Temple du cinéma, Utopia célèbre ses 20 ans à Bordeaux
Culture 

Temple du cinéma, Utopia célèbre ses 20 ans à Bordeaux

En 1999, Alain Juppé se consacrait désormais pleinement à Bordeaux après avoir quitté Matignon, et l’Utopia remplaçait les voitures garées dans l’ancienne église Saint-Siméon. Aujourd’hui, l’ancien maire est parti, Netflix est arrivé, mais le cinéma d’art et d’essai bordelais tient toujours son rôle de lieu de découvertes culturelles et de forum politique. Alors que l’Utopia fête actuellement son anniversaire, Patrick Troudet, son directeur balaye 20 ans d’existence.

1 – Quels changements en 20 ans à Saint-Siméon ?

Fondamentalement, il n’y a pas eu de changements. On reste avec les mêmes envies et les mêmes idéaux qu’au début, et peu ou prou les mêmes moyens pour les atteindre – une équipe de 12 personnes, dont presque la moitié est là depuis 20 ans. C’est cette stabilité dans l’équipe qui a permis d’initier le passage en SCOP (société coopérative ouvrière de production, ou chaque salarié détient une part de l’entreprise, et une voix égale dans les prises de décision, NDLR), et d’imaginer la suite, après le départ des créateurs vieillissants.

20 films et un week-end festif

Depuis une semaine, l’Utopia propose de (re)découvrir 20 films – un par jour – qui ont marqué les programmateurs du cinéma bordelais – ce samedi 14 septembre, par exemple, le superbe Bright star de Jane Campion, sur la vie du poète anglais John Keats.

Carte blanche a par ailleurs été donnée à l’association Monoquini, qui propose plusieurs films et documentaires sur les coulisses du cinéma.

Plusieurs avant-premières rythment aussi ce mois de septembre, dont celles du Traître, dernier film de Mario Bellochio sur la mafia sicilienne dans les années 80, le 28 septembre, et d’Atlantique, une fable politique de Mati Diop, le 16 septembre.

Un week-end festif clôturera cet anniversaire, avec une soirée de concerts, dont celui de Lord Rectangle, le vendredi 27 septembre, une journée des enfants le 28 et un vide-grenier ciné et repas de quartier le dimanche 29.

Tout ce qui a pu transformer le monde du cinéma n’a pas changé la donne. La principal bouleversement a été technique : le passage au numérique dans le tournant des années 2010. Le métier de projectionniste a changé du tout au tout, plutôt en bien. C’est moins pénible physiquement de manipuler des disques durs informatiques que des bobines de 35mm pesant entre 25 et 35 kilos, qu’il fallait trimballer d’une cabine à l’autre , il y a moins de réglages à faire, pas de risques que la pellicule casse, etc.

Dans certaines autres salles cela a entraîné des gains de productivité considérable et permis aux gros opérateurs de dégraisser, entraînant quelques mouvement sociaux. Chez nous, on est restés aussi nombreux mais les projectionnistes font leur travail autrement, remplissent d’autres tâches à l’accueil, et sont dans le contact avec le public lors des soirées.

Des gauchistes dans une église

Si cela n’a modifié ni les problèmes d’accès aux films ni nos choix de programmation, le numérique nous a permis de proposer les films sur des durées plus longues, de les conserver dans certaines limites de places sur les mémoires de nos serveurs, et ainsi de répondre plus précisément à la demande des scolaires.

Côté finances, ça tient. C’est très fragile mais nous sommes à l’équilibre et indépendants. Les  seules aides qu’on touche sont les subventions « art et essai » versées par le CNC (centre national du cinéma). Ce système formidable est alimenté par la taxe spéciale additionnelle prélevée sur chaque ticket – 10,72% du prix des billets alimente un pot commun qui permet de financer toute la chaine du ciné. On reçoit ainsi 80000 euros par an grâce à nos programmations découverte, jeune public, patrimoine…

Mais nous n’avons aucune subvention des collectivités locales. On vit donc de la vente de nos billets, mais ça fait 20 ans que ça dure et quand on a ouvert, personne n’imaginait que cette bande de gauchistes installés dans une ancienne église serait encore là, et plus Alain Juppé !

