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Avec Duchesse Bleue, Alexia Duc défie les diktats de la société et de la musique

Alexia Duc, alias Duchesse Bleue, fait son entrée dans le monde de la musique avec un premier EP sorti en avril 2023. Déjà investie dans le théâtre, elle veut défendre la place des artistes queer et LGBT dans le monde musical. Ses compositions « indie pop électro en français » témoignent de son engagement, qu’elle souhaite universel. Nouveau portrait de notre série « Idée en tête ».

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Avec Duchesse Bleue, Alexia Duc défie les diktats de la société et de la musique

« Plus besoin de coller aux clichés de la pub ou du ciné
J’aime les poils et que tombent les seins
Inventer les codes lesbiens »

Cet extrait de « Gouine », le tube musical d’Alexia Duc, en dit long de la parole que veut porter cette artiste bordelaise aux oreilles des mélomanes. Seulement, son militantisme ne passe pas aussi facilement que prévu et, en réajustant sa chemise bleu électrique, elle raconte une expérience « beaucoup moins sympa » que prévu.

Comédienne, metteuse en scène et directrice de la compagnie de théâtre « C’est pas Commun » depuis 7 ans, Duchesse Bleue – son nom d’artiste – dont le premier EP est sorti fin avril 2023, décrit la découverte d’un milieu qui a en effet entraîné son lot de déceptions.

Sans concession

En sirotant son jus d’orange accoudée à une table d’un bar, Alexia Duc, 31 ans, ajoute « que c’est hyper important que des gens comme [elle] en fassent partie ». Elle soutient qu’être lesbienne et se définir comme queer – personne dont l’orientation ou l’identité sexuelle ne correspond pas au modèle social hétéronormé, dixit le Larousse –, ne l’a pas aidée dans le monde de la musique, souvent « largué sur les questions de genre, LGBT et même de féminisme ».

Dans un « État des lieux de la présence des femmes dans la filière musicale » publié en février 2023, le Centre National de la Musique note la faible présence de celles-ci. Il relève qu’ « au sein des différentes structures qui œuvrent à la création et à la diffusion de musique, la place des femmes diminue au fur et à mesure que la hiérarchie s’élève jusqu’aux plus hauts postes de direction ».

Emi Heddache, coordinatrice de l’association « La Foudre prend racine » qui a accompagné la réalisation du projet de Duchesse Bleue, ajoute aux difficultés rencontrées par les femmes celles des personnes issues de minorités de genre et sexuelles rencontrées dans un univers encore dominé statistiquement par les hommes. Elle affirme que s’afficher queer peut freiner une carrière à partir du moment où s’installe une vigilance permanente et que l’on ne bénéficie pas du privilège de savoir que « partout où on irait ça se passerait bien ».

Sans compter qu’Alexia Duc « assume d’être politisée dans ses chansons et d’être lesbienne », poursuit Emi Heddache. Elle relève que si de nombreux artistes sont issus de la communauté LGBT et sont engagés pour ses droits, la plupart ont fait leur coming-out après leur accès à la notoriété. Alexia Duc veut faire le chemin inverse : assumer son homosexualité et sa politisation comme faisant partie intégrante de son identité artistique.

Alexia Duc dénonce le « cis-tem » Photo : MP/Rue89 Bordeaux

Bouleverser codes et diktat

Alexia Duc est en effet une artiste très engagée et affiche fièrement sur son T-shirt le solgan « fuck le cis-tem », allusion au modèle « cisgenre » dont la norme est une identité de genre en adéquation avec le sexe assigné à sa naissance.

Elle revendique comme livre de chevet « Le Génie Lesbien » d’Alice Coffin, dans lequel l’autrice milite pour la subversion des codes sociaux associés à l’hétéronormativité qui enferment les femmes, et notamment les lesbiennes, dans des représentations genrées et sexistes.

