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30/04/2024 date de fin
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« Écoute les murs parler », en immersion à Cadillac, son hôpital et sa « ville des fous »

Ixchel Delaporte a passé des mois à l’hôpital psychiatrique de Cadillac, ainsi que dans la bastide où vivent aussi de nombreux patients. La journaliste en rapporte de bouleversants témoignages de ces « gueules cassées qui sont allées trop loin parce qu’elles ont trop bien compris », en premières ligne d’une psychiatrie en crise. Deuxième idée de « bouquin du coin sous le sapin ».

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« Écoute les murs parler », en immersion à Cadillac, son hôpital et sa « ville des fous »
Le parc au sein du centre hospitalier de Cadillac

« Heureux soient les fêlés, car ils laisseront passer la lumière. »

Cette citation de Michel Audiard, Ixchel Delaporte y souscrit peut-être. Non que son séjour à Cadillac-sur-Garonne, où elle s’est installée plusieurs mois pour réaliser ce reportage au long cours dans l’hôpital psychiatrique, ait été un fleuve tranquille.

Dans Écoute les murs parler (L’Iconoclaste, 230 pages, 21.90€), la journaliste n’occulte rien en effet des difficultés rencontrées, malgré la carte blanche donnée par la direction : l’accueil froid, voire hostile, de certains soignants, redoutant une énième enquête à charge ; l’accès entravé à certaines unités, notamment celle pour les malades difficiles (l’UMD), et à leurs patients ; et parfois la peur de réactions imprévisibles, notamment lorsque survient pendant son séjour à Cadillac l’affaire Lola, cette jeune fille violentée et tuée à Paris par une déséquilibrée.

Mais le récit de ses rencontres est lumineux, car derrière les murs de l’hôpital et de la bastide, où vivent une centaine de patients en milieu ouvert, il nous donne à voir et entendre des destins brisés, parfois sur le point d’être effacés – de nombreuses personnes hospitalisées n’ont plus de lien avec leurs proches.

« Les vies d’ici ont pris des coups, écrit-elle. Des gueules cassées, fracassées, éreintées. Elles sont allées trop loin parce qu’elles ont trop bien compris. L’hôpital fait fonction de filet, in extremis. Il réceptionne tout ce qui n’est pas supportable dehors. Ici, à l’intérieur, atterrit un concentré de l’inacceptable. »

Poètes maudits

Et Ixchel Delaporte nous émeut en reconstituant toutes ces tragédies humaines méconnues. Il y a celle de Thierry Metz, que l’auteure n’a pas pu voir mais qu’elle avait lu. Il était entré de son plein gré à Cadillac en 1996 pour soigner son addiction à l’alcool, déclenchée par la mort de son fils de 8 ans, tué sous ses yeux par un chauffard. Le poète a écrit L’homme qui penche à l’hôpital, mais celui-ci ne l’a pas empêché de tomber : Thierry Metz s’est suicidé peu après sa sortie, chez lui, à Bordeaux en 1997.

En revanche, l’auteure a rencontré Sylvie dont un recueil de poésies, Mauve, a été publié quand elle avait 17 ans au Castor Astral. Trois ans plus tôt, après la découverte d’une boulette de shit par ses parents, elle était envoyée à Cadillac, sous camisole de force. La suite sera une descente aux enfers – viol, séparation, perte d’un enfant, alcool. Et un retour à Cadillac pour soigner sa schizophrénie.

« J’ai le syndrome de Diogène, j’accumule », dit Sylvie en accueillant Ixchel dans son appartement jonché de détritus, de livres, de CD et et de mégots.

« – Pourquoi tout est par terre ?

– Parce que je ne suis rien. Je suis une malade mentale de merde. J’attends rien de la vie. Elle n’attend rien de moi. Je n’ai aucune raison de m’occuper de tout ça. Je n’ai pas de but. Je suis une clocharde céleste. »

« Déjà ailleurs »

L’auteure évoque plus loin le « décalage total entre l’apparence [des patients], parfois négligée ou même repoussante, et leur maturité, leur immense lucidité. Rarement j’ai rencontré des êtres humains aussi malmenés par la vie et capables d’appliquer la devise socratique “Connais toi toi-même” ».

Sylvie fait partie de la centaine de patients de l’hôpital qui vivent en ville, en milieu ouvert mais parfois dans des taudis loués par des propriétaires peu scrupuleux – « la ville est aux mains de 6 ou 7 riches familles […] qui se gavent en [leur] louant des appartements », avec l’argent de tutelles parfois peu regardantes.

C’est à l’unité Marguerite qu’Ixchel Delaporte a croisé un autre artiste déchu, Robert (le prénom a été changé). Ex-bassiste du groupe de rock bordelais Strychnine, il est victime d’une démence précoce provoquée par l’abus de drogues dures. L’auteure a retrouvé son histoire dans Mémoire d’un égaré volontaire, un livre de Kick, un autre musicien de Strychnine, et même un album réalisé en 1999 par Robert sous son propre label.

