La bibliothèque de Neneuil : lieu convivial et rempart contre la drogue
Société 

La bibliothèque de Neneuil : lieu convivial et rempart contre la drogue

La destruction de la bibliothèque sauvage installée depuis 3 ans sous les arcades du Palais des sports, ce mardi, a déclenché un tollé dans le quartier et sur les réseaux sociaux. Pétition, nouveaux dons de livres, témoignages de soutien, ont forcé la mairie à réagir et à s’engager à trouver une solution de remplacement.

« C’est une honte, c’est inhumain » répète Dominique, alias Neneuil, l’homme qui avait créé cette bibliothèque il y a plus de trois ans. Il l’appelait son « troc de livre ».

« C’est mon concept, mais c’est offert à tout le monde, explique-t-il. Chacun pouvait venir, s’asseoir pour lire, prendre un livre, le ramener – ou pas –, en apporter de nouveaux, etc. »

Depuis ce mardi 23 octobre, la police municipale et des agents du service de propreté (Suez) ont mis tous les livres dans des sacs poubelle, jetés ainsi que les quelques meubles présents dans une benne. Destination : la broyeuse. Ils avancent des raisons de sécurité, soulevées par les pompiers, notamment le risque d’incendie.

Des voisines filment la scène qui se propage rapidement via les réseaux sociaux (Facebook a supprimé la vidéo depuis). Une jeune femme, qui habite juste en face de la désormais ex-bibliothèque, témoigne :

« Quand est-ce que vous avez vu des gens faire des choses ensemble ? Jamais. Ici, c’est un quartier de passage. Tout le monde est d’accord pour aider Neneuil. Les gens étaient très émus hier (mardi). Depuis je reçois plein de textos, de gens qui me demandent ce qu’on peut faire : amener des caissons, des livres. Ce qui est rassurant, c’est que cela montre que la solidarité humaine existe encore, les gens ne sont pas insensibles. »

Juste en face l’ancien troc de livres, une librairie de bouquins, disques et DVD d’occasion. Son tenant est là depuis 29 ans, soit 9 de plus que Neneuil :

« La bibliothèque s’est montée naturellement. Ce dont on ne voulait pas ici, les gens le mettait en face. Cela faisait partie du paysage. »

Les livres ont déjà repoussé, sous les arcades du Palais des sports (BG/Rue89 Bordeaux)

« On lui a enlevé sa vie à ce mec »

Sur le trottoir, un autre commerçant arrive. On lui demande s’il a vu : « Vu quoi ? » On lui montre, il se retourne pour voir, et sursaute de surprise. « Dominique il ne se drogue pas, ne fait pas la manche, il refuse les aides. Ce n’est pas un SDF, c’est un clochard céleste, un Kerouack, qui aime la vie. »

« On lui a enlevé sa vie à ce mec, estime Johnny, SDF venant de la rue Sainte-Catherine. Il est aimé ce gars-là. Il disait : “Tu peux dormir là ou là, t’as des livres, tu peux lire.” Je comprends pas pourquoi ils ont fait ça. »

Si Neneuil et sa bibliothèque étaient tant appréciés, c’est qu’ils amenaient de la convivialité dans un quartier qui en recèle si peu.

« La mairie nous rabâche le social, mais lui il en fait du social. Pour une fois qu’un mec à la rue fait quelque chose pour les autres, pour nous qui dormons bien au chaud dans nos lits… » poursuit un commerçant.

« Tous les matins quand je descends de chez moi, il y a Neneuil qui est là et qui me dit bonjour, ajoute une voisine. On voyait s’arrêter des livreurs à vélo, des touristes, des familles… C’est un quartier de commerçants ici, il n’y a pas de vie de quartier. La bibliothèque était le le seul endroit où il y avait un minimum d’échange, de lien social, de mixité. »

« C’était quelque chose de typique à Bordeaux. Regardez cet espace de liberté ! Il ne dérange pas, c’est calme » renchérit madame Renard, commerçante de rue de Guyenne. Neneuil est une figure locale. Il vient spontanément vers les gens, est toujours là pour donner un coup de main, et sert même de relai entre nous quand on veut avoir des nouvelles les uns des autres. »

Librairie libre

Ce mercredi matin, en ouvrant sa boutique, le gérant de Micita a remis deux livres sous les arcades, avec un panneau « librairie libre » dessus. « Un peu après, les policiers sont passés en voiture, se sont arrêtés devant et ont pris les livres » raconte-t-il. « Mais ils vont avoir un problème, car les livres ça pousse naturellement par ici ! »

Devant l’ampleur que prenait l’affaire (une pétition a déjà recueilli 1500 signatures), l’adjoint au maire en charge de la vie urbaine, Jean-Louis David, est venu sur place dans l’après-midi.

« La culture on ne la jette pas à la poubelle, elle ne se broie pas. J’avais fait ce lieu convivial pour que les gens puissent se rencontrer », a expliqué Neneuil à l’élu.

En retour, celui-ci a assuré au SDF et à la quinzaine de riverains « choqués » présents qu’il « n’étai[t] pas au courant de la démarche hier », mais qu’elle se justifiait par des « motifs de sécurité » sur demande des pompiers et de la police, et parce qu’ « on ne peut pas occuper illégalement l’espace public ».

