Le convoi file dans la nuit. A l’exception de deux ou trois coordinateurs, personne ne connaît le lieu de destination. Le briefing dans une salle remplie de 70 personnes était clair – « Vous suivez le camion. Surtout ne partez pas dans tous les sens. » – et les avertissements précis :
« On n’est pas des voyous, on n’est pas des casseurs. On bloque, c’est tout. Il faut casser l’économie. »
Il est 22h ce mardi quand la vingtaine de véhicules se gare sur un bas-côté boueux. Très vite, le blocage prend forme. Les palettes s’entassent, renforcées par des parpaings et autres objets lourds trouvés ici et là. L’unique issue de la zone de fret de Bruges est bloquée, les transporteurs ne pourront pas passer.
Chez les participants à l’opération – visage masqué pour certains – chacun semble connaître son rôle : dialoguer avec les camionneurs, faire fonctionner le transformateur électrique, allumer le feu de palettes qui servira à réchauffer les militants tout au long de la nuit…
Le but de l’action : obtenir du gouvernement le retrait du projet de réforme des retraites. Mais comme sur les ronds-points des Gilets jaunes, les revendications sont nombreuses : baisse des taxes, hausse du SMIC, instauration du RIC…
🚨 Action surprise cette nuit au nord de Bordeaux
Environ 70 personnes bloquent les transporteurs de marchandises dans la zone de fret de Bruges depuis 22h ce soir #GrèveGénérale #Bordeaux #GrèveDu10décembre #10décembre #greve10decembre pic.twitter.com/nJzaA1vXAU
— Hippolyte Radisson (@H_Radisson) December 10, 2019
« Des gens en colère avant tout »
La zone de fret abrite des plateformes de distribution comme DHL, Dachser ou encore Geodis, un sous-traitant de La Poste « qui trie les colis en provenance de sites comme Amazon ou CDiscount« , explique Julien, participant de l’opération.
« Avec le blocage, La Poste recevra des pénalités de la part de ces entreprises. C’est l’Etat qui sera directement touché », assure-t-il.
Farid, chauffeur landais, est bloqué par le barrage. S’il comprend l’action, il a tout de même un goût d’amertume :
« Ça va être des Noëls gâchés pour les enfants. »
Sur la barricade se côtoient un drapeau de Force ouvrière et un gilet jaune planté au bout d’un mât. Si les emblèmes FO et CGT se retrouvent un peu partout, beaucoup de manifestants tiennent à la préciser : ce ne sont pas les syndicats qui sont à la manœuvre. Ici, il y a des Gilets jaunes, des militants écologistes, des syndiqués, des jeunes, des moins jeunes…
« C’est des gens en colère avant tout, on ne veut pas des étiquettes », explique Gilles, qui se définit lui comme un « révolutionnaire ».
Nombre des personnes présentes ont défilé à Bordeaux mardi contre la réforme des retraites. Elodie* (les prénoms suivis d’une astérisque ont été modifiés), infirmière libérale en Gironde, s’est levée à 4h30 du matin pour aider les étudiants de Bordeaux Montaigne dans leur tentative de blocage de la fac.
« Je suis déçue des syndicats et des manifs qu’ils font un jour par-ci par-là, explique la militante écologiste et Gilet jaune. Je préfère être dans le concret, dans l’efficacité, comme lors du Block friday » (action de blocage de magasins le jour du black friday, NDLR).
Pour Antoine, jeune Gilet jaune et militant écologiste lui aussi, « les manifs en journée, les actions la nuit… plus on en fait mieux ce sera ». Ce qui n’est pas de l’avis de tous :
« Les manifestations ne mènent à rien, estime Thomas*. Même en cassant, on n’est pas entendu. Si on ne bloque pas l’économie, ils s’en foutent. »
Dialogue cordial
Malgré la fatigue, les militants sont déterminés à rester « jusqu’à 4-5 h ».
« On fait ça la nuit parce que c’est le moment où se fait le tri des colis, explique Julien sous sa capuche. Mais c’est aussi parce que les CRS dorment après la journée de manifestation », détaille-t-il, sourire aux lèvres.
Pas de CRS en effet pour déloger les bloqueurs, mais quelques policiers qui arrivent sur zone au bout d’une heure. Luc, syndicaliste FO Transports, l’avait annoncé lors du briefing :
« Ça n’a rien à voir avec les manifs. Il y a peu de chances qu’on nous courre après avec des LBD [lanceurs de balles de défense, NDLR]. Ici, il y a des négociations à faire. »
Entre les manifestations et les blocages, c’est bel et bien le jour et la nuit.
« Vous voyez je suis au milieu de vous, les mains dans les poches, je ne me sens pas agressé », assure un des policiers.
Le dialogue est cordial, et vire parfois au débat politique :
« Moi ce qui m’inquiète plutôt, c’est l’écologie », lance par exemple l’agent de police.
Multiplier les actions
Les manifestants exposent leurs motifs. Le policier les prévient :
« Ça ne durera pas éternellement. Les camions commencent à s’accumuler jusqu’à la rocade, ça bloque beaucoup trop loin. »
Moteur en marche pour le chauffage, les véhicules de police restent à distance. Un jeu de cartes pour passer le temps. Malgré les avertissements, l’opération a tout de même duré :
« Les manifestants étaient déterminés mais ils ont accepté de partir en fin de nuit. Le blocage a pris fin dans le calme peu avant 5 h du matin », détaille la préfecture de Gironde.
Les actions de ce type sont vouées à se répéter. La veille, en assemblée générale interprofessionnelle dans l’université Bordeaux Victoire occupée depuis le 4 décembre, les esprits s’échauffaient :
« Faut arrêter de se contenter de la manif, il y a plein de choses à faire », lançait un Gilet jaune. « Si on faisait plein de petits blocages, ça ferait un bordel monstre », renchérissait un autre.
Tout dépend de la capacité du groupe à gérer les débordements. Le 6 décembre, deux actions à Bègles et à Beychac-et-Caillau ont échoué, selon les participants :
« Des individus ont mis le feu à un tableau électrique, puis à une voiture », regrette Luc.
Ce qui a provoqué une intervention des forces de l’ordre moins policée qu’à Bruges. Comme un air de manifestation, en somme.
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