Pessac somme le Reggae Sun Ska de quitter le campus de Bordeaux
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Pessac somme le Reggae Sun Ska de quitter le campus de Bordeaux

L’annonce a été confirmée aux organisateurs du festival fin décembre : la mairie de Pessac, suivie de celles de Gradignan et Talence, s’opposent à la tenue de l’édition 2018 du Reggae Sun Ska sur le domaine universitaire à cause de plaintes présumées des riverains. Alors que les premières têtes d’affiches musicales devaient être dévoilées dans les jours à venir, l’incertitude est totale.

L’année 2017 fut un grand cru pour le Reggae Sun Ska. 65 000 entrées, un plateau éclectique, et aucun incident notable à déplorer. La réussite de cette quatrième édition sur le campus universitaire donne à l’annonce faite aux organisateurs le 20 décembre un goût encore plus amer. Le Reggae Sun Ska, vingt ans au compteur, se retrouve purement et simplement à la rue à quelques mois de la manifestation.

Cette décision fait suite à des tractations, qui durent depuis plusieurs mois. Pour Franck Raynal, maire de Pessac, la question du Reggae Sun Ska doit se lire avec recul :

« Au terme de la troisième édition (NDLR, en 2016), nous avons reçu beaucoup de plaintes. Nous entendions bien que le Reggae Sun Ska n’était alors pas prêt à repartir sur le Médoc. J’avais donc donné comme règle aux organisateurs un accord de principe. Celui d’autoriser une quatrième édition, à condition qu’ils prennent toutes les précautions afin que nous n’ayons pas toutes les difficultés que nous avons eu à la troisième. »

Les organisateurs s’étaient alors engagés à travailler sur ces problématiques, assure Fred Lachaize, directeur du festival :

« Nous avons fait tout notre possible afin d’endiguer les nuisances sonores, notamment en programmant en fin de soirée des artistes plus acoustiques. Nous avons également travaillé avec les entreprises qui nous fournissent les systèmes de son pour pouvoir calibrer la puissance et avoir un suivi des décibels tout au long des soirées ; nous leur avons même fait orienter les systèmes afin qu’ils tapent au maximum sur les terrains, et non sur de la longue portée. »

A la demande de la mairie, l’équipe du Reggae Sun Ska part à la rencontre des riverains. Ces discussions ne révèlent aucun problème lourd à ce niveau, et c’est sur des bases saines que l’édition 2017 se déroule.

Plaintes en mairie

A l’issue de ce festival, Franck Raynal demande alors au Reggae Sun Ska de ne pas se positionner pour l’édition 2018. Du côté des organisateurs, on joue une nouvelle fois la carte du dialogue et du consensus. Une réunion en mairie est demandée, mais cette requête reste sans réponse.

Au début du mois d’octobre, le maire de Pessac recontacte le Reggae Sun Ska afin de leur signifier sa décision de ne pas reconduire le festival en 2018 sur le domaine universitaire, comme il en témoigne :

« Tous les points d’amélioration que nous avions évoqués en amont étaient au rendez-vous, l’équipe a tenu ses engagements lors de la dernière édition. Mais, en tant que maire de Pessac, j’ai reçu des plaintes d’habitants, étonnés que ce festival initialement programmé pour trois ans, ait été reconduit une quatrième année. »

Franck Raynal est formel : plus d’une centaine de plaintes lui ont été adressées, par courrier, par mail, ou encore par téléphone, sans compter celles qui ont atterri dans les bureaux des mairies de Gradignan et de Talence.

« Nous avons même reçu des plaintes provenant de la commune de Cestas, ajoute l’édile. Nous devons choisir le camp des riverains. Le contrat était entendu. Il y a eu une année en plus du contrat initial de trois ans, nous ne souhaitons pas qu’il y en ait une seconde. »

Peaceful

Du côté du Reggae Sun Ska, Fred Lachaize s’étonne :

« Nous n’avons pas eu de plaintes et rien ne nous été transmis, ni par les services de police, ni par la préfecture. Celle-ci nous a même fait savoir qu’elle ne souhaitait pas faire de réunion bilan au terme de l’édition, car il n’y avait pas de sujet avec le Reggae Sun Ska. »

Marco Franchi, principal interlocuteur de l’Université de Bordeaux pour les organisateurs, confirme le bilan paisible du festival :

« Le nombre des forces de l’ordre sur site a été réduit de moitié ces dernières années, car il n’y avait tout simplement pas objet à maintenir une présence importante. Alors, oui, il y a des sujets, comme des gens qui posent du son parfois dans des lieux où ils ne devraient pas. Mais si vous venez le week-end sur le Campus, cela se passe aussi… »

Du côté de la préfecture de la Gironde, on fait état d’une vingtaine de plaintes par an, en précisant toutefois que ces dépôts concernent exclusivement des vols ou des agressions, et qu’il n’y a pas eu de remontée particulière au niveau des nuisances. Les services de l’État affirment néanmoins au passage « ne pas sous-estimer la gêne qu’un tel festival peut occasionner en milieu urbain ».