L’Utopia occupe une ancienne église place Camille-Jullian (SB/Rue89 Bordeaux)

2 – Quels changements pour Saint-Pierre ?

On est arrivés au moment où ça a commencé à bouger à Bordeaux, et on a fait partie intégrante de ce mouvement. On a redonné belle allure et vie à un bâtiment tombé dans le déclin et l’abandon le plus total. Aujourd’hui, il fait partie des circuits touristiques. Lors des moments les plus creux, on se dit qu’on ferait mieux de faire payer la visite plutôt que les entrées de ciné !

Nous avons contribué au renouveau de la place Camille-Julian. Ici, c’était la zone ! Après le tram, les commerces sont revenus – l’une des plus importantes dans le quartier, c’est l’ouverture de la boulangerie de Manu, rue du Pas-Saint-Georges. On a aussi des restos sympas, et un peu trop de boutiques de fringues à la con, qui donnent à Saint-Pierre un coté Saint-Germain-des-près-de-mes-deux.

Utopisation

Mais un il y a un vrai esprit de quartier qui n’existait pas du tout avant, grâce à une association comme la Commune libre de Saint-Pierre, et une cohésion super importante entre les commerçants, de la pharmacie au café du cinéma. Il ne nous rapporte pas de pognons, mais on a fait un loyer volontairement bas pour nos locataires.

Pour l’instant donc, ce quartier existe encore et j’espère qu’il ne va pas prendre la tournure que prend Bordeaux, une espèce de ville en perpétuelle représentation qui cherche à se faire mousser, se faire voir et faire venir des parisiens et des touristes dans des quartier en pleines airbnbisation et uberisation.

3 – Qu’est ce qui a bougé pour ses salles de ciné ?

Une des raisons pour lesquelles on s’est installés, c’est qu’il n’y avait à Bordeaux que le Jean Vigo en cinéma art et d’essai (fermé en 2008, puis devenu le théâtre du Trianon, NDLR). Mais il ne comptait qu’une salle, ça ne satisfaisait pas du tout à la demande. Il y avait un boulevard. Un film comme les Viruoses avait fait 15000 entrées à l’Utopia de Toulouse, contre 500 à Bordeaux. On a donc occupé le terrain, alors que Le Français était en totale perdition, le Gaumont à l’emplacement de l’Auditorium, en chute libre.

Quand on ouvre, le Mégarama existait depuis deux ou trois mois et l’UGC avait 15 salles. Mais au fil des ans, l’UGC a triplé son nombre de salles dans l’agglomération et s’est orienté vers une programmation VO pure et dur. Sa main mise sur la programmation cinématographique va poser un vrai problème quand il aura ouvert ses 13 salles aux Bassins à flot. Car si nous on ne va pas sur le dernier Star Wars, eux captent les petits films pointus ayant un potentiel commercial limité, même s’ils ne nous empêchent plus d’avoir des films.

Cela brouille les repères et leur permet de dire qu’ils ont tout le cinéma, et des cartes illimitées, plus la peine donc d’aller chez les concurrents. Il n’y a guère que les films d’horreur et leur public jeune et un peu turbulent qui sont laissés au multiplexes de banlieue. Nous on ne programmera jamais un film pour de pures raisons économiques. Plutôt transformer le ciné en ferme urbaine ou en champignonnière !

4 – Qu’est ce qui a changé chez votre public ?

Nous avons une fréquentation stable – plus de 300 000 entrées par an, soit 14% des entrées de la ville. Nous avons toujours notre base de public hyper fidèle, qui vient au moins deux fois par semaine. Contrairement au discours des salles art et essai, on a la sensation qu’il s’est rajeuni. Cela tient aux collaborations avec le Fifib (festival du film indépendant de Bordeaux), Musical écran (festival organisé par Bordeaux Rock) qui nous permettent de rester un lieu où ça bouge, où il se passe des trucs, et pas que de la culture traditionnelle élitiste.