Jean-Louis David a dit « regretter » que les livres aient été détruits (BG/Rue89 Bordeaux)

Drogue

Joint un peu plus tôt par Rue89 Bordeaux, l’élu évoquait également un problème de toxicomanie :

« Les plaintes des voisins sont récurrentes mais pas vis-à-vis de la bibliothèque. Ils sont exaspérés par le mauvais environnement, ça n’est pas que la bibliothèque, mais elle en fait partie. Dans ce qui a été enlevé, il n’y avait pas que des livres. Il y avait des seringues, de la drogue… On a un point de fixation compliqué à cet endroit-là, sur lequel la maire adjointe du quartier, les habitants et les commerçants nous harcèlent en disant que ça ne peut pas rester comme ça, ce qui est évident. »

« Oui, je suis d’accord » répond Neneuil, loin de nier la chose. Jean-Louis David propose alors d’étudier un relogement de la bibliothèque :

« Alain Juppé et moi, nous sommes disposés à discuter. Il faut qu’on soit capable de monter un projet comme ça. Peut-être pas à cet endroit, mais on peut en discuter. Je prends un engagement devant monsieur », affirme-t-il.

Malgré quelques désaccords (« Du trafic de drogue, il y en a aussi dans les boite à livres de la mairie » lance une riveraine), les personnes présentes acceptent l’offre et échangent leurs contacts pour convenir d’une réunion « en mairie de quartier avant la fin de la semaine », assure Jean-Louis David.

Quartier de non-droit

Risque d’incendie, ou volonté de réduire les nuisances liées à la toxicomanie ? Pour les riverains, la problématique de la drogue est criante. Certains le font savoir « tous les jours » à la mairie selon Jean-Louis David. Et la situation serait « apocalyptique », selon Mme Renard :

« Tous les toxicos viennent ici prendre leur dose. Dans la descente du parking il y a des tonnes de seringues, partout, des meutes de chiens, des salissures… On vit dans un quartier de non-droit. »

Pour autant, elle ne cesse de défendre Neneuil et sa bibliothèque :

« Nettoyer oui, mais avec un peu plus de discernement. Là, cela ne va que déplacer le problème », pense-t-elle, en pointant du doigt la Case, centre qui accueille des personnes addictes situé rue Saint-James.

La drogue devient un « fléau » dans le quartier, confirme Aurélia, une voisine, qui parlent de personnes « pas forcément dangereuses, mais qui ennuient les gens, n’ont pas de respect ». Elle nous raconte comment, il y a quelques temps, la mairie avait déjà fait enlever toutes les affaires que Neneuil entreposait sous les arcades du Palais des sports, dans un coin :

« On leur avait dit si vous enlevez ses affaires, ça va amener d’autres problèmes, parce que c’est l’endroit parfait pour se piquer. Résultat maintenant, tous les jours il y a 5 à 10 toxicos qui viennent, se piquent et foutent le bordel. Tant qu’il y avait les affaires de Neneuil, jamais il n’y avait de toxico, il n’y avait pas de place pour eux. »

« Je ne l’ai jamais entendu poser problème. C’est même lui qui veille à la sécurité et essaie de faire la police de proximité » confirme Jacques, un habitué des maraudes de la Caravane bordelaise.

Depuis 10 jours, selon Aurélia, la police vient réveiller ces toxicomanes chaque matin. Pendant que Neneuil, lui est déjà debout.

« Il n’a plus qu’un matelas à lui, qu’il met dans mon entrée sinon la police lui jette » ajoute-t-elle, en qualifiant la façon d’agir de la mairie de « ridicule ».

Alors que les dons ne cessaient d’affluer, les personnes présentes ont décidé de stocker les nouveaux livres dans des locaux de commerçants (BG/Rue89 Bordeaux)

Virer les SDF ?

D’après Jacques, ces manières de faire sont de plus en plus présentes à Bordeaux. Esplanade de Mériadeck, place Saint-Christoly, place Jean-Moulin, devant la Bourse du travail…

« Ils purgent tout, ils veulent virer et cacher les SDF, qu’on ne voie pas cette misère là, selon cet habitué de la rue. Ils arrivent à 5h du matin, projecteurs dans la gueule, déchirent les tentes à coup de cutter et prennent les affaires, duvets, papiers. Voilà comment ça se passe dans un pays démocratique. »

D’après lui, la stratégie serait saisonnière, mais correspond mal au cas de la bibliothèque de Neneuil :

« Dès que les touristes arrivent ils ne veulent plus de SDF. Alors il se retrouvent aux Aubiers, vers le lac, le seul endroit où il n’y a pas de touristes. Et puis ils vont leur foutre la paix quand il va se mettre à pleuvoir. »

Interrogé sur cette question, Jean-Louis David rappelle la politique de la mairie :

« On ne vire personne de l’espace public quand on n’est pas sûr qu’il y a un logement derrière ».

Le constat de ceux qui vivent dans la rue, comme Johnny, n’est pas tout à fait le même :

« Quand je fais la manche rue Sainte-Catherine, je ne vois plus tellement les gens que je connaissais. Ils ont dû partir, la plupart à Toulouse. À un moment quand tu n’as plus de sommeil, qu’on te réveille tous les matins, tu pètes les plombs. »

L'AUTEUR
Baptiste Giraud
Baptiste Giraud
Anciennement blogueur sur Rue89 Bordeaux. Devenu journaliste à force d'écrire. Pigiste, précaire, et passionné.

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