Formée en animation sociale, diplômée en gestion de projet puis en coopération internationale et développement à l’IEP de Bordeaux, Juliette Cailloux s’est engagée dès 2018 auprès de personnes exilées à Bordeaux, avant de vivre et travailler dans un camp de réfugiés palestiniens en Cisjordanie.
Cette expérience, prolongée par des recherches menées entre la Palestine et le Liban sur les conditions de vie et la transmission de la mémoire dans les camps, nourrit aujourd’hui son engagement au sein de l’Observatoire des Camps de Réfugiés (O-CR) : association scientifique reconnue d’intérêt général qui enquête, cartographie et visibilise les réalités des camps de réfugiés.
Alors que les politiques migratoires européennes tendent à invisibiliser toujours davantage les personnes exilées, Juliette Cailloux défend une approche fondée sur les données, la transparence et la dignité. Son engagement la conduit à rejoindre l’Observatoire des Camps de Réfugiés en 2022, implanté à Paris, d’abord dans des fonctions de plaidoyer, puis de gouvernance. Elle en devient présidente, aux côtés de ses activités professionnelles dans le micro-crédit, en septembre 2025, succédant ainsi à l’eurodéputée Rima Hassan.

Rue89 Bordeaux : Qu’est ce que l’Observatoire des Camps de Réfugiés ? Quels sont ses financements et de quels moyens humains dispose-t-il ?
Juliette Cailloux : L’Observatoire est une association scientifique, reconnue d’intérêt général, dont le cœur de métier est d’enquêter, d’informer et sensibiliser sur les réalités des camps et des lieux d’encampement à travers le monde. Le siège est à Paris, avec environ une trentaine de bénévoles sur place, et nous coordonnons un réseau de près de 80 personnes, bénévoles ou chercheurs, dans différents pays. Depuis 2019, nous avons mobilisé environ 600 bénévoles, mais nous avons volontairement réduit les effectifs pour concentrer l’action sur un noyau stable et expérimenté.
Le financement repose principalement sur les adhésions et les dons privés. Nous avons mis en place une veille des partenariats financiers publics et privés, répondons à des subventions et sollicitons des fondations. Nous bénéficions aussi d’un mécénat de compétences, notamment avec une société qui développe notre plateforme de données cartographiques.
« Alimenter les recherches, les plaidoyers et la sensibilisation »
Cette cartographie est essentielle : elle recense depuis 2019 plus de 150 lieux d’encampement étudiés, permet d’accéder à des rapports détaillés sur la population, la surpopulation, l’accès à l’éducation, la santé, l’eau potable, et de comparer ces données entre camps.
Pour professionnaliser l’association, nous avons besoin d’un premier emploi salarié qui coordonnerait les activités de financement, communication et gestion des partenariats. Le bénévolat est extrêmement important, et nous comptons sur des personnes très compétentes qui mettent leur temps et leurs expertises au service de l’Observatoire, mais nous visons la professionnalisation afin d’assurer la continuité et la qualité scientifique de notre travail.
Pourquoi est-ce important aujourd’hui de documenter les camps de réfugiés de façon indépendante et non gouvernementale ?
C’est fondamental, parce qu’on ne peut pas parler de solutions ou d’alternatives si on ne sait pas combien de camps existent, combien de personnes y vivent et dans quelles conditions. Le Haut commissariat aux réfugiés (HCR) publie des chiffres globaux, mais il n’existe pas de recensement exhaustif sur les camps eux-mêmes.
Cette opacité arrange beaucoup de monde : elle permet aux États de laisser des situations temporaires devenir permanentes. Certains camps, comme ceux palestiniens, existent depuis plus de 70 ans, mais continuent d’être présentés comme des solutions provisoires, malgré le droit au retour [dans les territoires occupés par Israël, NDLR] non respecté.
Sans données rigoureuses, transparentes et indépendantes, il n’y a pas de véritable redevabilité. Notre objectif est de rendre ces informations accessibles à tous : citoyens, médias, chercheurs, organisations humanitaires. Les données sont en open source, consultables librement, pour alimenter les recherches, les plaidoyers et la sensibilisation. Il est essentiel qu’un organisme indépendant puisse avoir un regard sur ces situations, parce que sinon, l’information est soit fragmentée, soit manipulée par des acteurs politiques ou étatiques.

