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Mort de Dominique Bellat, « le Johnny de la rue Sainte-Catherine »

Dominique Bellat, surnommé « Johnny », du nom de son idole, s’est éteint lundi 24 juillet à l’âge de 68 ans. Sans domicile fixe durant plus de 30 ans, il est devenu une figure de la rue à Bordeaux. Les amis et personnes qui l’ont connu ou côtoyé témoignent d’un homme « généreux et engagé », « un gars habitué à se battre, à résister et à rebondir ».

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Mort de Dominique Bellat, « le Johnny de la rue Sainte-Catherine »

Dans la rue, on l’appelait « tonton », ou « papy » pour les plus jeunes. Dominique Bellat, plus connu sous le surnom de « Johnny », est décédé lundi 24 juillet des suites d’un cancer à l’âge de 68 ans. Sur sa page Facebook, les hommages pleuvent : un « homme généreux et engagé », un « guerrier de lumière ».

« Aujourd’hui les rues pleurent mais les pavés se souviendront toujours des valeurs que tu as semées » a écrit Elsa Maillot, de la Ferme des Lilas, un lieu d’accueil et d’hébergement pour les sans-abri à Langon.

« Grande gueule » et engagé

« C’était une grande gueule, mais un bon gars, bienveillant », rapporte Frédérique Lacoste. Cette amie décrit un homme « très mobilisé dans les luttes sociales à Bordeaux, que ce soit lors des Gilets jaunes ou lors de l’expulsion de la Zone Libre à Cenon ».

Ken Wong-Youk-Hong était également très proche de Dominique Bellat. Employé à l’époque aux Nouvelles Galeries à Bordeaux, il l’a rencontré dans le quartier. Les deux hommes ont tissé des liens. Le premier, photographe bordelais, a régulièrement photographié le deuxième. Il confie :

« Il fera à jamais partie de mon aventure humaine et photographique. Il y aura un avant et un après. »

« 33 ans dans la rue, la grande âme » Photo : Ken Wong-Youk-Hong

Dans des notes écrites par Dominique Bellat, celui-ci évoque cette rencontre :

« En 2016, Ken arrive “chez moi” devant le Mac Do de la rue Sainte-Catherine. Il me demande s’il peut me prendre en photo. Je lui ai dit oui. Depuis ce jour il a été accepté dans la famille de la rue, il est devenu le photographe des sans-abris, il s’est battu pour les rendre visibles à travers sa page Facebook « l’œil de Ken » et à travers plusieurs livres, en particulier “Comme une ombre dans la ville”. »

Dans ce texte, Dominique Bellat revient sur les grands événements de sa vie, avec en introduction : « Souvent quand je commence à raconter ma vie, on me répond : “Tu devrais écrire un livre”. »

Liberté de rockeur

« Durant ces longues journées cloué au lit, Johnny a souhaité mettre par écrit le récit de sa vie. Il était très fatigué et parler lui demandait beaucoup d’efforts », rapporte Philippe Dufour, ami qui l’a accompagné sur cette dernière période difficile.

Né le 28 février 1956 dans un village du département des Vosges, Dominique Bellat est le plus jeune d’une fratrie de trois garçons. À 17 ans, il quitte le domicile familial « avec [sa] guitare sur le dos », et enchaîne les petits boulots aux quatre coins de la France : travaux dans une ferme en Camargue, vendanges dans le Beaujolais, plongeur dans un restaurant des Alpes, et commis de cuisine chez Paul Bocuse, entre autres.

Après son service militaire, effectué à l’âge de 20 ans dans la Marine nationale à Toulon, il se retrouve sans travail, ni appartement, « le cercle vicieux qui conduit beaucoup de monde dans la rue », écrit-il.

« En 1989, je faisais la manche quand j’ai vu un “Pascal” (billet de 500 francs) tomber dans ma boîte. J’ai levé la tête et je l’ai vu, là devant moi, mon idole Johnny Hallyday. Il m’a laissé sa carte et m’a dit de passer le lendemain à son bureau sur les Champs-Élysées. »

Dominique Bellat décroche un poste d’éclairagiste sur une tournée de la star française. L’aventure se termine deux ans et demi plus tard avec « un beau chèque » dans la poche. Il vit dans les hôtels et ne manque pas de générosité envers ses amis de la rue.  

« Magicien » des rues de Bordeaux

À 30 ans, après un échec amoureux, Dominique Bellat retourne dans les rues de Paris, Montpellier, Nîmes, Sète, Carcassonne, Saint-Dizier, Limoges… pour arriver à Bordeaux en 1993, qu’il quitte en 1995 après avoir subi une agression place Gambetta. De nouveau sur la route, il est à Paris où, en 1998, il assiste au concert de Johnny Hallyday au Stade de France. Il vit sans domicile fixe dans la capitale trois ans, entre le quartier latin et Montmartre. Il a comme voisine Dalida qu’il croise quotidiennement et qui lui « laissait à chaque fois un joli billet ».

« J’allais dormir sur les marches de l’église et au matin le curé me réveillait avec un petit café et un croissant. »

De retour à Bordeaux, Dominique Bellat fait de nombreuses rencontres :

« Quand j’ai eu la chance de le rencontrer, il y a huit ans, Johnny était un magicien de la rue, il savait demander, recevoir, mais aussi donner, partager, échanger, s’engager… un magicien qui gueulait souvent, mais ne se plaignait jamais. Un gars habitué à se battre, à résister et à rebondir », confie Philippe Dufour.

« Un magicien de la rue » Photo : Philippe Dufour

La rencontre avec Alban Cavignac, fondateurs des Maraudeurs, permet à Dominique Bellat de s’investir dans l’association comme bénévole pour les maraudes :

« Un lundi, en 2018, il m’appelle pour la maraude. Je lui réponds que c’est impossible. J’ai les pieds en sang. Alban finit sa maraude, passe me prendre et me ramène chez lui. J’y suis resté presque trois ans », note-t-il dans ses écrits. 

« Le Johnny de la rue Sainte-Catherine »

En 2020, Frédérique Lacoste accompagne Dominique Bellat dans ses démarches pour obtenir un appartement à Blanquefort en 2020, après 33 ans sans domicile fixe. « Un appart, le rêve de tous les sans-abri, mon rêve. » Un tournant dans sa vie.

« Mais cet appartement tant souhaité m’a coupé du monde de la rue, séparé de la “famille de la rue”, de mes amis de passage : ceux qui s’arrêtaient pour me laisser une pièce, m’offrir un café (avec 6 sucres) et surtout pour échanger avec moi, me parler, me tenir compagnie quelques minutes, s’intéresser à moi… Tout ce monde me manque énormément », confie-t-il dans ses écrits. 

Dominique Bellat a aussi pu compter sur son « amour », Sylvie, habitante de Saône-et-Loire et rencontrée sur Facebook. Leur passion commune pour Johnny Hallyday était le moteur de cette relation à distance :

« C’était le Johnny de la rue Sainte-Catherine de Bordeaux. Toutes les personnes qui l’ont connu ont fait de lui un grand-père, un père, un frère ou un grand ami. Il avait une grande gueule mais également un grand cœur. […] Il a rejoint son idole et les étoiles. »

Les funérailles de Dominique Bellat se dérouleront jeudi 27 juillet à 14h au crématorium de Sainte-Eulalie.


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