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4 livres à lire cet hiver sélectionnés par Polar en cabanes

Association organisatrice d’événements autour du roman et du film noirs en Gironde et ailleurs, Polar en cabanes propose une sélection de livres d’auteurs ou de traducteurs locaux, publiés chez des éditeurs du territoire, à savourer bien au chaud, devant la cheminée.

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4 livres à lire cet hiver sélectionnés par Polar en cabanes

Joseph Incardona, Le monde est fatigué

L’univers romanesque de Joseph Incardona met toujours d’avantage en avant des héroïnes. Il ne semble pas que ce soit un effet de mode, mais plutôt une démonstration de ce que les personnages féminins entrent en résonance de manière très incarnée avec les dures problématiques de notre monde contemporain. En tout cas c’est ainsi qu’elles sont présentées, exposées et c’est une réussite.

On trouve également dans son dernier roman, Le monde est fatigué, un lointain  écho du magnifique conte du danois Hans Christian Andersen, La petite sirène (1837) : une même douleur pathétique et un même arrachement à la vie, à presque deux siècles de distance pour ces deux femmes, sirènes l’une et l’autre, en dépit d’histoires bien différentes. 

Sirène professionnelle

L’ondine moderne s’appelle Nathalie Sauget ; à 26 ans, elle a derrière elle un lourd passé traumatique qui l’a laissée amputée des deux jambes. Elle n’aura de cesse de chercher le responsable caché de son malheur. Ancienne championne de natation synchronisée, elle a pu, malgré son accident, se reconvertir dans le métier de sirène professionnelle, assurant les brillantes démonstrations de son art tant dans des institutions publiques qu’auprès de riches mécènes. Ève est son nom de scène « parce que – commente l’auteur – dans rêve il y a Ève ».

D’aquarium géant en piscine, et aussi dans l’Océan, elle voyage dans un monde dont elle côtoie la laideur prédatrice, la voracité et l’hubris déployées sans fard : que ce soit dans l’impressionnante décharge plastique du Pacifique Nord ou lors de sa dernière mission dans le monde artificiel de la capiteuse et artificielle Dubaï.

Étape après étape, c’est une magnifique marche immersive vers le désastre, rythmée par une prose vigoureuse et entraînante. Le roman est comme une compétition entre la fiction et sa composante éthique, affirmée tout au long du récit. Ève « n’est pas une femme fatale, c’est la fatalité qui a une dette envers elle ». Sympathie pour Lady vengeance !

  • Joseph Incardona, Le monde est fatigué, éditions Finitude, 224 pages, août 2025, 21 €

Maurice Darmon, L’attrait de Jeanne d’Arc

La passion Jeanne d’Arc est une passion française, on la voit déjà à l’œuvre chez Villon (La ballade des dames du temps jadis : « et Jeanne la bonne lorraine qu’Anglais brulèrent à Rouen » regrette le poète) vers 1460, soit 30 ans après la mise à mort au bûcher de Jeanne.

L’essai de Darmon étudie l’exploitation cinématographique de cette figure, en partant des tous débuts, de Georges Méliès (1900), jusqu’à  Bruno Dumont (2019) ; le bilan quantitatif en est impressionnant puisque 200 réalisateurs au moins se sont intéressés à la pucelle d’Orléans. Mais Maurice Darmon ne s’arrête pas à un recensement érudit. Dans un texte qu’on dirait copié-transposé d’un plan-séquence fluide et continu, il analyse l’apport de chacun des films de sa recension.

La finesse de Jeanne d’Arc

L’harmonie en est le maître mot puisque l’auteur a divisé son travail en trois chapitres qui scandent l’histoire même du cinéma : l’époque du muet d’abord, autour principalement du film de Dreyer (La passion de Jeanne d’Arc, 1928) ; au temps du parlant, la filmographie de Jeanne s’internationalise : chez les nazis allemands, dans le cinéma anglais, voire soviétique et bien sûr à Hollywood. Enfin Bresson vint avec Le procès de Jeanne d’Arc (1962) donnant une autre transcendance à la parole de l’héroïne et ouvrant la voie à une série bien française (Rivette…) et, on l’a vu, jusqu’à Bruno Dumont.

Le lecteur appréciera la finesse de l’analyse, originale et toujours singulière à chacune des œuvres étudiées. Et un spectre hante ce travail : l’ombre de Jean-Luc Godard, lui qui fit jouer Jean Seberg dans son À bout de souffle (1959) ; laquelle Jean Seberg incarnait Jeanne d’Arc dans le film de l’Américain Preminger (Saint Joan, 1957). Et Godard, s’il multipliait dans son film les allusions à Jeanne, personnage cinématographique, n’en a jamais réalisé de version.

