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« Nervures », « Villa Potemkin » et « Salon Noir » : la rentrée des cimaises
Culture 

« Nervures », « Villa Potemkin » et « Salon Noir » : la rentrée des cimaises

par Walid Salem.
Publié le 28 septembre 2018.
Imprimé le 19 septembre 2021 à 23:05
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Alice Raymond à Éponyme, Jeanne Tzaut à 5UN7, et le duo Pia Rondé et Fabien Saleil à Silicone : trois expositions qui illustrent une rentrée en force des artistes et des galeristes bordelais.

Il y a bien eu cinq vernissages et présentations ce jeudi après une première salve la semaine dernière. Pour la rentrée 2018, « ça réagit » résume l’infatigable Irwin Marchal, le créateur de la galerie Silicone (33 rue Leyteire à Bordeaux). Cette dynamique, le galeriste l’attribue à un contexte favorable depuis la difficile année 2015 qui a vu quelques fermetures de lieux (comme Cortex Athletico). Depuis, Silicone enchaîne les expositions presque à un rythme mensuel avec « un artiste sur trois exposés originaire de Bordeaux ».

Même motivation chez 5UN7 (57 rue de La Rousselle à Bordeaux). Ce « lieu d’art dirigé par des artistes pour des artistes » offre un « pont qui permet le passage de l’apprentissage à l’expérimentation des modalités de fonctionnement d’un lieu d’art », tout en assurant une programmation variée et décomplexée. Les architectes de l’agence Éponyme (3 rue Cornac à Bordeaux), quant à eux, mettent à disposition un espace-galerie qui permet l’installation soignée d’expositions faisant du lieu une adresse dorénavant incontournable.

Alice Raymond, codes nomades

A la galerie Éponyme, Alice Raymond présente, jusqu’au 3 novembre, « Nervures [Se dit aussi des embranchements de chaînes de montagnes] », une exposition personnelle curatée par Élise Girardot.

La collaboration entre Alice Raymond et Élise Girardot est une première. L’artiste est « demandeuse d’un dialogue fort avec une tierce personne » et sa rencontre avec la curatrice lui a permis « un pas de côté ».

« Ce que Élise a identifié est la possibilité de liens à l’intérieur de mon travail. Elle a trouvé des rapports entre les techniques et les pièces. J’ai accepté ces rapports parce que mon travail n’est pas figé et mes pièces sont actives. »

Élise Girardot a sélectionné des travaux dans l’atelier de l’artiste et les a associés avec « la notion de langage et de narration, d’histoires à raconter à partir d’une exposition ». Le résultat révèle une diversité dans les supports et le type d’accrochage. Des juxtapositions d’œuvres créent parfois des analogies inattendues et le spectateur pourra y trouver de nouvelles lectures au-delà de leurs propres sujets. La proximité de la photographie « Blinker (Lanzarote) » avec des dessins colorés comme « Chute de Niagara » ou « Wave Rock » crée diverses combinaisons au sein de l’ensemble et répond à la volonté de « mettre en balance l’exploration des lieux et un travail d’analyse » et « engager le regard du spectateur sur plusieurs chemins » dit la curatrice.

Elise Girardot, Alice Raymond et Frédérik Aubert, responsable de la galerie Éponyme (© Chantal Raguet)

Cette première interprétation du titre « Nervures », dont d’autres déclinaisons sont à découvrir prochainement dans d’autres lieux (5UN7 en février 2019), mise sur le nomadisme. Riches de plusieurs voyages et de séjours à l’étranger, Alice Raymond, rapporte dans son travail un vocabulaire codé jusqu’à générer « une adéquation entre le langage et la forme physique » explique l’artiste. Si la cartographie est évoquée comme généralité, on retiendra la représentation picturale des grands phénomènes qui bouleversent la planète. Leur mise en image donne une nouvelle traduction du monde dans lequel nous vivons.

Des dessins, des photographies, des peintures et des sculptures, proposant une circulation et une relation au spectateur variées, offrent ainsi le regard de l’artiste sur la nature (« Adieu à la nature ») ou encore le climat (« Global warming » et « Banquise »). A travers des formes géométriques interprétées, et parfois réinterprétées comme pour un travail de mémoire, le paysage trouve un nouvel alphabet et une nouvelle signalétique.

