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Les associations dépassées par l’augmentation de la pauvreté en Gironde

Les Restos du cœur, la Croix Rouge et le Secours populaire s’alarment d’une augmentation de 20 à 35% des demandes d’aide alimentaire, alors que leurs propres moyens fondent avec la hausse des prix de l’alimentation et des énergies. Cet effet ciseaux les oblige à revoir leurs critères de distribution alors qu’un sondage auprès des Français relève le seuil de la pauvreté à un niveau très proche du Smic.

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Les associations dépassées par l’augmentation de la pauvreté en Gironde

« C’est une famille qui dort dans sa voiture », décrit Christiane, responsable du centre de distribution des Restos du cœur du nord de Bordeaux, désignant au loin une jeune femme portant un petit garçon dans ses bras.

Ce mercredi après-midi, au 357 boulevard Alfred-Daney, des personnes attendent d’être appelées par les bénévoles pour venir récupérer des denrées alimentaires. Parmi elles, de nombreuses familles exilées, à l’instar de cette mère isolée de 21 ans, originaire d’Afrique subsaharienne. Elle a entamé des démarches de demande d’asile et vit seule avec sa fille âgée de quelques mois. Sans travail, elle vient une fois par semaine.

Des rationnements

Daney est l’un des deux centres de distribution à Bordeaux. Il couvre notamment les quartiers de Bacalan, des Aubiers et du Grand Parc. 35 bénévoles s’y relaient. L’autre centre est situé rue Leydet, vers la gare. À Bordeaux Nord, 700 personnes sont inscrites sur la liste des bénéficiaires. « Environ 400 d’entre-elles viennent régulièrement », explique Marie-Noëlle, co-reponsable du centre de distribution :

« Il y des retraités, des parents isolés, des familles étrangères en attente de régularisation originaires d’Iran, d’Afghanistan, du Cameron, d’Ukraine… Nous avons des inscriptions toute l’année et elles sont en augmentation. L’inflation a touché tout le monde. Chaque personne ou famille inscrite passe une fois par semaine, le même jour et à la même heure. »

À l’arrière du bâtiment, la distribution s’organise. Fruits, légumes, féculents, laitages, de quoi cuisiner des repas équilibrés, sont donnés gratuitement aux bénéficiaires. « Nous achetons un tiers de ce qu’on nous distribuons », expose Christiane.

« L’augmentation des prix de l’énergie nous a impacté directement. Les denrées sont livrées par camion souvent, il a fallu faire avec l’augmentation du gasoil. Les prix des aliments ont doublé. Le lait est un produit qui va être rationné vu son prix. »

Centre de distribution des Restos du cœur boulevard Alfred-Daney Photo : VB/Rue89 Bordeaux

« La classe moyenne commence à disparaître »

Comme Les Restos du cœur, des associations nationales de lutte contre la pauvreté tirent la sonnette d’alarme sur la situation de leurs stocks et de leurs finances. Pour Françoise Casadebaig, présidente départementale des Restos en Gironde, la situation est alarmante :

« La classe moyenne commence à disparaître et la pauvreté touche de plus en plus de foyers à cause de l’inflation, de l’augmentation des coûts de l’énergie et de la précarité des emplois. »

Ce n’est pas seulement le constat des Restos du cœur, dont la direction nationale vient d’annoncer un trou de 35 millions d’euros pour boucler l’année. C’est aussi celui de la Croix Rouge française qui s’attend à un déficit de 45 à 50 millions cette année, et du Secours populaire qui vient de publier son baromètre sur la pauvreté. Toutes ses structures ont sollicité les médias, chacune de leur côté, en moins d’une semaine :

« En réalité, les difficultés durent depuis plus d’un an, confie Françoise Casadebaig. Chacun a essayé de faire de son mieux en attendant que le contexte s’arrange, mais là on se dit qu’on a tout essayé et qu’on ne peut pas plus. »

De nouveaux venus

Les 42 centres des Restos du cœur en Gironde, un des départements qui en comptent le plus en France, voient le nombre des bénéficiaires augmenter, tout comme le nombre de repas distribués, de « plus de 23% par rapport à l’année dernière, contre 35% au plan national » ajoute la présidente.

« Nous avons distribué déjà 1,4 million de repas sur la période estivale, qui n’est pas encore terminée, contre 1,1 million l’année dernière. Pour cette année qui n’est pas encore complète [une année court de début octobre à fin septembre, NDLR], on est à 2,758 millions. »

Deux collectes sont effectuées par les Restos du cœur, une pour la période hivernale, une pour la période estivale. « Celle du mois de mars nous a permis de réunir 330 tonnes de denrées, ce qui nous permet de fonctionner 4 mois en temps normal. » L’afflux de nouveaux bénéficiaires change la donne.

