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Pour les municipales, le Rassemblement national mise sur le Nord-Gironde
Politique 

Pour les municipales, le Rassemblement national mise sur le Nord-Gironde

par Simon Barthélémy.
Publié le 11 février 2020.
Imprimé le 08 février 2023 à 21:54
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Marine Le Pen a fait campagne samedi dans le Blayais où son parti réalise parmi ses  meilleurs scores aux élections en Gironde. Le Rassemblement national ambitionne d’y conquérir « entre 3 et 8 communes », dont Saint-Savin, où se présente sa secrétaire départementale, Edwige Diaz. Avec le soutien d’une partie de la droite locale, elle espère surfer sur la colère sociale manifestée par les Gilets jaunes, et remporter la communauté de communes Latitude Nord Gironde. Ce serait une première en Gironde. Reportage.

Jocelyne trottine sur la place convertie en parking devant l’église de Saint-Savin. Cette ouvrière retraitée de 73 ans est ravie que l’ancien maire de la commune, Jean-Claude Récappé (ex UMP) ait fait alliance Edwige Diaz, la secrétaire départementale du Rassemblement national (RN), qui sera tête de liste aux municipales.

« Elle est jeune, elle peut faire du bon travail si elle est bien entourée, et puis elle représente mon parti. Je ne suis pas adhérente mais je vote FN depuis longtemps. Il y a trop d’étrangers qui rentrent en France, on est envahis. Je vous le dis tout de suite : je suis raciste. »

On lui fait pourtant remarquer qu’à part quelques ouvriers agricoles pendant la saison, il n’y a pas beaucoup d’immigrés à Saint-Savin, bourgade de 3200 habitants dans les campagnes du Blayais. Certes, mais « ici, les cas soc’, il y en a plus que marre », reprend la dame :

« Les gens qui foutent rien on leur donne tout alors pardi, ils ne vont pas travailler. Moi je paye mes impôts sur ma petite retraite, et je n’ai droit à rien. On pourrait obliger les gens au RSA à donner un peu de leur temps aux vieux. Et mon petit-fils de 23 ans, il ne trouve pas de boulot parce qu’on ne donne pas leur chance aux jeunes. »

Edwige Diaz a hésité entre plusieurs points de chute avant Saint-Savin (SB/Rue89 Bordeaux)


Epicentre des Gilets jaunes

A la sortie de l’église, Monique Lesnier fait ce constat mais n’en tire pas les mêmes conclusions :

« Il y a des petites entreprises mais pas suffisamment pour faire travailler tout le monde, alors les gens doivent aller à Blaye ou Bordeaux, selon cette conseillère municipale de la majorité de Saint-Savin. Ici, c’est le couloir de la pauvreté. »

Le terme désigne cet arc du Médoc au sud-est de la Gironde, en passant par le Blayais et le Libournais, où le chômage, la précarité ou la peur du déclassement ont nourri la colère des Gilets jaunes – le péage de Virsac sur l’A10 a été un des épicentres du mouvement, tout près de Saint-Savin.

Dans cette commune, le chômage est de 12%, mais les travailleurs pauvres multipliant les petits boulots sont nombreux. Aussi, le potentiel fiscal par habitant est de 513 euros, contre 780 euros pour la moyenne des communes de même strate en Gironde.

« Beaucoup de gens sont en difficulté car ils travaillent sur Bordeaux, mais sont venus habiter un peu loin de la métropole pour pouvoir accéder à la propriété, analyse Alain Renard, le maire (PS). Alors qu’ils n’ont pas forcément des temps pleins, ils ont des charges liées aux déplacements, 1h30 le matin et pareil le soir. Le moindre accident de parcours se traduit en catastrophe. Lorsque Ford ferme à Blanquefort, cela impacte très directement des familles d’ici. Elles ont l’impression d’être broyés par le système. »

Bouchon dans Saint-Savin à l’heure des retours de Bordeaux (SB/Rue89 Bordeaux)


« Sentiment d’abandon »

Alors que le vote de protestation profitait jadis au Parti communiste, Alain Renard dénonce son « rapt » par le RN, qui réalise ses meilleurs scores de Gironde dans le Blayais, avec un discours surfant plus sur le social que l’identitaire.

