceux qui l’ont encouragé : elle tient sur une pastille de papier. Il sourit : « Bah, ils se reconnaîtront. »

L’ensemble est foisonnant, impertinent, joyeusement délirant parfois, comme les courts-métrages projetés pendant le récital et réalisés par Pistone lui-même ; un peu plus attendu quand il évoque « l’ascenseur social en panne qu’on n’est pas près de réparer » ; touchant, quand il chante pour sa fille dont il partage la garde et jalouse les doudous qui la voient plus souvent que lui.

Au piano, qu’il maîtrise brillamment, ou debout en bord de scène, Pascal Pistone alterne parlé-chanté, discours et chansons pour exprimer ses idées, dans la lignée des chanteurs engagés dont il veut perpétuer la tradition.

Savantes provocations

« Une longue tradition française », embraye-t-il directement lors de notre deuxième entrevue dans un bar des Capucins.

« La chanson française est contestataire depuis la Renaissance. On trouve même des chansons engagées chez les troubadours et les trouvères du Moyen-Âge. »

Capable de chanter, pour s’amuser, « L’Internationale » sur l’air de « Maréchal nous voilà » (il le faisait dans son spectacle mais il a arrêté, car « seuls les initiés comprenaient »), il évoque les chansons du XVIIIe siècle qui ont probablement été un levier pour la Révolution, ou encore les goguettes où l’on chantait un peu trop librement aux yeux de Napoléon III qui décida de les interdire.

S’il est intarissable sur le thème, c’est qu’il l’étudie et l’enseigne depuis plus de 20 ans, dont 10 à la tête de la filière musique de l’Université de Bordeaux-Montaigne. Passionné au point d’y avoir créé, en 2012, la toute première licence « Chanson d’expression française, jazz et musiques actuelles » dont il assure la direction pédagogique.

Pistone estime que les chanteurs français ont « démissionné » de l’engagement politique, contrairement à d’autres artistes comme les réalisateurs de cinéma qui, eux, continuent le combat. « Dans la chanson, la variété a pris le pas. » C’est peu dire que Pistone se réjouit du prix Nobel attribué récemment à Bob Dylan. Un espoir à ses yeux que la chanson soit, à l’avenir, davantage prise au sérieux.

Paris-Bordeaux

Après cette introduction rapide à la « cantologie », nous quittons la terrasse du café où nous étions attablés pour aller nous réfugier à l’intérieur, car il commence à faire froid. Pascal Pistone ne s’en soucie guère pour lui, qui n’est pas frileux, mais il n’est pas venu seul à ce rendez-vous : son adorable petite fille de 6 ans dessine sagement à côté de nous.

C’est pour elle qu’il habite sur le Bassin d’Arcachon, « près de la mer et de la forêt », mais aussi parce qu’il a toujours vécu en région parisienne et que, quitte à quitter Paris il y a une dizaine d’années, « autant avoir les pieds dans l’eau ». Du coup, il les pose aussi très souvent dans le train pour aller et venir entre Gujan-Mestras et Bordeaux.

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Pour cet enseignant-chercheur-compositeur-arrangeur-pianiste-chef d’orchestre-réalisateur, « être chanteur, c’est nouveau ». Jusqu’à présent resté dans l’ombre des interprètes qu’il accompagne, il a toujours eu envie de donner de la voix mais n’a jamais osé se produire en solo.

Il n’a d’ailleurs rien d’un chanteur « à voix », comme on dit, il l’admet volontiers, mais peu importe. Sa priorité est de faire réfléchir le spectateur, loin de la démagogie des artistes qui passent de la pommade dans le dos de leur public, à grands coups de « vous êtes bien assis ? Je vous aime ! »

Des colères et du concret

Il y a un an, cette notion d’engagement devient encore plus concrète pour Pascal Pistone. En pleine émergence des polémiques sur l’accueil des réfugiés en France, le musicien-citoyen poste sur sa page Facebook un message ironique adressé à ceux qui, soudainement, se font du souci pour les sans domicile fixe – français « de souche » – qu’ils disent spoliés par l’arrivée des migrants. Chiche, leur répondent en substance ces SDF sous la plume de Pistone, on va venir camper chez vous !

Devant l’engouement suscité par le message sur les réseaux sociaux, Pistone décide de créer un collectif, « Merci pour l’invit’ ». Très vite, les propositions d’aide affluent, des bénévoles qui proposent de donner un coup de main aux sans-abri, voire de les héberger.

C’est ainsi que naît l’idée du site et de l’application lancés le 8 novembre dernier : « une sorte d’Airbnb gratuit pour SDF », explique Pascal Pistone, qui précise que la mise en relation entre ceux qui veulent aider et les éventuels bénéficiaires ne se limite pas à l’hébergement : « On peut aussi se rencontrer pour un café ou un resto ».