Son engagement transparaît aussi dans son nom de scène, « Duchesse », une insulte réappropriée à partir de son propre vécu. Y accoler « Bleue » aurait pu se limiter à une question de goût personnel, mais avec Alexia Duc le raisonnement politique n’est jamais loin. Parmi les « 1000 autres explications que je pourrais te donner », il y a le fait que « c’est la couleur des garçons, donc ça aussi je vais me le réapproprier ».

Autres codes et diktats à bouleverser : Alexia Duc, qui n’a pris que des cours de chant, est entrée dans la musique en autodidacte, contrairement à « tous [ses] potes qui ont pris des cours de piano dès l’âge de 4 ans et dont les parents font de la musique ». Son père est réparateur des machines d’un centre de tri de La Poste et sa mère artiste peintre. Petite elle nourrissait son rêve de musique en chantant sous sa douche à Saint-Médard-en-Jalles où elle a grandi, et s’imaginait passer les castings des émissions comme La Nouvelle Star.

« La musique c’est autre chose qu’un truc technique »

D’une enfance plutôt solitaire avec « une certaine liberté », Alexia Duc en tire la qualité de ne pas avoir peur de foncer quand elle a un objectif ou une idée. Et pour la musique c’est très clair, elle veut en finir avec l’éternelle pression de la légitimité. « La musique c’est autre chose qu’un truc technique », affirme-t-elle.

Elle réalise ses compositions « indie pop électro » sur un logiciel gratuit de création et d’enregistrement musical notamment utilisé par des non-professionnels. Ce qui lui vaut des critiques de la part du milieu, des remarques qui remettent en cause sa légitimité à ses yeux. Toutefois, Alexia Duc est convaincue : la musique doit être accessible à tout le monde, autant dans sa réalisation que dans son écoute.

Même pour décrire le style de son EP, elle revendique un détachement des carcans musicaux. Au mot « indie » – « vocabulaire de musicien, de gens qui s’y connaissent » – elle préfère « indé » pour « indépendant ». De même, elle précise qu’elle chante « en français » car c’est « hyper important que les choses soient accessibles. Tu vois dans “pop”, ce que j’aime, c’est populaire ».

Dépasser le public « queeros » comme elle l’appelle, est un de ses objectifs.

« Je crois qu’énormément de gens peuvent se reconnaître dans mes paroles et dans ce que je suis », affirme-t-elle. Je ne veux pas être une niche. »

Grandes ambitions recherchent grandes écoutes

Avec 300 CD produits, les ventes sont loin de ses attentes. Une série de quatre concerts et à peine 5 ou 6 CD vendus par soir. Si les « gens streament plus aujourd’hui », ajoute Emi Heddache, il reste que Duchesse Bleue comptabilise 150 écoutes en moyenne par morceau sur Spotify. Loin derrière ses grandes inspirations musicales : November Ultra, Léonie Pernet, Mansfield Tya, Jeanne Added ou encore Pomme.

Alexia Duc commente dans un soupir :

« Je suis assez déçue du nombre d’écoutes ou de vues sur Youtube. En fait, quand les gens  commencent à écouter ma musique, ils kiffent. Mais la question maintenant c’est de savoir comment on fait pour que d’autres gens écoutent. Je pense que ça va prendre du temps. »

Pas de quoi totalement décourager la Duchesse Bleue pour autant. Pour son prochain album, elle change de stratégie et compte dévoiler ses titres un par un.

Emi Heddache garde sa confiance intacte et affirme avec force « croire au projet au-delà des vues ». À travers sa musique, Alexia Duc souhaite communiquer un message d’acceptation, d’écoute de son corps de ses émotions et de ses désirs. En « sortant du placard » avec son coming-out, elle a ramené un tas d’émotions « qu’elle réprimait depuis des années ». C’est encore dans Gouine qu’elle se livre :

« Comme l’impression de faire semblant tout le temps
Comédienne piégée dans mon rôle
Avec ma robe et mes talons, pour agripper de l’attention
Suivi le seul ordre montré
Et puis tout faire exploser. »


#queer

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