Culture  Politique 

Campagne présidentielle, le collectif OS’O pour « réenchanter les mots »

Du 3 au 18 février, Chahuts présente « Campagne », un « programme commun » combinant conférences, projections, rencontres et ateliers autour de « la fabrique du langage politique ». Sur ce thème, cinq compagnies sont invitées à faire équipe avec des chercheurs pour la création d’une web-série. Rencontre avec le collectif OS’O associé à Nicolas Patin, historien.

L’idée semble taillée sur mesure pour l’esprit OS’O. Créé en 2011 par des comédiens tout juste diplômés de l’école du Théâtre national de Bordeaux Aquitaine, ce collectif a jeté les bases d’un fonctionnement coopératif et collaboratif suivant un manifeste rédigé par ses membres, « On s’organise » (d’où l’acronyme).

Chahuts en Campagne

Chahuts a proposé aux artistes et chercheurs de produire des films ou objets sonores pour une web-série. Cinq équipes sont en résidence de 4 jours dans des lieux partenaires pour créer un objet sonore ou filmé d’une durée de 2 à 3 minutes : Fanny de Chaillé et Jean-Michel Valtat au Carré-Colonnes à Saint-Médard-en-Jalles et Blanquefort, Julien Fournet et Mohamed Amer Meziane au CREAC à Bègles, Nicolas Bonneau et Corinne Legoy la Maison du Conte à Chevilly-Larue, Gaëlle Bourges et Jeanne Lazarus au TnBA à Bordeaux, le collectif OS’O et Nicolas Patin au Champ de Foire à Saint-André-de-Cubzac.

Cette web-série sera diffusée et partagée le plus largement sur internet du 18 février au 22 avril.

Une rencontre avec le collectif OS’O est prévue ce lundi soir après la projection du film « Les Marches du pouvoir » au cinéma Le Magic à Saint-André-de-Cubzac. Tout le programme « Campagne » (conférences, débats, projections et ateliers) est disponible sur le site de Chahuts.

Pour répondre à la proposition de Chahuts sur la thématique « Campagne, la fabrique du langage politique », trois membres du collectif : Tom Linton, Mathieu Ehrhard et Baptiste Girard. Ils sollicitent Nicolas Patin, un ami, mais aussi un ancien élève de l’École normale supérieure, docteur en histoire contemporaine et actuellement maître de conférences à l’Université Bordeaux Montaigne. Il est spécialiste de l’histoire politique de l’Allemagne de 1900 à 1945 et des deux guerres mondiales, auteur de « La catastrophe allemande », un livre paru chez Fayard en 2014.

Ce n’est pas la première fois que le collectif s’ouvre à une participation externe et aux questions politiques. Le metteur en scène berlinois David Czesienski était à leurs côtés pour l’adaptation de « L’Assommoir » de Zola et pour « Timon/Titus » sur la notion de dette inspirée de Shakespeare et de l’anthropologue américain David Graeber (création qui a valu au collectif le prix du Jury et le prix du Public du festival Impatience 2015 organisé par le 104, la Colline-théâtre National, le théâtre du Rond-Point et Télérama).

Pour Chahuts, la restitution relève de la performance : la livraison d’un épisode vidéo de 3 minutes réalisé par Mathieu Gervaise pour une web-série dont quatre autres épisodes sont confiés à d’autres équipes (voir encadré).

Le collectif OS’O (DR)

Prendre les questions politiques et en faire des sentiments

Rue89 Bordeaux : Qu’est ce qui vous a emmené à participer au projet de web-série Campagne ?

Tom Linton : Nous avons une grande confiance dans l’association Chahuts avec qui nous n’avons jamais réellement travaillé. Nous avons trouvé le sujet cohérent avec notre engagement politique. La politique est un sujet très peu théâtral et nous aimons ces défis.

Qui dit campagne, dit discours, dit parole. Les mots, c’est notre travail. Partout, on parle des présidentielles avec un discours très convenu. Il y a un peu d’écœurement quand on entend parler de personnes plutôt que de projets. C’est intéressant qu’il y ait une nouvelle approche des présidentielles qui ne soit pas conventionnelle ou médiatique.

Mathieu Ehrhard : La question qu’on s’est posée est la suivante : qu’est-ce que nous artistes, acteurs, on pouvait apporter à ce sujet ? L’artiste peut apporter un regard différent, mettre des distances, de l’humour, tout en faisant réfléchir. La forme finale est assez courte. Trois minutes pour aborder un tel sujet est un défi en soi. Entre « Timon/Titus » qui parlait de dette et « Pavillon noir », notre prochain spectacle sur la piraterie prévu en 2018, on aime répondre à ce genre de défi.

Comment allez-vous aborder cette performance ?

T.L. : Pour l’instant on explore des pistes. La confrontation avec un chercheur est une idée qui nous a motivés. Quand on part sur ces sujets, comme la dette pour « Timon/Titus », on n’y connaît rien. On veut poser nos questionnements et les livrer au public. La question n’est pas de dire que nous savons. Notre travail est de prendre des questions politiques et d’en faire des sentiments, de l’émotion et de l’humour.

