Gilets jaunes : l’ire de la périphérie déferle à Bordeaux
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Gilets jaunes : l’ire de la périphérie déferle à Bordeaux

Plusieurs milliers de personnes ont participé aux manifestations en Gironde ce samedi, dont certains bloquent toujours le pont d’Aquitaine à Bordeaux. La tension a parfois été au rendez-vous, et un gilet jaune a été grièvement blessé à Biganos par un automobiliste qui a forcé un barrage. Parmi les manifestants, beaucoup de périurbains éloignés de la politique, et désireux de se faire entendre.

Devant le Matmut Atlantique, le jaune fluo est de rigueur ce samedi, mais ce n’est pas celui des supporters du Borussia. « Pont François Mitterrand ici, pont d’Aquitaine au fond du parking… » A 9h, Peter Alimbau fait la circulation sur le rond point devant le stade. Les moteurs vrombissent, des centaines de gilets jaunes affluent, et le jeune homme, 25 ans, les répartit en fonction des « cibles » identifiées.

Cet auto-entrepreneur dans la restauration a lancé l’appel au blocage de Bordeaux le plus populaire sur Facebook avec près de 10000 participants déclarés et trois fois plus d’intéressés.

« Les prix du carburant, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase, explique-t-il. On en a marre d’être pris pour des cons, l’écologie c’est juste un argument pour remplir les caisses. On ira jusqu’au bout, Macron, il faut qu’il dégage », complète Peter, qui « vote blanc à toutes les élections. »

Jour de colère

La colère est sensible chez de nombreux manifestants – majoritairement des hommes, périurbains, classes moyennes ou populaires. Kevin, 28 ans, ne croit pas non plus à la « fiscalité écologique » :

« Ceux qui ont voté pour Macron ne se sont pas rendus compte que c’était un banquier ami avec tous les grands patrons de France, comme celui de Total, à qui il va accorder une autorisation de forage d’un puits de pétrole en Guyane. La preuve, il a commencé par supprimer l’ISF. »

Le jeune homme qui réside à Eysines déplore la chute de son pouvoir d’achat, rogné par ses frais d’essence. Habitant de Saint-André-de-Cubzac, petite ville à 26 kilomètres au nord de Bordeaux, Peter estime dépenser désormais 63 euros en essence par semaine, contre 45 il y a quelques années. Et il n’a pas d’autre choix que prendre sa voiture pour travailler.

A ses côtés, Thomas, Blanquefortais de 21 ans, vient de décrocher son premier poste dans une grande enseigne de bricolage de Bordeaux Lac, et fait les trajets en Twingo – « il y a trop de monde dans le tram, et c’est trop compliqué ».

Maillot jaune

Une poignée de manifestants arrivent au stade à vélo, comme Thomas, 30 ans. « C’est symbolique, ça montre qu’on est aussi concerné », affirme ce salarié de la Banque Postale qui, avec son VTT, avale 30 kilomètres par jour, « 600 kilomètres par mois », pour aller à son travail,  à Mériadeck.

Des centaines de gilets jaunes se sont retrouvés devant le Matmut (SB/Rue89 Bordeaux)

Ce père de deux enfants a préféré acheter une maison en périphérie, dans la petite ville de Saint-Eulalie – « Bordeaux est devenu inaccessible » -, plutôt qu’une voiture électrique, « trop chère » : « Une retraite, on en aura pas, alors on se constitue un patrimoine le plus vite possible. »

Des bonnets rouges aux gilets jaunes

Alors que la nouvelle se diffuse parmi les gilets jaunes du décès d’un bloqueur en Savoie, cela n’inquiète pas Thomas :

« Je ne pense pas que cela dégénère, l’ambiance est plutôt bon enfant. Et puis une manifestation qui ne dégénère pas, on n’en parle pas. Les Bonnets rouges, ça a marché comme ça », pense le jeune homme.

Notre gilet jaune à deux-roues (un maillot jaune, en somme) a voté blanc au premier tour de la présidentielle « et Le Pen au deuxième, pour pas que Macron fasse 80% ». Pourquoi ? « Parce que Chirac, après 2002, a fait 5 ans en roue libre », répond celui qui dit regretter le « travailler plus pour gagner plus » de Sarkozy.

La valeur travail anime aussi Nathalie, 50 ans, et chef dans un château viticole du Sud Gironde, elle qui doit faire « 50 kilomètres par jour » et dépenser désormais 200 euros par mois en carburant.

« On va finir par devoir le voler ! On devrait donner moins à ceux qui ne travaillent pas. Nous avons du mal à recruter des gens payés au SMIC car ils préfèrent garder leur chômage ou leur RSA. »

Marseillaise

« C’est normal qu’on aide les plus faible mais il y a du laisser aller », renchérit Jean-Jacques. Ce patron d’une société de 25 salariés à Castillon-la-Bataille, qui assure des prestations agricoles auprès des viticulteurs, est surtout animé par le ras-le-bol fiscal :

« Je préfèrerais donner 200 euros de plus à mes ouvriers qu’à l’Etat. Mais on est déjà sous l’eau : on a trop de charges, et on ne peut pas répercuter la hausse des prix du carburant sur nos clients – plus de 2000 euros par an supplémentaires -, car ils sont dans la même situation que nous. »

Ce quadragénaire réclame « la démission de Macron », ou au moins une baisse de toutes les taxes.

Vers 10h30, les manifestants rallient leurs véhicules en entonnant la Marseillaise. Le cortège s’ébranle vers la rocade, mais ce sont des compagnies de CRS qui en bloquent les accès… Un jeu du chat et de la souris s’engage, certains motards parvenant à passer les barrages, suivis par les gilets jaunes qui, à pied, parviennent aux entrées du pont d’Aquitaine et mettent en place des barrages.

A pied, les gilets jaunes sont parvenus à atteindre le pont d’Aquitaine (DR)

Un blessé grave à Biganos

En fin de journée, ceux-ci tenaient toujours, même si la préfecture de la Gironde a appelé à la responsabilité des manifestants, pour prévenir les accidents qui pourraient survenir lorsque la nuit sera tombée.

« Il y a eu certain nombre d’incidents car des gens veulent à tout prix passer et franchir les blocages, explique le préfet de Nouvelle-Aquitaine Didier Lallement. Cela montre que le mouvement n’est pas soutenu de façon unanime et suscite des crispations. »

13 personnes ont été blessées dans la région, dont une « gravement touchée aux jambes », avec des séquelles qui pourraient être importantes. Il s’agit d’un gilet jaune renversé par une voiture qui a voulu forcer un barrage à Biganos. Le conducteur a été mis en garde à vue, de même que deux autres personnes arrêtées pour des faits similaires à Sainte-Eulalie.

289 action se sont tenues en Nouvelle-Aquitaine (dont moins de 40 déclarées en préfecture), mobilisant 40599 manifestants. La préfecture affirme avoir assurer la « fluidité des grands axes », et que la quasi totalité des blocages se sont transformés en barrages filtrants suite à l’intervention des forces de l’ordre. A Bordeaux, 1400 personnes ont aussi manifesté pacifiquement en centre-ville.

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux

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