Sur la scène du Reggae Sun Ska (LPI/Rue89 Bordeaux)

Une décision sans appel ?

Habitués à ce genre de difficultés, les organisateurs restaient confiants jusqu’au 13 novembre. Ils reçoivent alors un courrier co-signé des trois maires qui refusent officiellement d’accueillir la manifestation. L’ensemble des partenaires du festival sont alors avertis. Un courrier est renvoyé par les organisateurs aux mairies des trois communes :

« Nous leur avons fait savoir qu’il nous était très difficile de trouver d’autres solutions. Des engagements étaient déjà pris avec beaucoup d’acteurs… », témoigne Fred Lachaize.

L’équipe du Reggae Sun Ska s’active alors et aurait multiplié les demandes d’audience auprès des responsables et élus locaux concernés, sans résultat. Le 20 décembre, suite à une nouvelle réunion entre les trois maires, Franck Raynal contacte une nouvelle fois les organisateurs et maintient expressément son refus. Les trois hommes estiment que ce festival doit repartir en Médoc et qu’il n’a plus sa place sur le campus.

Vincent Feltesse, conseiller municipal et métropolitain lance publiquement l’alerte le 22 décembre en conseil de métropole, et demande une réunion d’urgence afin que des solutions soient trouvées rapidement :

« Le Reggae Sun Ska existe en Gironde depuis plus de 20 ans. C’est le 1er festival reggae d’Europe (…). Cela se passe bien. Les services de police ne semblent pas avoir grand-chose à redire… », précise-t-il sur sa page Facebook.

Depuis, la situation est au point mort. Si le refus des trois mairies a été clairement annoncé, il n’y a toujours pas dans ce dossier de courrier officiel confirmant cette décision.

L’appui des universités

L’ensemble des acteurs universitaires partenaires du festival affirment leur soutien, comme l’explique Alexandre Perraut, directeur de cabinet et vice-président délégué à la culture à l’université Michel de Montaigne :

« Nous sommes très contents d’accueillir le Reggae Sun Ska, car cela se fait dans le cadre d’une diversification des activités sur le campus, remplissant l’objectif très important pour nous qu’il puisse vivre à l’année. Les étudiants peuvent également être bénévoles sur le festival, les concerts sont appréciés, il y a une belle cohérence à accueillir le festival sur le terrain. »

Même son de cloche pour l’Université de Bordeaux, comme le précise Marco Franchi, surpris de la tournure des évènements :

« Il y avait un accord de principe pour 2018, avec la volonté de réaliser rapidement une réunion technique pour aborder l’installation du festival sur le campus. De la part de l’université de Bordeaux, il n’y a pas de grief contre le Reggae Sun Ska. Et il n’y a pas de problématique majeure due au festival. »

L’édition 2014 du Reggae Sun Ska, première du genre sur le campus bordelais (Compagnie Valentin Photographie/Reggae Sun Ska)

Alors où commence et où s’arrête l’autorité des maires ? Le festival se déroule bien sur des terrains universitaires :

« Étant donné que cela ne se déroule pas sur des terrains municipaux, si les universités veulent malgré tout accueillir le Reggae Sun Ska, nous n’avons pas le moyen de nous y opposer, commente Franck Raynal. Cela se ferait dans ce cas contre notre avis. »

Difficile d’envisager un tel scénario pour Marco Franchi :

« Le dossier concernant l’organisation est sous la compétence de la commune. A partir du moment où trois maires émettent un avis négatif, il serait difficile pour le Président et la Présidente de l’université, et même pour la préfecture de s’engager… »

Impensable également pour Fred Lachaize et pour le Reggae Sun Ska :

« Nous n’allons pas nous mettre en confrontation frontale avec trois mairies, et même quatre avec celle de Bordeaux. Ce n’est pas la philosophie de la manifestation. Si on ne veut plus nous, alors nous nous débrouillerons. Comme nous avons toujours fait. Mais il est quand même immoral que des acteurs culturels soient mis à cette enseigne. »

Des dreadlocks vers le Médoc ?

