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« On préfère compter les cabanes quai Sainte-Croix que les sans-abri morts de froid »
Société 

« On préfère compter les cabanes quai Sainte-Croix que les sans-abri morts de froid »

par Walid Salem.
Publié le 8 janvier 2021.
Imprimé le 18 janvier 2021 à 07:27
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Le campement autorisé sur les quais, au niveau des Quinconces, a été déplacé cette semaine au parc des Sports-Saint Michel. Des cabanes y accueillent les sans-abris en situation de grande marginalité. Face aux critiques sur « la construction de bidonvilles en plein Bordeaux » , les associations La Maraude du Cœur et les Gratuits Gironde Solidaire à l’origine de l’installation défendent cette option provisoire de mise à l’abri des plus précaires.

« Je veux bien qu’on enlève tout, mais qu’on mette tout le monde à l’abri » s’agace Estelle Morizot. La présidente de la Maraude du cœur dit avoir débranché les réseaux sociaux pour ne plus avoir à lire les « horreurs » en réaction à l’ « aire d’accueil solidaire » voulue par son association et l’association des Gratuits Gironde Solidaire menée par Cecilia Fonseca.

Le campement, derrière le fronton du quai des Sports à Saint-Michel, irrite et suscite les critiques. « La misère à l’entrée de Bordeaux » commente un internaute. « Y a des bâtiments partout !! Et on se lave dans les fontaines ?? », « Il y a des logements vides et on laisse les personnes vivre dans des conditions indignes… », « J’ai honte !!! »

L’élu conseiller municipal de l’opposition bordelaise, Marik Fetouh, ironise :

« La gauche, maintenant au pouvoir, ne fait que maintenir la précarité la plus indigne en soutenant la construction de bidonvilles, qu’elle est obligée de déplacer régulièrement. A quand des solutions durables pour ces personnes ? Pour dire “y’a qu’à”, il y a du monde. Pour trouver des solutions, beaucoup moins… »

Alors que Amine Smihi, adjoint du maire de Bordeaux chargé de la tranquillité publique, de la sécurité et de la médiation, se félicite :

« Parce qu’il n’y a pas de solution express et que dans l’urgence de l’hiver et du froid, il faut pouvoir accompagner dans un partenariat respectueux des prérogatives de chacun et la discussion ceux qui chaque jours et chaque nuit sont au côtés des plus démunis. Un travail complémentaire à l’action sociale et à la recherche de solutions pérennes en intérieur. »

« Maçons de cœur »

Sur place, ce sont effectivement des cabanes qui sont bâties avec palettes en bois et bâches en plastique. Protégées par des barrières délimitant l’espace, elles sont alignées et se font face avec, fixé à l’arbre, un panneau précisant :

« Merci aux maçons du cœur. Cette 1ère Aire d’accueil en urgence a vu le jour en ce 1er WE de 2021 sous l’impulsion de la présidente de la Maraude du cœur de Bordeaux, Estelle Morizot. »

Les cabanes de l’ « Aire d’accueil en urgence » (WS/Rue89 Bordeaux)

Sur un autre panneau, où on peut lire qu’il s’agit d’un dispositif « Confinement covid », les coordonnées téléphoniques des deux associations sont affichées. Le GIP (groupement d’intérêt public) Bordeaux Métropole Médiation est également mentionné.

« Je passe régulièrement, même la nuit, pour voir si tout se passe bien, ajoute Estelle Morizot. Car les inquiétudes des uns et des autres sur les problèmes de sécurité, on les a aussi. On va apporter des extincteurs et il y a deux caméras de surveillance qui couvrent cet espace. On n’a pas envie non plus de faire n’importe quoi. On veut juste proposer à ces personnes un endroit où dormir autre que sur une dalle en béton. Ceux qui pensent pouvoir faire mieux, qu’ils viennent le faire ! »

« C’est déjà énorme »

La bénévole engagée en faveur des personnes à la rue connaît le parcours de chacun – « j’étais à la rue plus de 7 ans avec eux et je connais bien mon sujet » –, et dit accepter « faire face aux critiques si elles sont constructives ». Elle argumente sur un ton ferme :

« Dans les parkings, ils se font défoncer et au Palais des Sports ou rue Saint-Catherine, la police les vire. Quai Deschamps, les tentes ont été tailladées à coup de cutter. Aux platanes [premier campement sur les quais au niveau des Quinconces, NDLR], non seulement ils en avaient marre de faire le zoo parce que tout le monde les regardait, mais on s’est pris la grêle et 3000€ de matos et de tentes sont foutus. Dans ces cabanes, il fait déjà 5 à 6 degrés de plus par rapport au froid à l’extérieur. Alors qu’on soit ici avec l’assurance de la mairie de ne pas être délogés, on en pense ce qu’on veut mais c’est très bien faute de mieux. On préfère compter les cabanes plutôt que les morts de froid. »

Cecilia Fonseca, des Gratuits Gironde Solidaire, abonde :

« Ce n’est pas une solution, mais dormir tranquille pour ces gens à l’abri du vent, du froid et de la pluie, c’est déjà énorme. Savoir qu’ils ne vont pas être chassés par la police, c’est énorme. Se dire que les services ne font pas semblant qu’ils n’existent pas, c’est énorme aussi. »

Ces personnes avec des animaux de compagnie ont du mal à trouver hébergement (WS/Rue89 Bordeaux)

Grande marginalité

« Ce sont des personnes avec des problématiques divers comme la toxicomanie, l’alcoolisme, ou avec des animaux de compagnie, ajoute Cecilia Fonseca. Elles sont en cours de réinsertion et certaines sont même sur le point d’avoir un appartement. Pour les associations, c’est rassurant de savoir où les retrouver pour faire le suivi des dossiers. »

Où sont les biens municipaux vacants ?