« C’est très logique, estime Edwige Diaz. Le RN est attaché aux services publics de proximité et malheureusement la politique menée par les socialistes avant et les macronistes maintenant fait que tous les emplois se concentrent sur la métropole de Bordeaux. S’il y a des bouchons, on met deux heures de route. Cela génère un sentiment d’abandon et le gens disent stop. »

Quitte à voter pour l’extrême-droite, comme est prêt à le faire Christophe, 43 ans. Après avoir voté Mélenchon à la présidentielle, cet agent de contrôle des normes d’hygiène estime qu’il « va falloir mettre un coup de poing sur la table » :

« Je ne voterai certainement pas Renard. J’étais dans une association, on a essayé de faire bouger les choses, d’organiser un marché de Noël, c’était toujours impossible ou compliqué. Il n’y a pas assez d’activités, les gens sont obligés d’aller à Blaye ou à Bordeaux faire des courses. Des commerces ferment, on a peur que Saint-Savin deviennent une ville fantôme. Et puis la criminalité est de pire en pire, il y a beaucoup de vol dans les vignes. Alors l’extrême-droite, si ça se trouve, ce sera bien. »

Au café de Saint-Savin, un client accoudé au comptoir, Gilet jaune revendiqué, au contraire, s’en inquiète :

« Il y a de plus en plus de fachos à Saint-Savin, à force de faire de la propagande contre les étrangers. Mais après les guerres, ce sont toujours eux qui ont reconstruit le pays, pas les Français morts au front. »

« Migrante de la politique »

A la sortie de l’école, Arnaud, 35 ans, venu chercher ses enfants estime que le bilan d’Alain Renard est bon, et ce carreleur votera pour lui :

« La commune grandit mais pas trop, elle a gardé sa perception, envisage de construire une cantine scolaire et un lycée, indique ce natif de Saint-Savin. Mais les gens ont peur parce qu’ils veulent garder leur ruralité – il y a un lotissement qui se construit, ça fait parler. Alors comme la droite est un peu dépassée, ils se retrouvent dans le RN ».

Marine Le Pen a fait 52% au deuxième tour de la présidentielle, et la liste Bardella plus de 40% aux européennes. Pas un hasard donc si la secrétaire départementale du RN y a élu domicile, et se voit qualifiée par Alain Renard la qualifie de « parachutée » et de « migrante de la politique ».

Affiches d’Edwige Diaz à Saint-Savin (SB/Rue89 Bordeaux)

Elle a, il est vrai, tergiversé avant de trouver son point de chute pour les municipales… Candidate dans son canton d’origine, Salles, aux élections cantonales, elle se présente en 2017 aux législatives dans la 11e circonscription du Nord Gironde. Battue, la patronne du RN girondin s’installe à Guîtres, dans le Libournais, et est pressentie à Saint-André-de-Cubzac ou Blaye. Le 12 janvier dernier, elle est présentée comme candidate à Laruscade, une commune voisine, lors de la convention nationale de son parti.

Son discours porte alors sur l’EPCI (établissement public de coopération intercommunale) Latitude Nord Gironde, dont est membre Saint-Savin. Cette communauté de 12 communes et 20000 habitants, est, explique-t-elle alors à la tribune, « en plein cœur de cette France Gilets jaunes, de cette ruralité sacrifiée sur l’autel de la mondialisation ».

« Nous, militants et électeurs du RN, ou encore élus locaux conscients du délitement de l’échelon communal et de la nécessité d’application du concept de “démétropolisation”, nous avons décidé de nous organiser et d’offrir une alternative salvatrice aux habitants. »

Offensive orchestrée

De fait, l’offensive du parti est savamment orchestrée pour conquérir une première mairie en Gironde. A Saint-Savin, donc, Edwige Diaz va se mesurer à Alain Renard, conseiller départemental, maire entre 1995 et 2001, et depuis 2014, après avoir à nouveau succédé à Jean-Claude Récappé. Certains suspectent un partage des postes en cas de victoire du binôme d’opposants – la mairie à Récappé, la CDC à Diaz.