Et c’est comme si l’ouvrage de Darmon comblait, par l’écrit même, le désir caché, impensé du cinéaste disparu. Maurice Darmon est par ailleurs l’éditeur de la maison 202 éditions consacrée au cinéma (Duras, Tarkovski, Godard, Ozu…) et dont il a signé certaines des monographies.

  • Maurice Darmon, L’attrait de Jeanne d’Arc, éditions Yellow Now-côté cinéma/motifs, 109 pages, 14 €, août 24

Giosuè Calaciura, Mirages et naufrages

Cet auteur italien sait s’attacher depuis longtemps ses lecteurs avec le récit de vies minuscules (des jeunes habitants de Palerme dans Borgo Vecchio), majuscules (Jésus de Nazareth : Je suis Jésus, un pape polonais : Urbi et Orbi), tragi-comiques (les confessions d’un mafieux sicilien à son juge : Malacarne).

Ici, ce sont cinq histoires où on retrouve quelques-uns des thèmes chers à Calaciura : l’universalité de la mer, les drames de la migration, la solidarité et la belle fragilité de l’univers enfantin. Il joue sur la permanence d’une dramaturgie, portée par une langue presque légère, chargée d’images et de poésie comme en contrepoint de la gravité des sujets. Ils prennent la forme de paraboles, mélange jouant sur le profane et le sacré, le tragique et le comique traités avec la même  délicatesse.

Prenons le cas d’Arminio (la journée d’Arminio) ce petit garçon presque aveugle venu avec ses parents à Rome pour l’opération de la dernière chance. Le voilà qui s’égare dans le métro et se retrouve vite escorté par une petite bande d’enfants des rues, gamins étrangers familiers des larcins et terreur des touristes. Ils pensent même à tirer quelque rançon de cet innocent inconscient avant de l’entraîner dans leurs aventures, transformées en un joyeux parcours collectif.

Suivons le sort tragique d’Ismaele (La mer est petite mais dieu est grand), enfant parti de la corne d’Afrique, dans la même fragile embarcation que son professeur : il pourra tester la magie  des mots, celle des lettres imaginaires de son cousin sur l’eldorado européen, comme celle des descriptions géographiques rêvées de son enseignant… Ou encore les rêves (le bateau citerne) du marin qui apporte l’eau potable aux îles lointaines, fascinante fusion de la terre et la mer.

Embarquez-vous avec Calaciura à la découverte d’un univers fragile, solidaire, tragique, humain en somme, magnifiquement rendu par sa traductrice bordelaise, Lise Chapuis.

  • Giosuè Calaciura, Mirages et naufrages, traduit de l’italien par Lise Chapuis, 2025, 125 pages, 15 €

Café noir (recueil de nouvelles)

Une fois encore, les éditions Agullo mettent en avant des littératures lointaines en nous proposant un choix de nouvelles noires issues de 9 pays différents et de deux continents. La performance est multiple car elle met aussi à l’honneur les 8 traductrices et le traducteur de ces  récits écrits dans ces langues dont la littérature nous est peu connue ; et puisqu’on est dans les statistiques, précisons que 6 femmes et 3 hommes signent les textes ici réunis.

De la diversité très réussie des histoires, on peut décliner tout à tour : la violence qui va crescendo, joute oratoire entre une écrivaine syrienne et son éditeur qui lui réclame plus de sang (Fais-moi voir plus de violence) ; comment doper la créativité morbide d’une sculptrice bulgare en stimulant les jeux érotiques de son couple (Le dernier corps« ), nouvelle qui n’est pas sans rappeler sur un thème similaire un histoire imaginée par le grand auteur américain Horace McCoy (Mort à Hollywood) ; la solitude toujours plus transie d’un amoureux turc tout près de basculer dans l’irréparable (Sans entracte).

Bien sûr les soubresauts de l’histoire récente y ont leur place, comme la guerre des Ossètes du Sud soutenus par la Russie contre la Géorgie (Le serment d’Hannibal), les souffrances de la diaspora tamoule en Inde après la guerre civile au Sri-Lanka (Sainte-Amma), ou bien des échos plus lointains avec la fin du régime prosoviétique en Tchécoslovaquie dévoilant dans un vieil immeuble praguois, une vengeance bien ancienne (Vie et œuvre de la baronne Mautnic), l’absurdité de l’appareil d’état au Portugal (Traitement d’un suspect).

Sans oublier le désespoir glaçant d’un pêcheur danois sous le regard effrayé de son fils (Le dernier pêcheur) et la toxicité criminelle d’un cercle de poètes grecs (Note d’un correcteur). Au total, un joli éventail d’histoires singulières. 

  • Café noir, Agullo éditions, mai 2025, 189 pages, 17,5 €

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