Un retour en Médoc est parallèlement envisagé pour le Reggae Sun Ska. Mais il s’agit en réalité d’un projet à long terme, qui s’inscrirait dans une démarche plus large que le simple festival, comme en témoigne son directeur :

« Un projet est à l’étude, sur lequel travaillent l’ensemble des collectivités. Cela serait un lieu qui deviendrait un pôle culturel à l’échelle du territoire médocain. Ce lieu est actuellement en tractation avec l’ensemble des partenaires, que cela soit les services de l’Etat, le département, la région, les communes, le pays Médoc… Mais nous parlons bien-là d’un pôle culturel, pas simplement du retour du Reggae Sun Ska. »

Il n’en demeure pas moins qu’il parait impossible de délocaliser le festival dans l’immédiat, surtout dans sa configuration actuelle. Devant les exigences imposées par l’organisation d’un événement qui rassemble plusieurs dizaines de milliers de personnes, les organisateurs, déjà liés à des contrats passés avec des artistes et des prestataires, se trouvent à présent dans une situation critique :

« Tout notre travail est balayé par deux coups de fil », résume Fred Lachaize.

Il apparaît pour l’heure bien prématuré d’envisager une sortie de crise. Pourtant, le temps presse. Une partie de la programmation devait être dévoilée dès le 17 janvier prochain. Pour l’heure, les organisateurs ne semblent pas résignés, même s’ils jugent toutefois la situation comme « mal engagée ».

Riké de Sinsemilia au Reggae Sun Ska (Photo : Dominique Clère)

Riké de Sinsemilia au Reggae Sun Ska (Dominique Clère)

Pour le maire de Pessac, pas de problème particulier avec les organisateurs, mais une exigence que lui impose son statut :

« J’ai toujours considéré que les organisateurs du Reggae Sun Ska étaient des professionnels, qu’ils étaient dignes de confiance, et qu’ils respectaient leur parole. Nous avons reçus plus de plaintes tout simplement car il y avait plus de monde. C’est le signe évident que le Reggae Sun Ska, malgré son organisation parfaite, n’a pas vocation à rester dans le milieu urbain. »

Sans l’aval des mairies, il apparaît bien incertain que Bordeaux Métropole, déjà désengagé sur le plan financier depuis la dernière édition, maintienne son partenariat vital sur le plan logistique, notamment en matière de transport.

« Peur de revivre ce qui s’est passé avec la techno »

Fred Lachaize, lui, fustige le traitement catastrophique que subissent les acteurs culturels et les acteurs semi-privés. Comme il le rappelle, le Reggae Sun Ska fonctionne comme une entreprise, fiscalisée et contrôlée méticuleusement à chaque édition.

« La question du pouvoir des élus se posent : on ne se permettrait pas de faire cela à un chef d’entreprise, pourquoi peut-on se le permettre dans le domaine de la culture ? » résume-t-il.

Cette affaire pose également pour lui un problème de fond :

« Il y a une vraie demande en matière culturelle. 65 000 personnes étaient présentes au festival l’année dernière, et, malgré cela, malgré la demande du public, ce sont des élus qui mettent des freins au développement de ces activités. Nous sommes clairement en train de revivre ce qu’il s’est passé dans les années 80 avec le rock, et dans les années 2000 avec l’électro… » conclut-il.

La place de la musique au cœur des villes semble ainsi toujours une question brûlante. A l’heure peut-être d’écrire une nouvelle page, lui et son équipe restent néanmoins mobilisés :

« Malgré tout, nous parlons d’un festival qui a bravé beaucoup de difficultés et qui a un public fidèle. Nous sommes, depuis sa création, sur un événement qui fait la promotion d’une culture musicale, mais qui véhicule aussi des valeurs, un vivre ensemble et un lien social. C’est aussi cela que ces élus sont en train d’entacher. »

Un consensus de dernière minute est-il à espérer ? Du côté de l’université, on ne semble pas résigné comme en témoigne Marco Franchi :

« Nous savions que le festival ne resterait pas éternellement sur le campus, tout simplement car une phase de travaux va débuter en 2019. La décision la plus sage aurait été de maintenir 2018, mais le maire a pris une autre décision. Est-ce que cette décision est sans appel ? J’ai toujours tendance à espérer que non. »

L'AUTEUR
Laurent Perpigna Iban
Laurent Perpigna Iban
Journaliste indépendant, travaille sur les questions des nations sans états, des minorités, et des réfugiés.

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