La question a été posée à Delphine Jamet, adjointe au maire chargée de l’administration générale, alors que les appels à la réquisition des logements et bureaux vides s’amplifient :

« Depuis notre arrivée au mois de juillet, nous avons suspendu les ventes de tous les biens municipaux tant que nous n’avions pas un état des lieux global, nécessaire pour envisager des mises à disposition pour les publics fragiles. Nous avons pour l’instant identifié 5 appartements, une maison et un immeuble.

Les cinq appartements nous ont permis de reloger un couple avec trois enfants, deux couples avec deux enfants chacun, un couple avec un enfant et un couple sans enfant. Dans l’immeuble, sept hommes isolés et un couple ont pu être relogés, la plupart venant d’un bâtiment insalubre de la rue de Cursol. La maison est en attente. »

De différents horizons et de tous âges, onze personnes sont déjà installées, et « d’autres arrivent petit à petit ». Parmi elles, Nathalie, sans logement depuis 6 ans, a deux chiens et peine à trouver un hébergement. Ou encore Raphael qui était au Lac et a voulu se rapprocher du centre-ville. Et Andreas, Espagnol qui a perdu ses papiers et attend de les refaire.

Harmonie Lecerf, adjointe au maire chargée de l’accès aux droits et des solidarités, venue constater les installations une première fois déclare :

« Comme pour tous les sans-abris, on a ouvert la salle Gouffrand pour ces personnes. Mais c’est un public très craintif à qui il faut du temps pour se familiariser avec les conditions. Ils ont également des nécessités en matière d’accès aux soins comme se rendre à La Case [Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques des usagers de drogues, NDLR]. On est à la recherche d’une meilleure solution, mais même si on trouve un immeuble ou un hangar, on ne sait pas faire. On n’a pas les éducateurs qualifiés pour ces personnes en grande marginalité. »

Selon l’adjointe, « la mairie ne les a pas installées ici mais la mairie leur dit qu’elle ne va pas les déloger ». Elle renvoie la balle vers la préfecture qui « doit ouvrir de nouvelles places ».

Appel d’air

Contactée, la Préfecture déclare qu’aucune demande n’a été faite pour les personnes de ce campement auprès de la Direction départementale de la cohésion sociale (DDCS) et précise par la même occasion sa position :

« Ce genre de situations n’est pas souhaitable parce que cela peut provoquer un appel d’air. L’Etat a déployé des moyens colossaux pour la création de nouvelles places d’hébergements. En cinq ans, leur nombre a triplé. »

La préfecture renvoie vers un communiqué de presse datant de début décembre dans lequel elle rappelait que « le parc total d’hébergement s’élève en Gironde à 4192 places » et que « 1123 places hivernales ont été ouvertes en renfort » avec un « volume ajusté toutes les semaines en fonction des besoins ». Elle précise qu’ « une enveloppe supplémentaire de 380 000€ a été affectée aux 14 accueils de jours en Nouvelle-Aquitaine » et que « les effectifs des services intégrés d’accueil et d’orientation (SIAO–115) ont été également renforcés ». Ils seraient « loin d’être saturés », ajoute la préfecture.

Elle indique en outre n’avoir, « sur un domaine public, aucun pouvoir pour intervenir dès lors qu’un accord est donné par la mairie ». Aussi, pour Estelle Morizot, c’est le début d’une initiative qui pourrait fleurir :

« Envisager une petite aire dans la ville, un algéco aménagé avec une douche et des toilettes, de l’eau et de l’électricité, pour qu’un sans abri y pose sa tente, ou que quelqu’un qui dort dans sa voiture puisse s’y mettre sans craindre la fourrière, c’est déjà offrir un peu de sécurité à ceux qui se retrouvent sans toit en attendant de se remettre à flot. Puisqu’il n’y a pas beaucoup de solutions, celle ci ne coûte pas très cher. »

Le Prado et le Ceid retenus pour accompagner 20 personnes en situation de grande marginalité

Suite à l’appel à manifestation d’intérêt « pour la mise en place de projets d’accompagnement de personnes en situation de grande marginalité dans le cadre d’un lieu de vie innovant à dimension collective », lancé dans le cadre de la Stratégie nationale de prévention et de lutte contre la pauvreté et du plan Logement d’Abord le 12 octobre 2020 par le gouvernement, une quarantaine de projets ont été sélectionnés sur l’ensemble du territoire français.

Trois dossiers se situent en Nouvelle-Aquitaine. En Gironde, le projet sur la métropole est porté par l’association le Prado et le Ceid (Comité d’Étude et d’Information sur la Drogue et les Addictions) pour 20 places (25 en Charente-Maritime et 20 dans les Pyrénées-Atlantiques).

Les projets vont se finaliser en 2021 pour une ouverture possible à partir du mois d’avril pour les premières places.

En 2020, la préfecture avait lancé un projet pour la mise à l’abri de personnes avec animaux de compagnie sur le site de Darwin en partenariat avec le Ceid, le Samu social et la Case. L’opération, inédite sur l’Hexagone, avait accueilli jusqu’à 15 personnes. 

L'AUTEUR
Walid Salem
Walid Salem
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