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« Bordeaux inconnu et caché » : les bouges et bidonvilles des années 1930 à Bordeaux

Dans les années 1930, le journaliste Jean-François-Louis Merlet sillonne Bordeaux et enquête sur la misère cachée par la noblesse du bouchon. Le Festin invite à la redécouverte de ce chroniqueur comme on n’en fait plus avec l’édition de son ouvrage « Bordeaux inconnu et caché » dans la collection Les Paysages. 

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« Bordeaux inconnu et caché » : les bouges et bidonvilles des années 1930 à Bordeaux

Dans une longue préface éclairante, l’éditeur Xavier Rosan nous raconte la vie de Jean-François-Louis Merlet : une vie tout entière consacrée à l’écriture – de nombreux romans, des pièces de théâtre, des enquêtes un peu partout dans le monde – mais aussi à la peinture, une vie d’aventurier. Et l’on s’étonne qu’il ait pu sombrer dans l’oubli.

Galerie de personnages

L’image que Merlet donne de Bordeaux colle mal avec les clichés habituels. Disons tout de suite que le Bordeaux de Tourny et de la noblesse du bouchon ne l’intéresse guère. Deux grands sujets retiennent son attention : les quais d’abord et la vie des dockers sans lesquels le commerce ne pourrait fonctionner, charger, décharger, parfois dans des conditions abominables – quand, par exemple, il faut vider les arachides en fond de cale, dans la poussière et la chaleur ; quand il faut transporter des charges qui cassent le dos. Le tout pour un salaire à peine suffisant pour vivre au jour le jour mais qu’il faut bien accepter parce qu’il n’y a pas d’autre travail à faire.

Merlet dresse une galerie de personnages haut en couleur, dockers, marins qui se retrouvent dans les bistrots des quais, dans des bouges plus ou moins mal famés ; ils ont bourlingué souvent à travers le monde. Ce peuple des quais est bigarré, les émigrés russes, les marins scandinaves, les noirs des Antilles et d’Afrique ; il est plutôt bon enfant, même si les bagarres ne lui font pas peur et si l’alcool l’aide à tenir le coup.

Merlet ne juge jamais les hommes et les femmes qu’il rencontre, il sait les mettre en confiance et écouter leur histoire, il restitue avec un naturel confondant leur vocabulaire, leur accent – et visiblement cette immersion dans la vie du port n’est pas celle d’un voyeur mais celle d’un homme qui aime les rencontres, même les plus improbables.

Misère et indignation

L’autre grand sujet, c’est la misère. Et là encore Merlet explore les bouges les plus lépreux, ce qu’on n’appelait pas encore les bidonvilles de la périphérie et y découvre la dignité de ceux et celles que la société a rejetés et qui tente de survivre, comme ils le peuvent.

Certes, il y a le pittoresque des « gueilles-ferrailles »,  qui ramènent à Mériadeck les pauvres trouvailles de leur nuit ; mais aussi la misère de la prostitution ; les quartiers qui ont été abandonnés à toute une population de miséreux qui s’entassent dans d’improbables hôtels – les marchands de sommeil ont une vieille histoire – ou qui n’ont pas même la possibilité d’aller plus de deux jours dans les asiles de nuit et qui dorment dans le renfoncement d’une porte cochère – pas plus visibles aux gens de bien que ne le sont les migrants qui hantent les rues de notre ville, en presque un siècle les choses ont peu changé.

Certes, il y a quelques philanthropes, tel Osiris et son bateau-soupe, mais la misère est si profondément enfouie dans ces pauvres hères que rien ne peut parvenir à l’extirper. On sent Merlet vibrer d’indignation devant ce monde où les uns croulent sous leurs richesses alors que les autres n’ont rien.

« Sur ces terrains (ceux de la Cressionnière où, plus tard sera édifié le Grand Parc), des sans foyers, des errants, désireux de se fixer, parce que la route suivie est vraiment trop longue et qu’ils n’en peuvent plus, ont bâti avec des moyens d’infortune des cabanes en planches, tirés de vieilles guimbardes de bohémiens, et c’est leur seul abri. Nous sommes dans le domaine (!) de la “cressonnière”, une zone qui semble perdue, sans aucune hygiène, où l’eau croupit, où la vase et les immondices s’accumulent, à deux pas de la cité, tout près des solides demeures du boulevard, du confort moderne et du luxe. » (p.173)

L’indignation de Merlet est à son comble quand il évoque les enfants des rues, abandonnés de tous ; certains d’entre eux pourront être recueillis dans un asile municipal où l’on essaiera de les réparer – sans grande chance d’y parvenir.

Il faut lire Merlet pour sortir des images répandues sur Bordeaux et apprendre avec lui à voir la misère qui nous entoure sans porter sur ceux qu’elle frappe le moindre regard condescendant.


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