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Morte à la rue à Bordeaux, Bernadette a été identifiée mais sera enterrée avec les indigents

Cette femme de 69 ans a été découverte sans vie impasse Caillabet à Bordeaux jeudi 30 novembre 2023, sans papiers d’identité. Une enquête a été menée pour l’identifier, notamment grâce à l’association Les Robins de la rue. Elle s’appelait Bernadette Vivier et sera inhumée ce mercredi 17 janvier dans le carré des indigents, son corps n’ayant pas été réclamé par la famille.

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Morte à la rue à Bordeaux, Bernadette a été identifiée mais sera enterrée avec les indigents
Bernadette a été retrouvée sans vie impasse Caillabet à Bordeaux le 30 novembre 2023

Beaucoup connaissaient sa silhouette, sa corpulence menue, ses cheveux blonds, ses yeux verts noisette, son sourire, son manteau noir, et son chariot à roulettes. Elle remontait le cours d’Albret à son rythme, à la cadence d’une personne attendue nulle part. Puis elle marchait dans les parages du tribunal, côté place de la République ou place Pey-Berland.

Parfois, elle poussait jusqu’à Mériadeck, tantôt pour se mettre au chaud dans la galerie marchande, tantôt au frais près du bassin de l’esplanade Charles-de-Gaulle.

« Elle passait en bas de chez moi tous les jours à 15h45, raconte Cécile, une habitante du cours d’Albret. La première fois que je l’ai croisée sur le trottoir, mon premier réflexe a été de lui demander comment elle s’appelait. Elle s’est présentée comme Bernadette. Elle avait des chaussures usées et n’a jamais voulu me donner sa pointure pour lui trouver une paire. Elle ne demandait jamais d’argent. Elle ne buvait pas d’alcool, et une fois, je crois, je l’ai vue écraser une cigarette. Elle me disait : “Ne vous inquiétez pas, je n’ai besoin de rien”. Chaque année, pour Noël, je lui préparais un Tote-Bag et je lui glissais quelques affaires. »

« Connue comme le loup blanc »

« Toujours courtoise, petite voix, très discrète, et toujours les bons codes de la société », Bernadette était connue et appréciée des riverains et des associations de maraudes. Sauf que ce jeudi matin, le 30 novembre à 7h30, quand un drap blanc a recouvert son corps inanimé sur le trottoir de l’impasse Caillabet, personne n’est parvenu à identifier complètement celle qui était « connue comme le loup blanc ».

« J’habite ici et je la voyais tous les soirs en rentrant, rapporte une riveraine. Il m’arrivait même de lui ouvrir la porte du garage de la résidence pour qu’elle se mette à l’abri de la pluie ou du froid. J’ai essayé de l’aider en lui apportant des repas, du café et du chocolat. Mais à chaque fois que je lui proposais d’appeler un foyer, elle me disait : “Si c’est pour me faire agresser, c’est pas la peine”. Et le Samu social, n’en parlons pas. Elle partait en courant. »

A la maison de quartier Les Coqs Rouges, au bout de l’impasse, les gorges se nouent quand on parle d’elle :

« J’avais une réunion ce matin là et quand j’ai vu les pompiers et le drap blanc, j’ai compris », rapporte une éducatrice qui a du mal à en dire plus.

Une autre nous accompagne jusqu’à l’ « ancienne entrée » :

« On la voyait arriver en milieu de l’après-midi, elle se mettait dans le coin là pour se protéger de la pluie. Avant les travaux de rénovation, il y avait un auvent et c’était mieux abrité. Elle s’installait face au mur et mettait un carton pour écrire, comme sur un bureau. »

En attendant une nouvelle décision de justice

« Elle écrivait beaucoup, elle avait un calepin, je ne sait pas ce qu’elle écrivait. Elle ne parlait à personne, juste bonjour, au revoir ou bonne soirée. Comme on la voyait arriver vers 16/17h, on a supposé qu’elle dormait quelque part », poursuit la première.

C’est ainsi « depuis 7 ans ». Même les parents des enfants qui fréquentent la maison de quartier la connaissaient. « Ces derniers temps elle toussait beaucoup, mais quand on lui posait la question, elle disait que ça allait », raconte un père qui attend son fils à la sortie.

Selon Corinne Dalbera, Bernadette est décédée d’une mort naturelle, « un arrêt cardiaque ». La présidente des Robins de la rue, très émue, a lancé en novembre un appel sur la page Facebook de son association pour aider à l’identifier, « afin qu’elle ne soit pas enterrée sous X ». Des papiers d’identité retrouvés dans ses affaires se sont avérés ne pas être les siens. Au CCAS (centre communal d’action sociale), elle était enregistrée comme Bernadette Luce, sans aucun document officiel.

« J’ai été amenée à la voir quotidiennement », poursuit Cécile, l’habitante du cours d’Albret :

« On parlait de tout et de rien, de la pluie et du beau temps. A plusieurs reprises, j’ai essayé de la questionner, et j’ai cru comprendre qu’elle avait tout perdu sur une décision de justice. Elle m’a dit qu’elle avait une famille et des enfants, que cette décision lui a fait perdre sa famille. Elle restait autour du tribunal dans l’attente d’une nouvelle décision de justice. »

« L’injustice jusqu’à la mort »

L’appel lancé sur Facebook a permis par la suite de rentrer en contact avec des membres de la famille. Un test ADN confirmera l’identification de Bernadette. Toutefois, ils n’ont pas souhaité récupérer le corps.

Bernadette Vivier sera inhumée ce mercredi 17 janvier au carré des indigents au cimetière de Bordeaux Nord. Comme l’impose la loi pour les défunts qui n’ont pas été réclamés par leurs familles, elle sera enterrée sans pierre tombale. Seule une plaque est déposée pour indiquer l’emplacement (proposé sur une durée de 5 ans avant de déterrer les restes pour laisser la place à de nouvelles inhumations). Les noms, prénoms et dates de Bernadette n’y seront pas inscrits. « Elle aura connu l’injustice jusqu’à la mort », se désole Corinne Dalbera.

[Un passage de cet article a été supprimé sur demande de la famille]


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