Politique 

Pas de droit de cité pour Le Pen aux Aubiers, qui votent Macron sans conviction

actualisé le 08/05/2017 à 12h30

Dans le quartier au nord de Bordeaux, on a plus voté pour faire barrage à Marine Le Pen que par adhésion sans faille à Emmanuel Macron. Reportage.

Au premier tour de la présidentielle, les Aubiers ont placé Emmanuel Macron en seconde position, juste derrière Jean-Luc Mélenchon (32,3% et 30,7%). Et dans ce quartier populaire de Bordeaux, Marine Le Pen a fait un score loin d’être négligeable (14,2%).

Mais ce dimanche, aucun des électeurs qui ont bien voulu nous répondre à la sortie du bureau de vote, n’avoue avoir glissé un bulletin pour la candidate FN. Au contraire : la plupart évoquent avant tout un vote barrage à l’extrême-droite.

« C’est évident, je porte le voile, je suis de confession musulmane et je suis une jeune des cités, tout ce que Le Pen déteste, affirme avec un beau sourire Sanae, une agent de sécurité de 24 ans. Aujourd’hui, on est plus visés, plus jugés que les autres, alors qu’on est comme tout le monde. »

La jeune femme a donc choisi Macron « plus posé, plus ouvert ». Tout comme Hassan, 26 ans, qui critique aussi les amalgames de Marine Le Pen : « Parce qu’on est des jeunes des quartiers, on bosse pas, selon elle », estime cet assistant commercial.

« Je ne suis pas née blanche aux yeux bleus »

May, une assistante commerciale de 34 ans, a aussi voté « contre » :

« Je ne suis pas née blanche avec des yeux bleus, et l’extrême-droite c’est la porte ouverte à toutes les dérives. Avec la campagne, les gens se permettent de plus en plus de dire des propos racistes. Pour la première fois de ma vie, je me suis fait insulter l’autre jour au supermarché. Mes parents étaient réfugiés politiques du Laos, ils sont venus dans un pays du savoir-être. Si on fermait les frontières, cela voudrait dire quoi ? Qu’il ne faut plus mélanger les cultures ? Peut-être que je n’aurais pas rencontré mon compagnon actuel, un Français « pure souche » ! »

Pourtant, « même lui était prêt à voter Le Pen », glisse May. Le couple est à droite d’habitude, et a voté Fillon au premier tour. Habitant Ginko, May, qui s’est fait récemment voler sa voiture, pense qu’il faut « faire du ménage » – comprendre : débarrasser un quartier comme les Aubiers de ses délinquants. Macron, c’est donc surtout pour elle un vote par défaut :

« Il est pour les entreprises, pas pour les petites gens comme nous. Mais je l’ai choisi parce que le vote blanc n’est pas comptabilisé et parce que je ne conçois pas de m’abstenir. Voter, c’est un devoir ».

Pinces à linge

Nous rencontrons cependant plusieurs personnes qui affirment avoir voté blanc. C’est le cas de Luc, 48 ans, qui après avoir milité au RPR pendant des années, a voté Mélenchon au premier tour :

« Je ne suis convaincu par aucun des deux candidats. J’entends bien les discours sur l’esprit républicain, ou qu’il faut faire barrage au Front national. Mais il faut bien adhérer à un candidat, sinon les élections n’ont plus de sens. »

Responsable du groupe d’appui de la France insoumise des Chartrons, Thomas Pruvot, 36 ans, a lui « voté Macron pour tous ceux qui n’avaient pas la force de le faire ».

« Chez les Insoumis, ce sont souvent des militants d’un certain âge à qui on a fait trop souvent le coup du vote utile. Je peux comprendre, d’autant que cela s’est retournée contre nous au premier tour. Mais moi, j’y vais sans réfléchir car si Le Pen passait, je ne me le pardonnerais pas. Et politiquement, ce sera plus simple de s’opposer à Macron, cela obligera le PS à faire une clarification idéologique. »

Lena, étudiante de 22 ans, a elle aussi soutenu Mélenchon au premier tour, a a aussi opté pour Macron :

« Les idées de Le Pen sont catastrophiques, ce serait le chaos pour la France, estime la jeune femme d’origine africaine. Et le FN ne voit l’immigration que sous l’angle du terrorisme. Mais je trouve que Macron n’a pas assez d’expérience, et qu’en se disant et de droite et de gauche, il peut changer à tout moment de programme. Il n’est pas fiable. »

Lena aurait bien aimer trouver dans le programme du nouveau président des solutions pour le financement des études des jeunes, obligés de travailler pour les payer.

Période d’essai

Elle pense en revanche que le retour d’un service militaire obligatoire est « une bonne idée pour occuper les jeunes défavorisés qui ne font rien » :

« Ils donnent une mauvaise image des Aubiers, même si c’est un quartier tranquille. Il y aurait moins de chômage et de délinquance ».

Le choix était aussi « évident » pour Laurent, ingénieur, et Cécile, fonctionnaire au ministère de l’environnement. Ces deux trentenaires fustigent « la fermeture de la France, le racisme, l’agressivité du personnage » chez Marine Le Pen.

Mais s’ils estiment que le projet économique d’Emmanuel Macron est « solide », ils assurent qu’il faudra être « vigilants » sur ses propositions en matière d’écologie et de suppression de postes de fonctionnaires. Bref, vu depuis les Aubiers, le nouveau président n’aura droit qu’à une courte période d’essai.

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux
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