Politique 

On a testé En Marche (à l’ombre)

Emmanuel Macron est en meeting ce jeudi soir à Talence, à la Médoquine. Comment fonctionne son mouvement, En Marche, qui affirme faire de la politique autrement ? Rue89 Bordeaux s’est glissé dans des réunions censées alimenter le programme du candidat. Et où il est effectivement possible de débattre de tout, sauf des propositions du patron.

« J’aime l’idée du mouvement alternatif qui dépasse la gauche et la droite. Emmanuel Macron, il est juste En Marche. »

Comme d’autres adhérents du mouvement rencontrés ce 16 février à une réunion, Florian, 27 ans, dit pourtant avoir une sensibilité « plutôt de droite modérée ». Ce qui séduit ce cadre de Pôle emploi chez l’ancien ministre de François Hollande ? « Un certain charisme, il arrive à mobiliser. » Pourtant, il dit n’être « pas encore convaincu », et veut choisir « le moins pire » pour la présidentielle : « Ce qui est sûr, c’est que je ne voterai pas Marine Le Pen. »

Il y a aussi des déçus du PS dans l’assistance, comme Maïté et Pierre, 66 et 65 ans. Ces anciens sympathisants socialistes, adhérents depuis 4 mois à En Marche, ont d’abord été attirés par la personnalité d’Emmanuel Macron :

« Macron est pertinent, jeune, il a du tonus, il apporte du renouveau à la politique. Et au-delà de ça, ce qui nous a séduit c’est aussi son positionnement pro-européen, on vit dans un monde ouvert, il faut en tenir compte. »

Le couple est assez représentatif d’une bonne partie des membres actifs d’En Marche : relativement âgés, contrairement au cliché sur les partisans du jeune candidat, bien insérés socialement, pro-européens.

Macron, combien de divisions ?

Lors de cette soirée à Bacalan, environ 200 personnes sont venues écouter Jean-Marc Borello, délégué national d’En Marche et président du groupe SOS. Et se motiver à coup de chiffres. Comme dans une entreprise, on se donne des objectifs :

« Il reste 66 jours pour convaincre un million d’indécis. Nous sommes 200000 adhérents, cela représente 5 indécis chacun. C’est l’objectif, mais c’est bien si vous faites un peu plus. »

On brandit aussi des résultats, à savoir la progression constante du nombre d’adhérents : 4910 au 16 février (plus de 5000 aujourd’hui, et 75 comités locaux). En Marche est très sourcilleux sur ce point, censé démontrer que la dynamique du candidat centriste n’est pas seulement sondagière.

Ainsi, sa branche girondine a récemment ferraillé avec une élue socialiste, Virginie Jouve, selon laquelle le mouvement ne compte que 673 personnes inscrites dans les 75 comités du mouvement en Gironde, c’est-à-dire l’équivalent des adhérents actifs dans les partis traditionnels.

Réunion départementale d’En Marche, en janvier à Bordeaux (SB/Rue89 Bordeaux)

Remonte, En Marche

En fait, En Marche dénombre parmi ses 5000 membres revendiqués dans le département quelques centaines d’inscrits à la newsletter, mais aussi des adhérents, qu’ils soient ou non actifs dans les comités locaux : l’inscription est gratuite, et il suffit de livrer certaines informations personnelles pour devenir en quelques clics un macroniste converti.

Une fois ceci fait, il revient au Marcheur de démarcher (ou pas) un comité près de chez lui, ou de créer son propre groupe si cela lui chante. D’autres peuvent se contenter d’être actifs virtuellement, à travers la « Team Marcheurs », « dont l’objectif est de diffuser largement les idées et les valeurs d’En Marche sur les réseaux sociaux ».

Pour voir comment marche En Marche dans la vraie, nous nous sommes glissés dans deux réunions physiques. Une douzaine de membres du comité des Chartrons se retrouvent un soir de semaine, fin février, à l’Athénée Municipal. La présidente de séance demande s’il y a des informations, des remarques à « faire remonter ». Chacun fait un débrief de sa semaine :

« Moi, je me prends toujours en pleine gueule lors des tractages le côté banquier d’affaires, et surtout Rothschild, lance une militante. Il y a une réaction épidermique à ça. Alors je voulais savoir comment faire pour répondre à cette critique ? »

Un autre déplore que les électeurs ne se rendent pas compte que « les gens qui sont là (avec Macron) ne sont pas des bobos », un message qui a selon lui « du mal à passer dans les médias ». Ça y est, c’est réparé.

Poutine machine

Puis les Marcheurs reviennent sur la semaine d’Emmanuel Macron, marquée par ses prises de position, notamment sur la colonisation en Algérie comme « crime contre l’humanité ». Pour certains, il y a « un mot en trop dans cette phrase ». D’autres sont tout à fait d’accord. D’autres encore se demandent pourquoi il s’est aventuré sur ce terrain. « Qu’est-ce qu’il avait besoin de parler de ça ? »

Ils évoquent aussi « l’humiliation » des opposants au mariage pour tous, qui s’attire des foudres unanimes de la salle.