« Il joue seul à la guitare. Il interprète ses textes. Il paraît déjà ailleurs. Son univers est émouvant, mélancolique, un peu destroy. »

Folie dure, folie douce

A l’UMD, Ixchel Delaporte a approché les versants les plus terribles de la maladie mentale. Elle n’a pas pu échanger avec Romain Dupuy, le meurtrier d’une infirmière et d’une aide-soignante à Pau, qui a récemment obtenu le droit de changer d’unité. Mais elle a rencontré Jean, qui lui a témoigné de ses souffrances de psychotique, « une maladie qui lui dicte son humeur et qui transforme chaque individu en intrus potentiel ». Elle apprendra ensuite que ce patient, à l’âge de 25 ans, a tué et démembré sa mère dans une crise de démence consécutive à une rupture des traitements.

D’autres moments de folie plus douce ponctuent toutefois le livre, arrachant ici où là un sourire. Comme celle de Bertrand, 49 ans, dont 24 d’hôpital psychiatrique, « constat d’une vie foutue », lâche-t-il à Ixchel, avant de lui dire qu’il est malgré tout « content de faire de la télétransmission avec des extraterrestres ».

« C’est dangereux mais ils sont transparents et ils rentrent dans la matière. Il faut leur donner à manger sinon ils rentrent en nous. Ils aiment le coulommiers, uniquement ce fromage là. »

Ou encore Michèle, « l’Arletty de Cadillac », qui se promène avec une ample jupe et sans culotte pour pouvoir uriner et déféquer à son aise. Mais cette figure locale, polie et de bonne humeur, connaît tout le monde, et est appréciée. Issue d’une famille juive en partie décimée dans les camps de concentration, elle avait été été internée par sa fille dans une période de dépression et d’alcoolisme. Et vit désormais en milieu ouvert.

« Cimetière des vivants »

« Ecoute les murs parler », égrène ainsi quelques histoires douloureuses, quelle que soit l’origine sociale ou géographique des patients, venus parfois du bout de la rue, comme Marc, ancien patron du bar PMU de Cadillac. Après la mort de sa femme (cancer), il tombe lui-même malade et essaie de se tuer en avalant une boîte de médicaments. Il est illico enfermé pour prévenir une nouvelle tentative.

Marc ne peut plus parler et avance en fauteuil roulant, mais documente dans un carnet « des abus de pouvoir, récurrents, si minuscules », ou des « mots blessants » d’infirmières de l’unité Charcot, réputée une des plus dures.

« Un jour, il a dit à l’une d’elles qu’on avait réhabilité le cimetière des Oubliés mais qu’ici, c’était le cimetière des vivants. »

Après avoir décrit la misère qui sévit dans les vignes de Gironde, la journaliste évoque ici celle qui touche la psychiatrie, même si ce n’est pas le cœur de son sujet. Il est par exemple question de la baisse de 60% du nombre de lits entre 1976 et 2003. Un phénomène que même la crise sanitaire et ses effets sur la santé mentale ne sont pas parvenus à endiguer.

« Le soin ne tient qu’à un fil, estime-t-elle. Les psychiatres, si peu nombreux, officient à la chaîne. Il manque près de 30 postes d’infirmiers. Les patients se sentent maltraités par les soignants, eux-même se considérant malmenés par l’institution psychiatrique. Hormis la maison des usagers et les séances d’ergothérapie, les heures et les jours s’écoulent dans la répétition et l’ennui qui, pour certains patients, accentuent le malaise psychique. “Je ne sais plus, m’avait dit une jeune patiente schizophrène, si c’est la maladie ou l’enfermement qui sont en train de me rendre dingue”. »

Au manque de moyens humains, et donc d’écoute et d’occupations proposées aux patients, répondent la persistance de pratiques parfois décriées – la camisole chimique, les chambres d’isolement, la contention, les électrochocs…

Séismes intérieurs

Avec humanité, Ixchel Delaporte privilégie néanmoins la description des liens de solidarité qui se nouent entre patients, et dans ces lieux où, à Cadillac, ils sont accueillis avec bienveillance : la Maison des usagers, au sein de l’hôpital, le café-librairie Jeux de mots et son patron Christophe, le bar-tabac…

L’accueil des personnes les plus en marge de la société est une tradition ancienne à Cadillac : l’hôpital Sainte-Marguerite de la Charité a été fondé au XVIIe siècle par le duc d’Epernon pour héberger les pèlerins pauvres et les nécessiteux. Les premiers malades mentaux sont arrivés en 1760.

Ixchel Delaporte a voulu s’immerger dans la « ville des fous » à la suite d’un « séisme intérieur » ressenti lorsqu’elle travaillait sur Les raisins de la misère. Une réplique de ses souvenirs d’enfance, lorsqu’elle rendait visite à une tante internée. Un hommage à son père, historien des sciences décédé en 2019, et dont elle a rêvé presque toutes les nuits lorsqu’elle était à Cadillac. Et une volonté de remettre le sujet sur la table.

« Pourquoi la société s’acharne-t-elle à détourner le regard d’un continent fait de treize millions de Français atteints de troubles psychiques ? », s’interroge-telle. Parce que, répond-elle en conclusion, la maladie mentale « fait si peur qu’elle est indicible ».

Mais raconter autour d’elle ce « voyage en terres intérieures » a contribué à « libérer la parole » de proches qui ont eu affaire personnellement à la psychiatrie. Et offrir un livre dédicacé « avec beaucoup d’émotion » à votre serviteur et son frère, qu’Ixchel a eu l’occasion de rencontrer à Cadillac.


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