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Coursier sans-papiers, Amin jongle « pour survivre » entre Deliveroo et deal de coke
Société 

Coursier sans-papiers, Amin jongle « pour survivre » entre Deliveroo et deal de coke

par EFJ.
Publié le 4 novembre 2021.
Imprimé le 16 janvier 2022 à 20:52
913 visites. 3 commentaires.

Amin, 21 ans est coursier pour la plateforme de livraison de repas Deliveeroo à Bordeaux, et vend parallèlement de la cocaïne, ce qui lui rapporte environ 1600 euros par mois. Ce jeune sans-papiers a accepté pour Rue89 Bordeaux de passer son « porte-monnaie au rayon X », la rubrique relancée par les étudiants de l’EFJ, l’école du nouveau journalisme de Bordeaux.

« Petit, je rêvais d’être pompier, mais surtout pas d’être flic. » À 21 ans, Amin (prénom d’emprunt) n’est aucun des deux. Le jeune Algérien travaille pour la plateforme de livraison de repas à Bordeaux depuis mars dernier. En 2013, il est arrivé seul en France, âgé de 13 ans.

« J’ai cherché où étaient les quartiers arabes de Bordeaux », se souvient-il. Il s’est débrouillé seul et a fait plein de rencontres, des bonnes comme des moins bonnes.

Son Eldorado à lui, c’était l’Europe. « J’ai toujours voulu voyager. D’ailleurs j’ai réussi », sourit-il en sirotant sa brique de jus multi-fruit. En l’espace de 8 ans, Amin a parcouru « 13 pays en Europe » et a appris 5 langues. Il a aussi séjourné en prison pour trafic de drogue.

Un job devenu trop précaire

Depuis 2013, il vit sans papiers. Obtenir la nationalité française n’est pas une priorité pour lui. Il veut gagner sa vie en vivant « au jour le jour ». Amin n’a pas vraiment l’envie de se plonger dans de longues démarches administratives, ni dans un mariage blanc : « Je pourrais me marier avec une Française pour avoir les papiers, mais j’attends la bonne personne », se justifie-t-il fièrement.

Mais la plateforme Deliveeroo, comme toutes celles qui livrent des repas, exige des ses livreurs qu’ils aient le statut d’autoentrepreneur, impossible à obtenir sans papiers. Alors Amin, comme tous ses collègues, a son système D. Un prête-nom féminin lui vend son identité contre 25% de son salaire d’environ 450 euros par mois.

« J’en ai de plus en plus ras le bol des livraisons, alors je refuse les courses », dit-il en roulant soigneusement son joint, sans filtre.

Il y a quelques mois il s’investissait entièrement dans son job de livreur. Maintenant, il ne réalise plus que 5 à 10 courses par soirée. Or plus un coursier refuse des tâches, plus l’algorithme le pénalise. C’est ce qu’explique Uber dans sa rubrique d’aide aux coursiers :

« Nous vous conseillons de ne passer en ligne que lorsque vous êtes prêt à accepter des commandes. […] Gardez à l’esprit que certaines primes destinées aux livreurs partenaires ne sont valables que si vous avez un certain taux d’acceptation. »

Amin a choisi : il préfère décliner pour assurer d’autres livraisons plus rentables.

Survivre grâce au deal

Amin avait dû abandonner le trafic de cocaïne avant la prison. Depuis sa sortie, il l’a repris « à plus petite échelle ». Au moment de son inculpation, il avait un poste de gérant au sein de sa bande, maintenant il se contente de vendre sa coke entre deux courses Deliveeroo. Le jeune homme à la sacoche Gucci de contrefaçon gagne environ 1400 euros par mois. « Je ne peux pas faire sans, il faut que je vive. »

Il y a quelques années de ça, il volait à la tire. « Un pickpocket professionnel », en rigole désormais Amin qui se dit « être un homme de principes », hanté par l’idée de porter atteinte aux autres, et conscient des méfaits de la dope pour ses clients.

« Imagine si je vole quelqu’un qui galère plus que moi. J’aimerais arrêter tout ça mais pour l’instant je ne peux pas. »

Le but ultime d’Amin est d’obtenir ses papiers pour un jour, peut-être, revoir sa mère et ses frères restés au pays. Pour l’instant, il leur envoie de l’argent quand il peut et leur téléphone. Le livreur s’avale un énième Caprisun et resserre ses chaussures :

« Des fois je réponds pas à ma mère quand elle m’appelle. Elle sait alors que c’est parce que j’ai des ennuis. »

Yeliz Kirazli

Le porte-monnaie d’Amin

Revenus : 1 600€ en moyenne

« Selon les mois, ça va de 1 200 à 1 800. Il y a environ 450€ de Deliveroo, le reste dépend de mes ventes. »

Dépenses

  • Loyer : 300€

« On vit à deux dans un appartement, et je donne 300€ à mon coloc. »

  • Impôt sur le revenu : 0€

« Mon prête-nom les paye à ma place. »

  • Électricité, gaz : 40€
  • Assurance véhicule : 50€

« C’est pas moi qui paye l’assurance, c’est un pote, je lui donne 50 euros par mois et il fait avec. »

  • Abonnement Netflix : 0€

« J’ai récupéré les codes de quelqu’un. »

  • Abonnement Spotify : 10€
  • Abonnement salle de fitness : 20€
  • Forfait téléphone : 20€
  • Restaurants, courses, cigarettes : 800€
  • Drogue : 400€

« J’achète une plaquette de 100 grammes de shit pour le mois, et après je la coupe tout seul. Je sais que ça fait beaucoup, mais je suis obligé d’avoir ça pour tenir. »

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    Les articles des étudiants de l'EFJ Bordeaux, l'école française de journalisme, en immersion à Rue89 Bordeaux.

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