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Jacques Hondelatte, architecte bordelais « culte », exposé à Londres

Une exposition sur les travaux de Jacques Hondelatte, architecte bordelais emblématique des années 1980-90, s’ouvre ce samedi 2 décembre à la galerie Betts Project à Londres. Elle est conçue par deux jeunes commissaires – dont le petit-fils de l’architecte –, pour qui l’essentiel est de transmettre la philosophie, l’esprit et les rêveries de ses projets.

Jacques Hondelatte est peu connu du grand public. Mais pour toute une génération d’architectes, ce nom résonne non seulement comme une référence, mais aussi comme une conception unique de l’architecture. Enseignant « agitateur d’idées » à l’École d’architecture et de paysage de Bordeaux de 1969 à 2002, il entraine dans son sillage de jeunes talents pour qui il devient le promoteur d’une pensée libre, affranchie des contraintes d’économie ou d’ingénierie.

Grand prix national d’architecture en 1998, Jacques Hondelatte demeure cependant à part dans la profession. « Créateur culte pour quelques tribus de concepteurs », son ombre plane sur Bordeaux, avec une épreuve difficile qui ne manque pas de l’affaiblir à tout point de vue, l’obtention et puis l’annulation de la réalisation du Tribunal de grande instance (confié par la suite à Richard Rogers). Il en hérite l’image d’un créateur de génie, maudit et incompris.

Projet gagné, et puis perdu, de l’extension du Tribunal de grande instance de Bordeaux, 1989 (DR)

La poésie se niche dans les détails

« Désinvolte » et « éternel explorateur, inventeur, découvreur », Jacques Hondelatte est un pionnier en France de l’architecture assistée par ordinateur, le numérique lui permettant de s’éloigner encore plus du réel. Il a inspiré des architectes internationaux comme Rudy Ricciotti (Bordeaux Métropole Arena, la nouvelle salle de spectacles de la Métropole Bordelaise) et locaux comme Lacaton et Vassal (GHI-Quartier du Grand Parc) ou Christophe Hutin (Salle des fêtes du Grand Parc).

Mathieu Perez, un de ses élèves à Bordeaux se souvient :

« Ce qu’il y avait d’incroyable avec Jacques, c’est qu’il était capable de déceler dans le travail de ses étudiants, qui parfois nous semblait assez médiocre, toujours matière à s’émerveiller. Il avait cette faculté à trouver dans nos projets ce qui pouvait les ré-enchanter sans sacrifier à la rigueur nécessaire. Encore aujourd’hui, cette énergie et cette poésie me portent. »

Appartement Cotlenko, 1988 (DR)

En effet, chez Jacques Hondelatte, la poésie se niche dans les détails. Lui qui a toujours rêvé de construire des gratte-ciel – lire Jacques Hondelatte. Des gratte-ciel dans la tête, de Patrice Goulet, 2002 –, il apporte sa touche décalée dans les boutons de commande d’un ascenseur entre les trois étages de l’appartement Cotlinko à Bordeaux qu’il numérote de façon énigmatique : 22, 45, 67. Ce sens de l’énigme, on le retrouvera dans plusieurs projets, notamment avec les mystérieuses huit colonnes que reprend la scénographie de l’exposition. Des subterfuges pour chatouiller les nuages, car l’architecte ne réalisera aucun gratte-ciel.

Emporté en 2002 par une crise cardiaque à l’âge de 60 ans, Jacques Hondelatte laisse derrière lui « une œuvre radicale » qui a connu assez peu de réalisations. Jean Nouvel, avec qui il a conçu notamment, en 1984, un projet de lycée à Pessac, définit son œuvre comme « une architecture qui passe par l’abstraction et la parole et non plus par des croquis ». C’est cette piste que vont emprunter les deux commissaires de l’exposition : pour Félix Beytout, architecte et petit-fils de Jacques Hondelatte, et Juan Perez-Amaya, artiste colombien, « l’œuvre de Jacques Hondelatte est avant les plans ».