Jusqu’à 500 000 réfugiés dans un camps
Quand on parle de « camps de réfugiés », quelle réalité cela signifie concrètement aujourd’hui ?
Il existe plusieurs typologies de camps. Les camps officiels, que l’on trouve surtout dans les pays du Sud global comme le Liban ou le Kenya, sont pérennes et parfois gérés par le HCR ou les États. Les populations y vivent parfois depuis des décennies : c’est le cas dans certains camps palestiniens au Liban où la mémoire de la Nakba et de l’exil se transmet depuis trois ou quatre générations. Ou encore le camp Dadaab au Kenya, le plus gros au monde avec 500 000 déplacés de la Somalie et du pays même.
Ces camps sont souvent organisés avec une administration, des murs, parfois des checkpoints, et peuvent accueillir des déplacés internes, des réfugiés ou des personnes contraintes à l’exil pour des raisons politiques ou de sécurité.
À l’inverse, il y a les campements informels ou spontanés, plus précaires, qui se forment et se démantèlent régulièrement, notamment en Europe. En France, par exemple, on trouve ces campements à Dunkerque ou Calais. Ce sont souvent des tentes dans les forêts, sur des terrains vagues, sans électricité, sans sanitaires, où les expulsions se succèdent. Ces lieux sont extrêmement mobiles et précaires, mais tout aussi violents pour celles et ceux qui y vivent.
Y a-t-il un chiffre, un fait ou une situation qui vous a particulièrement choquée ?
La situation des femmes à Dunkerque et Calais m’a particulièrement marquée. Elles dorment souvent avec d’autres femmes qu’elles viennent juste de rencontrer pour se protéger. Elles n’avaient pas de points d’eau ni de sanitaires pour assurer leur hygiène en toute intimité. Grâce à un référé-liberté [procédure qui permet de demander à la justice de prendre, en urgence, des mesures pour préserver une liberté fondamentale, NDLR] porté par des associations, elles ont obtenu l’installation de quelques toilettes et douches, mais elles n’ont que cinq minutes pour se laver dans des conditions très difficiles, notamment avec le froid et la pluie.
La précarité des femmes « largement ignorée »
L’invisibilisation des femmes est très claire : elles subissent des violences institutionnelles et sexuelles tout au long de leur parcours migratoire, et sont peu prises en compte par les politiques publiques et les médias. Pourtant, elles représentent environ 50 % des personnes en migration, et leur précarité reste largement ignorée. Cette réalité montre qu’il ne suffit pas de documenter la présence des camps : il faut aussi analyser qui y vit, quelles violences sont subies, et comment les politiques publiques impactent différemment femmes et hommes.
En quoi les politiques migratoires européennes contribuent-elles à la multiplication ou à la pérennisation des camps ?
Les politiques européennes jouent un rôle central dans la création et la pérennisation des camps. Les dispositifs d’externalisation des frontières [le traitement des flux de réfugiés par d’autres pays, NDLR] et de non-accueil empêchent les personnes d’entrer légalement sur le territoire et les maintiennent dans des espaces précaires pendant des mois, voire des années.
Les personnes migrantes sont bloquées dans des camps à la frontière européenne, en Libye, en Grèce, en Turquie, parfois dans des centres de tri surpeuplés appelés hotspots, où elles vivent dans des conteneurs, en attente de pouvoir déposer leur demande d’asile.
Ces politiques créent également une forme de tri : certaines vies sont considérées « protégées » et d’autres non. La logique est de maintenir des populations dans l’incertitude, dans des conditions de précarité extrême. Même en France, la criminalisation des personnes exilées ou la multiplication des expulsions sont les conséquences directes de cette politique d’externalisation et de restriction.
Est-ce qu’on peut parler d’un recul des droits fondamentaux ?
Absolument. Le droit de circuler est souvent limité, l’accès au travail légal est restreint, et l’éducation ou les soins sont précaires, dépendants de financements humanitaires qui peuvent disparaître du jour au lendemain.
Dans les campements informels, la surveillance constante, l’absence de prise de décision sur leur propre vie, et la dépendance économique créent un véritable enfermement social et administratif. Les camps deviennent des espaces où l’exception devient la norme, et où les droits pourtant reconnus par certains États ne sont pas appliqués.
« Vivre avec autonomie et dignité »

Quelles seraient selon vous les mesures les plus urgentes à mettre en place ?
Il faut permettre aux personnes d’avoir un statut juridique dès leur arrivée, leur donner accès à un logement, à l’éducation, aux soins, à la formation et à un emploi. Pour les femmes et les mineurs non accompagnés, il est crucial de garantir la scolarisation et des dispositifs de protection adaptés. Les personnes doivent pouvoir vivre avec autonomie et dignité. Tout cela doit se faire en collaboration avec elles et les associations spécialisées, pour co-construire des solutions réalistes et respectueuses de leurs besoins.
Dans l’état actuel des choses, il est difficile de constater des évolutions positives. Les camps continuent de s’agrandir, la précarité augmente, et les politiques migratoires ne permettent pas une sortie de la logique temporaire. Même avec quelques victoires ponctuelles comme l’accès limité aux sanitaires à Dunkerque, le constat global reste très préoccupant.
Est-ce que Bordeaux fait mieux que les autres grandes villes ?
À Bordeaux, les campements sont moins imposants qu’à Calais ou Dunkerque, mais ils restent très précaires et vulnérables. Les expulsions sont fréquentes, les solutions d’hébergement limitées, et les politiques de la mairie et de la préfecture semblent insuffisantes. Il existe un manque de prise en compte des conséquences de ces choix politiques sur les familles et les individus, et une invisibilisation persistante.
Bordeaux a historiquement une responsabilité particulière vis-à-vis de la migration, notamment par son passé colonial, mais les politiques locales continuent d’isoler et de marginaliser ces populations au lieu de les intégrer et de leur permettre de contribuer au territoire.


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