M.E. : C’est intéressant de faire le parallèle entre théâtre et politique, de trouver ce qui peut lier les deux. On veut parler des analytiques des mots. Comment ces mots sont déformés à force de répétition ? Comment ces mots agissent ?

Déconstruire et reconstruire

Nicolas Patin (DR)

Nicolas Patin : Est-ce qu’on va jusqu’à réenchanter les mots ? Ce sera difficile. Le problème est que les mots aujourd’hui sont inopérants. Ils sont usés. Ils sont interchangeables. De Gaulle parlait de liberté qui n’est pas la même que cite Macron. Il y a des effets de superposition. On retrouve sur les affiches du Front national de 1990 les mêmes mots qu’utilise Fillon aujourd’hui.

Le discours politique utilise les mots « ambition », « battre le cœur de la France », et bien d’autres… sauf que ces mots là n’ont plus de prises sur quoi que ce soit. Les mots ne sont pas tout, il y a aussi la symbolique et la sémiotique. Hitler utilisait déjà des mots fédérateurs comme « communauté », « peuple »…

Lors de la présentation de Campagne en juin 2016, Caroline Melon [ancienne directrice de Chahuts avant Elisabeth Sanson, NDLR] avait prévenu qu’il n’y aurait pas de vision cynique.

T.L. : Le cynisme, c’est la lassitude, dire qu’il n’y a rien à faire et comme il n’y a rien à faire, on ne va rien faire. Ce n’est pas ce qui nous intéresse. On revendique une position critique vis-à-vis du discours, on va chercher à déconstruire pour reconstruire. On aura à déconstruire certaines façons de penser, certaines façons de faire et reconstruire pour y mettre de la confiance et de l’humanisme.

M.E. : Cinq ans après François Hollande, le constat est qu’on a voté pour des promesses. Il y a deux semaines François Fillon était un héros. Ça va de plus en plus vite. Après ça, on peut difficilement croire à la politique. C’est difficile de se relever de tout ça. Comment on fait alors pour croire aux discours ?

Notre démarche veut confronter le théâtre et la politique. La politique est un domaine où on devrait avoir une croyance absolue dans les mots, dans ce qui est dit. Or on voit bien aujourd’hui qu’on peut dire ce qu’on veut et ne pas s’y tenir. Paradoxalement, le théâtre est un lieu où on vient consommer du spectacle et du faux. Ce paradoxe est intéressant.

« Macron fait des erreurs de comédien »

Avez-vous choisi l’homme politique dont le discours sera la base de votre travail ?

T.L. : Le choix n’est pas encore fait. On va réfléchir sur le discours du Macron comme base de travail. Il nous intéresse particulièrement parce qu’il a fait du théâtre. Dans ses discours, on voit sa volonté de mettre du théâtre. Or il fait énormément d’erreurs de comédien. Il confond état et intention. Il a envie que les gens ressentent la même chose que ce que lui fait semblant de ressentir. Pour un comédien, c’est antinomique. Il ne faut pas chercher à dicter le sentiment au public.

Quelle sera votre contribution, Nicolas Patin ?

N.P. : Je peux apporter une expertise en terme d’analyse politique. Il y a beaucoup de travaux de recherches qui se font sur les mots, sur les lexicographies. Par exemple, il y a eu des recherches sur les mots de Marine Le Pen où on voit qu’elle n’utilise pas les mêmes mots selon qu’elle s’adresse aux médias ou à ses partisans. Elle met en place des mots relais qui lui permettent de jouer sur les deux tableaux.

C’est le cas pour toute l’extrême droite. Depuis quelques années, la fachosphère déforme le langage. La notion de « Chance pour la France » est devenu un sigle CPF pour désigner un immigré. Lorsque un criminel d’origine étrangère est interpellé, il est qualifié ironiquement de « chance pour la France » ou CPF. Ils sont en train de créer un langage pour pouvoir communiquer entre eux sans être attaqués.

On voit que les mots se vident de sens, ils sont démonétisés. Je ne sais pas si c’est le cas aujourd’hui plus qu’avant. Le terme « laïcité » a changé de sens en 15 ans ; il était une valeur inaliénable qui défendait la loi de 1905, aujourd’hui ce mot est récupéré par une certaine droite et par l’extrême droite pour viser les musulmans. Le terme a migré pour devenir un terme islamophobe. L’enjeu est de définir le statut des mots : est-ce qu’ils n’ont plus de pouvoir ? Peut-être qu’en 3 minutes, il sera difficile de répondre.

L'AUTEUR
Walid Salem
Walid Salem
Co-fondateur de Rue89 Bordeaux et directeur de la publication
En BREF

Philippe Poutou parmi les 11 candidats officiels à l’élection présidentielle

par Xavier Ridon. 563 visites. 1 commentaire.

« FIP mais pas FIN », les acteurs culturels défendent l’antenne bordelaise

par Xavier Ridon. 299 visites. 1 commentaire.

Quand le plombier polonais s’invite à l’usine Ford Blanquefort

par Xavier Ridon. 740 visites. 1 commentaire.