Jeanne Tzaut, l’architecture du détail

A la galerie 5UN7, Jeanne Tzaut présente, jusqu’au 20 octobre, « Villa Potemkine », exposition et installation in situ.

Il faut d’abord savoir que l’expression « Villa Potemkine » désigne un trompe-l’œil cache-misère. Ce nom serait celui d’un ministre russe, qui, pour la visite de l’impératrice Catherine II en Crimée en 1787, a fait construire des fausses façades luxueuses pour masquer la pauvreté et la misère des villages.

Il n’en fallait pas plus à Jeanne Tzaut pour rebondir sur cette légende (?) et donner à son travail une nouvelle piste pour explorer « l’architecture comme témoin politique, social et historique ».

« La façade, surtout dans une ville comme Bordeaux, relève de la question politique » dit l’artiste bordelaise. A ces propos, Amandine Pierné, Joan Coldefy et Marc-Henri Garcia, les animateurs de 5UN7, ajoutent qu’ « à l’heure des grands changements, Bordeaux se manifeste tant au travers de ses choix urbanistiques qu’au travers de ses choix sociaux-économiques ».

Jeanne Tzaut à la galeire 5UN7 (WS/Rue89 Bordeaux)

De ses déambulations urbaines dans la ville, Jeanne Tzaut a rapporté des éléments qui ont fourni à son installation des ambitions souvent indirectes pour souligner le « rapport empirique et non-fonctionnel à l’architecture ». Le résultat est épuré et l’architecture y est « malmenée » jusqu’à extraire la futilité des décors, fragiles et provisoires.

La question posée est celle du regard et de la perception. Dans la ville, l’artiste scrute l’invisible et le rend lisible par son abstraction. Ses installations rendent, par leur aspect monument, un hommage sacré aux détails souvent désuets. « Il y a des situations qui m’interpellent comme ces dispositifs éphémères qu’on retrouve pour garder une place de stationnement. » Des constructions bancales qui donnent naissance à un processus : « la mise en place des mes réflexions et de mes idées. »

Pia Rondé et Fabien Saleil, couleur noir feu

A la galerie Silicone, Pia Rondé et Fabien Saleil présente, jusqu’au 3 novembre, « Salon noir », exposition et installation in situ.

L’exposition qui se déploie dans les quatre pièces de Silicone cache une performance rare : penser une scénographie sans avoir vu le lieu. Irwin Marchal a envoyé les plans de sa galerie et les artistes parisiens (Noisy-le-Sec) ont répondu par une installation qui relie les pièces par le sol, un parquet fait de bois brûlé, technique empruntée à une architecture japonaise ancestrale. Du Japon, on retrouve également la circulation faite de minces passerelles à l’éclairage indirect zen.

A la délicatesse du procédé, s’oppose des techniques archaïques. « Salon noir » est une référence à la salle principale de la grotte de Niaux, qui regroupe les représentations animales dessinées pour la plupart avec une matière noire dont l’origine identifiée est le charbon de bois.

L’installation se veut une forme de scénographie. Dans laquelle on retrouve des œuvres d’atelier de Pia Rondé et Fabien Saleil présentés de façon totémique sur des socles imposants ou au mur dans la continuité du parquet carbonisé devenu bardage. Les matériaux, verre et plaques de zinc gravées, complètent l’ensemble dans un esprit tribal, qui surprend le visiteur par l’odeur de brûlé dès qu’il franchit le seuil de la galerie.

Vue de l’exposition « Salon noir » à la galerie Silicone (WS/Rue89 Bordeaux)

La scénographie/installation de Pia Rondé et Fabien Saleil illustre parfaitement le processus de leur création qui fait appel au temps. Les œuvres sont le fruit de procédés successifs qui imbriquent plusieurs matières et supports jusqu’à inviter le spectateur à des lectures superposées. Celles-ci s’inspirent de traditions rurales pour tendre le regard vers de récits imaginaires.

Des sculptures en verre soufflé trônent le long du parcours. De la tête de cheval imposante jusqu’à la tête de cochon customisée, l’inspiration est organique et rend hommage aux forces animales. Aux murs, ce sont les forces végétales qui s’imposent pour créer avec l’ensemble une ode à la nature et la mort qu’elle porte inéluctablement en elle.

L'AUTEUR
Walid Salem
Walid Salem
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