Des liens avec l’art contemporain

En 2015, Juan Perez-Amaya rencontre Félix Beytout à Paris et tient à partager avec lui « une découverte incroyable », celle d’un « architecte fabuleux ». « Il s’appelle Jacques Hondelatte. C’est fou qu’on ne nous en ait jamais parlé. Tu le connais ? »

Félix Beytout sourit. C’est son grand-père, même s’il le connaît peu, il avait 7 ans quand il est mort – « Je me souviens d’une présence importante et je me souviens de sa voix », nous confiera-t-il. Ainsi est née l’envie d’explorer les archives de l’architecte.

« Se pose alors la question de comment entrer dans l’histoire des projets, écrivent les deux commissaires. Pourtant, notre démarche, dans l’appréhension de l’archive, se situe à l’inverse du travail d’un historien. Là où l’historien décentre son regard et tente d’atteindre l’objectivité, il s’agit au contraire pour nous, de retracer le fil des histoires en s’immergeant plus profondément dans la fiction du récit. »

Jacques Hondelatte (photo Hervé Bagot)

Le travail de l’architecte a déjà été exposé à l’institut Français d’architecture en 1998 et à arc-en-rêve à Bordeaux en 1999. En 2012 à Paris, une exposition présentait les 19 maisons à Gages près de Rodez, des étranges cubes noirs conçus en 1972-1975 et semés dans un paysage aveyronnais. A la galerie Betts Project à Londres, les commissaires veulent se débarrasser de la représentation traditionnelle, « reprendre l’esprit de Jacques Hondelatte et se confronter aux mêmes questionnements ».

« Le travail de Jacques Hondelatte, nous explique Juan Perez-Amaya, a plus de liens avec l’art contemporain qu’avec l’architecture. […] Ce qui nous a donné envie de faire l’expo, ce n’est pas juste montrer des plans mais aussi montrer une démarche sensible et des recherches expérimentaux sur l’espace. »

Créatif et expérimental, il l’était. C’est sans doute pour cette raison que le Centre George-Pompidou acquiert en 2004 une série de plans et images des projets de l’architecte, parmi lesquels le tribunal de Grande Instance de Bordeaux (1988-1990), la mise en insularité du Mont Saint-Michel (1991), la bibliothèque de Jussieu (1992) et le viaduc de Millau (1994).

Le Nichon, projet pour le viaduc de Millau, 1994 (DR)

Architecte « avant les plans »

Le critique Patrice Goulet avait dit de lui : « Ses projets dessinent le décor de nos rêves. » Reste a mettre en forme ces rêves avec « une nouvelle dimension » dans « une ville confirmée comme place mondiale de l’architecture », Londres.

« Il y a aura des plans et des tirages originaux des images virtuels bien sûr, précise Félix Beytout. Ces documents graviteront autour d’une installation principale composée des fameuses huit colonnes, une sorte de piste qui peut lier tous les projets. »

« Il s’avère qu’il n’a jamais réussi à construire ces huit colonnes, ajoute Juan Perez-Amaya, alors on l’a fait. […] L’expo ne donne pas de réponses sur le travail de Jacques Hondelatte, elle donne des questions ! Tout comme son architecture, elle n’est pas une recherche de réponses mais une recherche de questions. »

Dans cette exposition présentée jusqu’au 03 février 2018, pas d’œuvre complète, pas de rétrospective, pas de témoignages… Il y a certes, autour de documents connus et autres inédits, une narration et un récit : ingrédients de fiction dans l’œuvre de Jacques Hondelatte, mais « pas de formalité », seulement « le caractère multiple de son travail ». Les deux commissaires ont voulu mettre l’accent sur « la phase créative très puissante », comme pour démontrer qu’ « on peut être architecte sans forcément construire ». Ce que Jacques Hondelatte était.

L'AUTEUR
Walid Salem
Walid Salem
Co-fondateur de Rue89 Bordeaux et directeur de la publication
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