« L’homophobie c’est tous les jours, c’est quotidien. Ce serait comme dire que Poutine a été humilié par la Tchétchénie ! »

La présidente a du mal à faire revenir les militants au sujet du jour : les institutions. Les 12 adhérents bordelais ont une heure et dix minutes pour faire des propositions qui, assure-t-on, « remonteront » pour aider Emmanuel Macron à constituer son programme – celui-ci sera présenté quelques jours plus tard, le 2 mars.

« Les institutions c’est l’école, la police, l’Etat… enfin toutes ces choses-là. »

La discussion part dans tous les sens jusqu’à ce que l’un des adhérents eux cadre le débat.

« J’ai récupéré sur l’AFP toutes les propositions de Macron sur la question de l’Etat, et je me suis dit qu’on pourrait voir si on est tous d’accord ou pas. Et ensuite j’ai mis mes propres propositions qu’on peut débattre. »

Atomes crochus

Les idées recensées sont donc débattues : comptabiliser le vote blanc, la transparence des élus, le non cumul des mandats, l’obligation du vote, les référendums populaires, etc. On note consciencieusement chaque réponse pour qu’elle puisse « remonter » clairement. Mais aucun de ces points ne figurera finalement dans le projet d’Emmanuel Macron.

Même tableau, même conclusion quelques jours plus tôt : une quinzaine de membres d’En Marche se retrouvent un samedi après-midi dans une brasserie bordelaise pour un comité thématique sur l’environnement. Au début de la réunion, chacun expose l’idée qui lui semble prioritaire, et le débat roule très vite, et presque exclusivement, sur le nucléaire. Certains sont pour une sortie de l’énergie atomique, d’autres réclament au contraire davantage d’investissements dans la recherche pour un nucléaire propre.

Pour cadrer les échanges, et réconcilier carpes et lapins, le maître de cérémonie dégaine le diagnostic environnement d’En Marche, et sa consultation : les adhérents sont invités à choisir une proposition prioritaire parmi 5 avancées quelques jours plus tôt par Emmanuel Macron lors d’un échange avec l’ONG WWF. Et celles-ci sont loin d’être révolutionnaires, ou très évasives : « aligner la fiscalité du diesel sur celle de l’essence » (déjà engagé), « faciliter la rénovation thermique des logements », « développer les circuits alimentaires courts »…

A la question « ces propositions sont-elles à la hauteur de ce que vous attendez d’En Marche en matière d’environnement », unanimité de l’assistance : c’est « non ».  On promet de faire remonter (là aussi) les avis de tous, y compris de ceux « favorables à l’abaissement de la part du nucléaire dans le mix électrique français ».

Mais si Emmanuel Macron a finalement promis 15 milliards d’euros d’investissements dans la « transition écologique » (sans guère de précisions supplémentaires), le ministre de l’économie, qui a donné son feu vert aux derniers projets de centrales pharaoniques d’EDF, s’est contenté de proposer d’abaisser à 50% la production d’électricité nucléaire… ce qui figure déjà dans la loi actuelle.

Fatal Picard

Pas question de trop s’écarter de la ligne : lors de sa venue à Bordeaux, Jean-Marc Borello a vivement plaidé pour le droit à l’expérimentation en matière sociale… sauf pour le revenu universel, une idée défendue dans la campagne par Benoît Hamon et que le département de la Gironde voudrait bien tester, mais que Borello et Macron condamnent vigoureusement.

Le plus curieux, finalement, c’est le fatalisme des militants d’En Marche : ils ont l’air contents de pouvoir donner leur opinion, mais ne se font guère d’illusions sur la reprise de leurs idées au sommet, et pensent parfois que leurs leaders sont plus compétents qu’eux pour en décider. Ou encore, ils estiment que les décisions, sur l’écologie notamment, ne sont pas du ressort des citoyens et/ou de la France, et que seule l’Europe est en mesure de changer les choses.

Référent de En Marche en Gironde, et chercheur en économie de profession, Tanguy Bernard fait cependant valoir qu’une des propositions phares d’Emmanuel Macron – diviser par deux le nombre d’élèves par classe en CP et CE1 dans les zones d’éducation prioritaires –, émane d’un comité local girondin.

Podemos ou pyramide ?

En Marche, ce n’est toutefois pas Nuit Debout, ni même Podemos, reconnaît Tanguy Bernard. Si le mouvement invoque la démocratie participative et se veut « agile » comme une start-up, il est aussi pyramidal qu’une grande entreprise, à l’image de la procédure de désignation des futurs candidats aux législatives. Chacun peut y postuler, avec un CV et une lettre de motivation, mais c’est une « commission nationale indépendante » composée de 9 membres qui tranchera, avec pour seuls critères officiels parvenir à au moins 50% de renouvellement, et 50% de femmes dans des circonscriptions gagnables. Opaque et jacobin ?

« Au moins, ce ne sont pas des baronnies qui sont chargées de désigner leurs représentants locaux », plaide le girondin Tanguy Bernard, qui a milité un temps au Parti socialiste.

A voir si les barons locaux issus du Modem ou du PS seront en effet traités comme la majorité de néophytes en politique qui composent En Marche, et si la méritocratie à la sauce Macron se fondra dans les incontournables négociations d’appareils qui suivront la présidentielle.

L'AUTEUR
Maïder Gérard et Simon Barthélémy.
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