« Faire connaissance, c’est déjà créer du lien et c’est essentiel pour rebondir, poursuit-il. On n’est pas des héros, surtout pas moi. Personne ne ramasse quelqu’un dans la rue pour le faire dormir chez lui. Mais justement, pour cette application on a imaginé des modalités susceptibles de rassurer tout le monde, avec un système de recommandation et la possibilité de s’engager de façon ponctuelle. »

« Merci pour l’invit »‘ en ligne

La conception de cet outil a été compliquée : une personne initialement très investie dans le projet s’est volatilisée il y a quelques semaines, sans préavis, obligeant Pistone à trouver un plan B. C’est finalement Guillaume Chérel, spécialiste du numérique à Bordeaux Métropole, qui a développé l’application bénévolement avec l’aide d’un informaticien, Jérôme Perrault. Une deuxième version, plus élaborée, sera disponible dans un mois.

Assez médiatisé, le lancement se fait en douceur, avec tout de même plusieurs centaines d’inscrits depuis une semaine – deux tiers de bénévoles pour un tiers de sans-abri.

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Pascal Pistone veut aussi concilier passion et engagement : c’est ainsi que, sur un modèle existant déjà à Nantes, notamment, il a créé à Bordeaux une chorale, « Au clair de la rue », fédérant autour du chant des sans-abris, des personnes en grande précarité et des bénévoles.

Pour observer Pascal Pistone dans son costume de prof, nous le retrouvons quelques jours plus tard à la fac, à la Maison des arts, où il passe l’après-midi avec ses étudiants de licence « chanson française ». C’est leur deuxième année (la formation n’ouvre ses portes que tous les trois ans à une nouvelle promo).

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« Un peu dans son monde »

Le cours commence par la chanson de Bashung, « La nuit je mens », que l’enseignant veut soumettre à l’arrangement de ses élèves. Il est surpris de découvrir qu’un bon quart d’entre eux ne la connaissent pas. Peu importe, pour prendre des trains à travers la plaine, ils s’accrocheront aux wagons.

La méthode Pistone, face à cet auditoire hétérogène (certains ont fait le conservatoire, d’autres découvrent le solfège depuis un an), consiste à mettre la barre haut dès le début et à faire confiance aux étudiants : ils finiront par comprendre ce qui leur paraissait obscur.

Pendant la pause, devant les murs tagués de la Maison des arts, tous décrivent avec enthousiasme un prof « un peu dans son monde » mais « passionnant », « assez désorganisé » mais « très généreux », capable de passer des heures avec un étudiant en-dehors des cours pour l’aider à composer un morceau ou à mettre en scène un spectacle.

Un pédagogue qui s’investit. Pascal Pistone est en effet facile d’accès, sans pour autant « copiner » avec des élèves qu’il vouvoie et secoue gentiment parfois, les enjoignant de travailler la musique absolument tous les jours pour atteindre leurs objectifs.

Au tableau, Pistone s’exprime comme dans la vie, d’une voix douce, un tantinet monocorde, ce qui surprend chez un musicien, parsemant ses phrases de « bon » et de « voilà » si fréquents qu’on finit par s’y habituer.

Le pianiste chez les curés

C’est sur le même ton qu’il nous a annoncé, lors de notre précédent rendez-vous, qu’il allait rencontrer le pape ce vendredi 11 novembre. Une drôle d’opportunité offerte par la chorale nantaise « Au clair de la rue », qui lui a proposé de participer à cette visite inattendue.

Pour lui, dont les parents anticléricaux « ont morflé chez les Jésuites » et qui ne ménage pas les catholiques dans son spectacle, la situation peut sembler cocasse. Mais Pistone y va la fleur au fusil, heureux de pouvoir bénéficier d’un éventuel appui au plus haut niveau pour son appli.

Dans ses bagages il emmène sa fille, espérant lui offrir une expérience mémorable. « Au fait, elle joue de la batterie », précise-t-il, un peu inquiet qu’on ait pu prendre au premier degré les passages de son spectacle où il laisse entendre qu’il oblige sa fille à faire du piano.

On n’aura pas le temps, cette fois-ci, de parler des autres projets artistiques du jeune chanteur de 46 ans, qui tient quand même à souligner, avant de nous quitter, que c’est bien la composition et la musique qui le définissent le plus au quotidien.

Infos pratiques

« Pascal Pistone ne va pas s’faire qu’des amis ! » aux Lectures aléatoires, 19 rue des Augustins, Bordeaux, les 15 et 29 novembre 2016 et le 13 décembre 2016 à 21h.

Site de Merci pour l’invit’

Site de Pascal Pistone

L'AUTEUR
Anne Chaput
Anne Chaput
Journaliste et animatrice radio, sans télé depuis dix ans pour laisser respirer son cerveau, mais désormais accro à internet.

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