« Son harcèlement électoral auprès de l’ancien maire a abouti à ce que celui-ci franchisse le rubicond et serve d’escabeau ou de paillasson au Rassemblement national, conspue Alain Renard. S’il n’avait pas été le supplétif du RN, il n’y serait pas arrivé faute de candidats pour sa liste. Et dans la région, d’autres conseils municipaux à droite acceptent des listes fortement marqués à l’extrême-droite. »

A Cavignac, la commune de 2000 habitants choisie par Marine Le Pen pour sa conférence de presse samedi dernier, le maire sortant (il ne se représente pas), venu des Républicains, est ainsi une figure du rapprochement des droites en Gironde initié après la présidentielle de 2017.

Et le RN aimerait notamment frapper un grand coup à Saint-André-de-Cubzac, où il soutient un candidat divers droite, Georges Belmonte, conseiller municipal d’opposition à la maire socialiste, solidement implantée, Célia Monseigne. C’est là que Robert Ménard est venu soutenir le mouvement local initié par Edwige Diaz avec les transfuges de la droite.

Deux communes de Latitude Nord Gironde sont aussi dans le collimateur pour remporter la CDC : à Saint-Yzan-de-Soudiac, c’est Olivier Guibert, suppléant d’Edwige Diaz aux élections législatives de 2017, qui tentera de conquérir ce village où lors des six derniers scrutins, le RN a oscillé entre 40% et 57% des voix. En outre, son maire actuel, Pierre Rocques (divers gauche), également président de la communauté de communes, ne se représente pas. A Saint-Mariens, Stéphane Campo-Sayo portera les couleurs du RN, qui a réalisé 36 à 53% aux dernières élections.

3 à 8 communes dans le viseur

Au total, le parti lepéniste espère ravir « trois à huit communes » sur les 32 où il sera présent sous ses couleurs lors de ces municipales en Gironde (contre 19 en 2014), ce qui serait une grande première. Si le RN nourrit des ambitions à Pauillac (où se présente son élu départemental Grégoire de Fournas), à Ambarès, dans la métropole bordelaise, voire même à La Teste en cas de quadrangulaire.

Mais c’est bien dans le nord du département que les conditions sont réunies, estime un journaliste spécialiste de la Haute Gironde :

« C’est une terre de gauche, plutôt Madrelle et Plisson (l’ex président du département, et l’actuel maire PS de Blaye, NDLR) que France insoumise. Mais une page est clairement en train de se tourner. Le PS n’est plus d’actualité, En Marche n’a pas capitalisé sur ses succès – il ne se passe pas une semaine sans que la députée Véronique Hammerer se fasse conspuer –, et la France insoumise est inexistante sur le territoire. Bref, il ne reste que le RN. Et c’est à Saint-Savin que c’est le plus abordable : Edwige Diaz va le présenter comme un cumulard et un éléphant. »

La mairie de Saint-Savin va-t-elle devenir un symbole du RN ? (SB/ Rue89 Bordeaux)

La déléguée départementale du Rassemblement critique en outre à la fois la fermeture programmée de deux des quatre réacteurs de la centrale nucléaire du Blayais, ainsi que le projet de ferme éolienne voisin. Mais compte-t-elle vraiment gagner ? Alain Renard en doute :

« La stratégie du RN n’est pas de gérer des communes inférieures à 20000 habitants, un seuil qui permet de financer leur staff. En deçà, ils doivent mettre les mains dans le cambouis, ils ont moins de marges de manœuvres, et je pense que le RN veuille être en position de dire “non, ce n’est pas possible” à des administrés. »

Mais pour d’autres observateurs, le mouvement a besoin d’améliorer son vivier d’élus et de cadres locaux afin de viser les prochaines échéances – sénatoriales en fin d’année, départementales et régionales de 2021, et bien sûr le retour de la revanche de Marine Le Pen, en 2022.

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, cofondateur de Rue89 Bordeaux

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