Michel Serres, croyant désinvolte
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Michel Serres, croyant désinvolte

Michel Serres, né à Agen, est mort le 1ᵉʳ juin 2019 à l’âge de 88 ans. Sa « gentillesse » ne lui a pas épargné d’avoir quelques détracteurs.

Michel Serres n’était pas bordelais, on le sait, mais il avait préparé le concours de Navale au Lycée Montaigne et il avait gardé une grande fidélité à notre ville.

Tout le monde le pleure, avec plus ou moins de sincérité tant le personnage a parfois pris à rebrousse-poil les opinions courantes ; et le petit monde des philosophes professionnels va certainement profiter de sa disparition pour régler quelques comptes post-mortem.

Faut-il rappeler que la section philosophique de la Sorbonne s’était illustrée en n’acceptant pas Serres dans ses rangs et qu’il avait dû à la section d’histoire d’y pouvoir enseigner ? Il en avait été profondément heurté.

Que lui reprochait-on ?

Une certaine désinvolture dans le respect des normes universitaires qui tient de pensée à beaucoup ; une curiosité ouverte à tous les vents qui l’incitait à la modestie et qui l’entraînait partout autour du monde, sachant quitter son bureau pour se confronter aux parois alpines ou himalayennes, ou aux vagues du Cap Horn, aimant aussi bien Hergé que Leibniz, pacifique refusant toute forme de violence fût-elle symbolique.

Et si j’ai parlé des vents auxquels il s’ouvrait, je n’aurai garde d’oublier celui de l’Esprit qui s’était un jour emparé de lui, quelque part dans le désert palestinien. Serres avait une connaissance très approfondie de l’Ancien et du Nouveau Testament ; il a utilisé, dans beaucoup de ses livres, l’anthropologie chrétienne dont il admirait la fécondité.

Ce n’est pas un secret – le livre auquel Michel Serres travaillait quand la maladie l’a emporté était consacré à la religion – et c’est un reproche que l’on ne cessera de lui faire. Qui mieux que lui a su parler des anges ? Qui a mieux commenté que lui le Magnificat ? Mais, pendant longtemps, il n’a pas voulu dire qu’il était chrétien – la religion est ma pudeur. Cela aussi, on ne le lui pardonne pas.

Michel Serres en 2011 à Rennes (cc Espace des sciences)

« Gentil »

Les honneurs ne lui ont pas été comptés – il les acceptait avec un sourire qui ne manquait pas d’humour et les offrait, je l’ai longtemps pensé, à la mémoire de ses parents et de la vie rude qui fut la leur. Prix, académie, décorations, tout cela n’était pas essentiel à ses yeux.

Beaucoup l’ont dit gentil, le mot ne me convient pas ; il traîne un parfum de naïveté. Il connaissait le tragique de la vie, la brûlure des passions et la solitude, aussi. Gentil, non ; il pouvait être cruel pour quelques va-t-en guerre. Mais, bon, oui, il l’était, profondément, pour l’attention qu’il portait aux autres, pour la malice qu’il mettait à se faire payer très cher par des riches pour venir gratuitement parler devant des publics aux moyens modestes.

Il avait un sens aigu de l’amitié. Et c’est l’ami, plus encore que celui qui fut mon prof à Normale, que je pleure aujourd’hui.

Œuvre prophétique

Pour ce qui est de son œuvre, considérable et tellement variée, prophétique en plus d’un domaine, on prendra conscience dans les années à venir, lorsqu’une édition de ses œuvres complètes verra le jour, qu’elle fut une des plus appropriées à notre époque ; une qui, dénonçant les horreurs de la guerre, n’a jamais cessé de croire dans les ressources de la jeunesse.

Deux textes de lui. Le premier est de 1997, dans un livre appelé Le parasite :

« Je quitterai la vie comme je me suis mille fois levé de table. J’aurai perçu un bruit, à la porte, il interrompra le festin, je le reconnaîtrai. Je ne sais pas si une cloche sonne ou si une voix retentit, je ne sais si un souffle de vent fera le signal. Je sais que je comprendrai.

Il faudra que je me retourne, un moment. Avant de suivre cet éclat, chercher des yeux mon hôte, et lui sourire, être courtois, ne pas quitter les lieux sans avoir dit merci à qui m’a invité.

Ai-je été, à mon tour, un hôte convenable ? Ai-je assez payé cette chance, d’être ici assis, dans le jour et la nuit, par quelques paroles volantes, par des notes allègres, par des mots ou des sons tenus ? »

Et cet autre de 1991, dans Les cinq sens :

« Jouissant ce matin de mes facultés, ma volonté distincte et claire teste qu’on fasse silence à l’heure de ma mort, je ne veux aucune drogue, ni de pharmacie ni de langue. Je veux entendre qui vient. »

A méditer.

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L'AUTEUR
Patrick Rödel
Patrick Rödel
Jadis prof de philo, désormais écrivain à temps presque complet, ne détestant pas la forme courte des billets de blog pour parler littérature et philosophie.

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