« En Gironde, ceux qui sont venus pour la première fois cette année représentent plus de 60% des bénéficiaires, détaille Françoise Casadebaig. Ce sont des personnes qui n’avaient pas besoin il y a un an ou deux. On y trouve des foyers qui n’arrivent pas à faire face à leur facture énergie, des personnes qui vivent avec un smic ou travaillent en intérim, des étudiants qui galèrent… »

Coup de pouce

Comment l’association créée par Coluche fera-t-elle face à cette situation ? Le nombre de repas distribué pour une personne seule va ainsi diminuer, passant de 9 à 6 par semaine. Le nombre de bénéficiaires va lui aussi être revu à la baisse pour la campagne hiver. Christiane explique :

« Il y a un barème d’été et un barème d’hiver. Cet hiver, nous allons devoir utiliser le barème d’été qui est un peu plus restrictif. Des personnes aidées l’hiver dernier risquent de ne plus pouvoir l’être. »

Françoise Casadebaig surenchérit :

« L’association est en difficulté, elle n’a pas de quoi boucler son budget et ne veut pas creuser le déficit. Les dons des magasins sont en baisse avec la nouvelle tendance antigaspillage et la vente dans leurs rayons des produits remisés. Nous menons une réflexion pour l’avenir. On va continuer à aider et s’adapter à nos moyens. Il faut savoir que depuis sa création [en 1985, NDLR], l’objectif a toujours été de donner un coup de pouce à ceux qui sont dans le besoin. Ce coup de pouce pourrait diminuer. »

Les jeunes sont de plus en plus exposés Photo : VB/Rue89 Bordeaux

La précarité touche les plus jeunes

La Croix Rouge fait face elle aussi à ce dilemme. Elle a lancé un appel à la mobilisation des pouvoirs publics et des entreprises ce mardi 5 septembre, qui « a été très bien entendu » affirme l’administrateur de l’antenne girondine, Benjamin Gandouet.

« On a un tissu d’entreprises donatrices qui permet de garder espoir sur la manière dont on va traverser cet hiver. Un certain nombre d’entre elles se sont engagées à renouveler leur soutien. »

Dans cette association d’aide humanitaire fondée en 1864, le constat général est le même. Les 13 unités de la Gironde « rencontrent la même préoccupation avec de nouveaux visages de la précarité qui émergent ».

« Nous avions une augmentation des bénéficiaires de plus 22% en 2022, commente Benjamin Gandouet. Aujourd’hui, une tendance se confirme avec plus de 30% chaque trimestre depuis le début de l’année. On a de nouveaux publics qui basculent dans la précarité comme les contrats précaires, les intérims, les familles monoparentales, les étudiants… »

Plus stupéfiant encore : la délégation territoriale de la Croix Rouge comptabilise parmi ses bénéficiaires « plus de 30% de moins de 15 ans, plus de 15% chez les jeunes de 15 à 25 ans, 18% chez les plus de 60 ans ».

Effet ciseaux

A cette situation de tension, vient s’ajouter l’explosion de la facture énergétique estimée au niveau national à 45 millions d’euros de coûts supplémentaires, dont 25 restant à la charge de l’ONG.

« Ce qui nous met devant ce que j’appelle un effet ciseaux. Il y a l’augmentation des coûts de l’énergie et la baisse des quantités des denrées. C’est une équation complexe. »

La Gironde « n’échappe pas à cette crise » qui s’étend à tous les sites de la Croix Rouge. L’augmentation des demandes touche « les travailleurs saisonniers à Langon, une population migrante à Mérignac, des étudiants à Bordeaux… C’est une alerte globale ».

Celle-ci trouve un écho dans le baromètre de la pauvreté publié par le Secours populaire ce mercredi. Celui-ci relève un pourcentage de « 32% des Français [qui] ne peuvent pas se procurer une alimentation saine en quantité suffisante pour faire trois repas par jour ».

Contactée, la Fédération girondine du Secours populaire garde les détails de ses chiffres locaux pour une conférence de presse prévue ce mois-ci. Elle confirme cependant les tendances du baromètre sur le département.

https://twitter.com/SecoursPop/status/1699365579491041764

Un Français sur trois en difficulté

« Même si cela ne fait pas suffisamment la Une de la presse, les prix records de l’alimentation (+21,3 % depuis août 2021) soumettent la population à toute une série de chocs », confirme le baromètre 2023 au sujet de l’inflation.

Dans ce dernier, on apprend que 32% des Français ne parviennent pas à faire trois repas chaque jour et 36% se privent « pour que leurs enfants ne se retrouvent pas devant une assiette vide ». 43% sont confrontés à l’impossibilité de consommer des fruits et légumes tous les jours. Près d’un sur cinq (18 %) vit à découvert, dont un tiers des ouvriers et un quart des employés. Presque un Français sur deux (45 %) assure s’être retrouvé dans l’incapacité, absolue ou partielle, de payer certains actes médicaux.

La hausse des prix entamée en 2021 place ainsi le seuil de pauvreté selon les Français à 1377 euros nets en moyenne par mois. Ce revenu en dessous duquel une personne seule peut être considérée comme pauvre est en hausse de 114 euros sur l’année écoulée, se plaçant à 6 euros sous la valeur mensuelle nette du SMIC (1383,08 en septembre 2023). Ce qui appelle à considérer d’un autre œil de que doit être le salaire minimum de croissance en France, « l’un des pays les plus riches du monde » comme le rappelle le baromètre.


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