Et puis on reste un lieu de débats, ce qui faisait partie importante de notre projet initial. On voit à quel point on voyait juste : le côté ciné forum, espace d’échange permanent a fait beaucoup dans notre implantation et le fait qu’on soit devenu un lieu emblématique. Des gens foutent rarement les pieds chez nous mais savent qu’on existe. Ils sont contents d’avoir cet espace de liberté, ce qui est extrêmement rare : la plupart des lieux culturels sont verrouillés d’une manière ou d’une autre car ils sont dépendants du pognon des collectivités publiques.

Ce qui a profondément changé du côté du public, même si on a du mal à en mesurer les effets, c’est la consommation des images. Netflix et le streaming n’existaient pas il y a 20 ans, on en était encore au balbutiements des séries – la première saison des Soprano est diffusée en 1999.

5 – Qu’est ce qui a changé dans le cinéma ?

Depuis 1999, ce phénomène des séries a pris de l’ampleur et a en particulier bouffé le cinéma américain, c’est une des choses qu’on peut noter. On programme de moins en moins de films US importants. Combien en attend-t-on cette année avec impatience ? Trois à peine, les derniers James Gray (qui sort mercredi prochain, NDLR) et Terence Mallick, ou encore The Lighthouse. 80% de la production américaine sont des franchises ou des comédies à la con.

Il y a toujours Tarentino, mais même Scorcese ou les Cohen vont chez Netflix. Or leur cinéma permettait d’ouvrir le public, de toucher les gens un peu moins immédiatement cinéphiles. Et voir leurs œuvres à la télé ou au cinéma, ce n’est pas la même chose. On a besoin de collectif, de montrer aux spectateurs quels films on choisit et pourquoi – c’est le sens de nos soirées débats -, et d’enlever les gens des séries addictives.

Richesse géographique

Nous voulons toujours rendre compte de la richesse du cinéma, y compris géographique. C’est ce qu’illustre notre programmation des 20 films choisis pour nos 20 ans. Ce ne sont pas les 20 chefs d’œuvre des dernières années, mais des films sortis à des moments importants, qui nous ont marqué et permis cette ouverture sur le monde qu’on essaie d’apporter : Tropical malady du thaïlandais d’Apichatpong Weerasethakul, Aquarius du brésilien Kleber Mendonça Filho, Baccalauréat du roumain Cristian Mingu…

On a aussi voulu programmer en premier film Ressources humaines, de Laurent Cantet, qui est né en même temps que nous, et avec lequel on chemine – il est venu trois ou quatre fois présenter ses films. Ressources humaines était sorti au cinéma au même moment qu’il était diffusé sur Arte. C’était donc possible à l’époque de faire exister en salle des films passés à la télé…

La profession française est arc-boutée sur la chronologie des médias, qui n’est pas tenable. Arte ne veut pas que les films qu’ils produisent existent en salle. Et quand on a sorti Chante ton bac d’abord, un formidable documentaire passé sur France2, cela a provoqué un tollé : l’association française des cinémas d’art et d’essai était vent debout, c’était pour eux une traîtrise de programmer un film diffusé à la télé.

Netflix dans le rang

De l’autre côté, on a Netflix qui veut faire du prestige avec des films de cinéastes, même si Roma représente peanuts dans ses audiences et fait surtout joli en vitrine. Or c’est un vrai film de cinéma, fait pour être montré en salles. Mais sortir un film en e-cinéma veut die qu’un film ne peut plus sortir en salle, et le sortir en salle veut dire rentrer dans le système de la chronologie des médias et donc repousser sa sortie en VOD.

L’absurdité du système jointe à la course au profit fait que tout est bloqué. Il faut arriver à imposer à Netflix de rentrer dans le rang et de participer à la vie économique du ciné en salle ; et de notre côté assouplir les choses, et ne peut pas lui demander d’attendre 4 ans pour diffuser ses films dans nos réseaux. »

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux

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