Culture 

Expo : « Les murs ne parlent pas » sort des clichés sur la folie

actualisé le 23/04/2016 à 08h27

Jean-Robert Dantou

Jean-Robert Dantou se sert de la photographie comme outil d’investigation (JP/Rue89Bordeaux)

A l’occasion des 30 ans de l’agence de photographie VU, la Vieille Eglise Saint-Vincent de Mérignac accueille l’exposition « Les murs ne parlent pas », une trilogie photographique sur le thème de la psychiatrie. Un travail de longue haleine menée par le photographe Jean-Robert Dantou et une équipe de chercheurs en sciences sociales.

Dans quelle mesure quelqu’un peut-il décider pour nous sans enfreindre les libertés individuelles ? C’est d’après ce questionnement, que Jean-Robert Dantou, photographe, ainsi qu’une équipe de recherche interdisciplinaire en sciences sociales ont tenté de comprendre à quelles conditions le point de vue d’une personne, décrite comme souffrant de troubles psychiques, peut être pris en compte dans une décision le concernant.

Le projet, présenté pour la première fois dans son ensemble à la Vieille Eglise Saint-Vincent à Merignac, dévoile une série de photos d’objets, de portraits mettant en lumière cette problématique.
L’équipe, coordonnée par Florence Weber, directrice du département de sciences sociales de l’Ecole Normale Supérieure, s’est constituée il y a maintenant 6 ans. Elle a travaillé dans différentes institutions : foyers psychiatriques, cliniques privées, hôpitaux et en dehors. En trois dispositifs distincts, Jean-Robert Dantou a construit avec des patients, des proches et des soignants, des images qui à leurs yeux, faisaient sens.

Objets sous contrainte

les murs ne parlent pas

Trente-six objets racontent le quotidien des patients

Une fourchette tordue, une pipe, une bague de fiançailles, un sac poubelle… Le premier volet de ce travail présente une série de photographies d’objets pour raconter le quotidien, celui du malade mais aussi de ses proches et des professionnels qui le soignent. Une volonté de Jean-Robert Dantou de replacer ces personnes que l’on appelle « des fous » au sein même de l’humanité :

« Il y a toujours eu une relation particulière entre la photographie et la psychologie. Depuis le 19e siècle et jusqu’au 20e siècle, on photographiait uniquement la folie, des personnes en pleine crise, c’est par exemple ce que faisait Jean-Martin Charcot. Finalement, au lieu de photographier des hommes, on photographiait des symptômes, on ne les regardait plus comme des personnes mais comme une maladie. Heureusement, au bout d’un certain temps, les psychiatres ont compris qu’on ne pouvait pas continuer comme ça et les choses ont changé »

En commençant son travail de photographie et en se rendant dans différents lieux, Jean-Robert Dantou se rend alors compte que ce qu’il a sous les yeux est très différent de ce qu’il avait vu auparavant :

« J’ai découvert des gens très proches de moi. Les photographes ne prennent en général qu’un moment très court de la vie des patients, mais ce qui est intéressant, c’est le travail de longue durée, c’est montrer l’humanité. En photographiant tous ces objets, j’ai voulu rentrer dans leur quotidien ».

Ainsi, 36 objets sont présentés au sein de l’exposition, avec 36 situations particulières. Parmi elles, l’histoire de la fourchette tordue :

Dès le premier regard, cette fourchette nous apparaît comme une preuve matérielle que la personne que l’on a sous les yeux est bien folle, ou tordue, elle aussi (…). Mais rapidement, le piège des apparences se referment sur nous : une soignante répond à notre curiosité en nous expliquant que le monsieur avait tordu sa fourchette non pas parce qu’il était délirant, persécuté ou suicidaire mais simplement pour tasser sa pipe. On lui avait confisqué son tasse braises à l’arrivée dans la clinique et il avait dû s’arranger. Ce n’était rien d’autre qu’un objet de débrouille (…)

Ici, une très grande importance est accordée au texte qui accompagne la photographie. Pour Jean-Robert Dantou, parfois, une photo seule ne peut pas tout dire. Cet ancien photojournaliste sait de quoi il parle, il a connu de nombreuses mésaventures concernant les légendes de ses photos souvent détournées ou encore mélangées :

« J’avais fait un travail critique sur la communication politique lors de la campagne d’Obama, mais mes photos ont été utilisées pour l’éloge de cette même politique. C’est une expérience douloureuse qui m’a donné envie d’arrêter ma profession de photojournaliste et de faire autre chose, ce projet.»

Psychadascalies

portraits

Sur ces portraits, aucune différenciation visible entre patients et personnels (JP/Rue88Bordeaux)

Le terme mêle à la fois théâtre et monde médical. Le second volet de l’exposition s’intéresse aux apparences supposées de la folie à travers une série de portraits dans lesquels sont représentés sans les distinguer, patients et soignants. L’atelier, animé pendant un an au sein d’un foyer psychiatrique, propose à chacun à partir de photos, de livres, d’extraits de films, de jouer à inverser, imiter ou contourner les stéréotypes de l’iconographie photographique de la folie. Jean-Robert Dantou explore ici la frontière entre ceux que l’on désigne comme fous (les patients) et ceux que l’on décrit autrement (les professionnels) :

« Toutes ces personnes ont été prises en photo de la même manière, elles sont vêtues de vêtements sombres, ne porte aucun bijou et sont toutes dirigées de la même façon. Aucun élément ne permet de faire une distinction entre eux. »

Dans son travail, le photographe gomme donc les clichés.

Hôpital Bellevue

les murs ne parlent pas

Dans ce troisième volet, le photographe présente un essai combinant photos et écriture (JP/Rue89Bordeaux)

Le dernier volet de l’exposition s’apparente à un journal de bord. Pendant cinq mois, de février à juillet 2014, Jean-Robert Dantou a partagé des moments de vie avec les soignants et les malades et a photographié des lieux et des situations au sein d’un hôpital. L’intérêt : questionner les limites de ce qui peut être photographié ou non dans une unité psychiatrique fermée. Le photographe s’est également intéressé à la subjectivité des points de vue : ce qui est photographiable pour un psychiatre l’est-il aussi pour un infirmier ou un patient ?

« Cela a été très difficile de trouver un hôpital qui accepte que je vienne pour prendre des photos, il m’a fallu 6 mois de négociation. Mais c’était un travail nécessaire dans lequel on s’intéresse à ce que les images font sur les personnes photographiées, et où l’on cherche le point d’équilibre entre la protection des personnes et leur droit à l’image. »

Quelles sont les limites donc entre responsabilité, danger et libertés individuelles ? La question refait surface tout au long de cette exposition dont le travail est aussi restitué dans un livre éponyme. Comme l’explique Florence Weber, « une telle expérience permet de contourner l’autorité de ceux qui racontent depuis plus de cent ans, l’histoire singulière des fous.»

Y aller

Les murs ne parlent pas
Jusqu’au 30 juin 2016 à la Vieille Eglise Saint-Vincent de Mérignac
Du mardi au dimanche 14h-19h. Entrée libre.

L'AUTEUR
Jorina Poirot
Jorina Poirot
Journaliste en formation à l'Institut de journalisme Bordeaux Aquitaine
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