Société 

« Attaques anti-parisiens » : le collectif anti-fasciste mis en cause riposte

Un train, Yvonne, deux graffitis et un autocollant. Voilà très exactement ce qui a propulsé Bordeaux au centre de l’attention médiatique, et le collectif Pavé Brûlant sur le banc des accusés. La Mairie enrage, et annonce avoir porté plainte. Du côté du collectif, on plaide non-coupable, et on renvoie la balle aux pouvoirs publics, uniques responsables selon eux de la situation actuelle.

C’est la première fois qu’ils prennent la parole dans la presse. Et pour cause. Pavé Brûlant, un collectif antifasciste informel s’exprime d’habitude exclusivement via son propre blog. Mais pour ces garçons et filles, accusés publiquement par le journal Sud Ouest d’être les auteurs des graffitis qui ont fleuri à Saint-Michel (l’article, supprimé depuis, est visible ici sur une archive web), l’heure est venue de « se défendre » publiquement.

« Clairement, l’honnêteté journalistique n’est pas au rendez-vous. Sud-Ouest, suivi et relayé par Le Monde et France Inter, a sans doute préféré le rôle “trois en un” de juge, juré et bourreau plutôt que de consulter la charte de déontologie journalistique qui tient l’accusation sans preuve, l’intention de nuire, la déformation des faits,  le mensonge, et la non vérification des faits, comme les plus graves dérives professionnelles », s’agace Francis (tous les prénoms ont été changés à leur demande), un des membres du collectif.

Ils sont formels : s’ils sont à l’origine de la polémique autour du magasin « Yvonne », leur collectif n’a aucun lien avec les dégradations commises.

Yvonne, fais tes valises

Pour comprendre l’origine de ces crispations, il faut remonter au 14 septembre dernier, date à laquelle le magasin Yvonne faisait son inauguration au cœur du quartier Saint-Michel. Yvonne, c’est un life-store tout neuf de 300m2, articulé entre décoration chic et gourmandise haut de gamme.

« Nous avons été contactés par des camarades, qui étaient révoltés par ce qu’ils avaient vécu et entendu ce soir-là. Le caractère odieux des propos tenus par certaines personnes est tel qu’il nous a semblé nécessaire d’en faire un compte-rendu », racontent les membres de Pavé Brûlant.

A partir de plusieurs témoignages recueillis, le collectif publie un texte sur sa page internet relatant les faits. Cet article a été lu des centaines de fois, et semble avoir eu une réelle répercussion sur la vie du quartier. Selon plusieurs sources concordantes, il y eut d’abord ces graffitis « St-Mich nique les riches », « Parlez pas de mixité quand vous gentrifiez », mais également d’autres accrochages verbaux autour de ce commerce. Le collectif Pavé Brûlant, lui, nie formellement toute responsabilité dans des incidents que Rosa, une de ses membres, tente d’analyser avec recul :

 « Pour nous ces événements sont une conséquence directe du processus de gentrification, qui a provoqué une hausse du prix des loyers du quartier, et qui a contribué à chasser progressivement les classes populaires. Les commerces de luxe viennent donc logiquement s’implanter dans ces quartiers en transformation parce qu’ils considèrent que la sociologie des habitants de Saint-Michel commence à correspondre aux attentes, et aux revenus de leur clientèle. »

Chasse aux pauvres

Pour ce collectif, il reste encore dans le quartier une importante classe populaire – 34% de taux de pauvreté – qui vit l’implantation de ce genre d’enseignes comme une provocation.

« L’altercation que nous avons rapportée illustre parfaitement ce mélange de mépris de classe et de bonne conscience », poursuit la jeune femme.

Le collectif est clair, il n’est pas « contre le changement quand celui-ci bénéficie aux plus modestes », et il choisit de pointer du doigt « une véritable chasse aux pauvres, organisée par les pouvoirs publics et leurs alliés, les classes dominantes ».

Mais Pavé Brulant rappelle qu’il est présent sur plusieurs fronts « contre toutes les formes de domination, du capitalisme au sexisme, en passant par le nationalisme et le racisme ». Il est à l’origine de diverses manifestations, en décembre 2016 pour l’accueil des réfugiés, ou plus récemment pour la fermeture du local d’extrême-droite Le Menhir. Le collectif affirme également organiser des espaces de débats et des formations, sur la question du féminisme et sur la cause kurde par exemple.

« Bordeaux, ne sois pas la ville d’un soir »

Elue entre autre « destination mondiale la plus attractive pour 2017 » par Lonely Planet et par le Los Angeles Times, la ville a vu son nombre de visiteurs être multiplié par trois en quinze ans. En 2016, 33 millions de nuitées étaient consommées en Gironde, et les retombées économiques du tourisme étaient évaluées à 1,8 milliard d’euros.

En parallèle, l’ouverture de la LGV entre Paris et Bordeaux inaugurée officiellement le samedi 2 juillet 2017 après cinq ans de travaux, a fait un tabac. Mais elle cristallise les craintes des habitants de la ville, anxieux de voir leur ville se muter – avec un soupçon d’exagération – en une grande banlieue parisienne.

Du côté du Front de libération bordeluche face au parisianisme (FLBP), qui s’est fait un nom sur les réseaux sociaux ces derniers mois, on tâche de mettre un coup de projecteur sur les risques de muséification de la ville, souvent avec humour et dérision.

Ce qui n’empêche pas ce collectif de prendre un ton beaucoup plus sérieux quand il s’agit d’épingler la mairie de Bordeaux, notamment suite à la 11e place de la ville au classement national « Work and Live ». Pour le FLBP, c’est une véritable « dégringolada » pour la capitale girondine qui caracolait sur les podiums mondiaux de l’attractivité, comme ce texte, publié sur les réseaux sociaux, en atteste :

« Bordeaux, tu essayes de jouer un rôle qui te va mal, et cela se voit. Tu es une grosse ville du sud-ouest français, un peu bourgeoise mais aussi un peu plouc, il faut l’admettre. Tu es une ville de bien-vivre, de gastronomie, de rock jusqu’à il y a peu, mais tu n’es pas une capitale européenne et encore moins mondiale. Non, ne prétends pas l’inverse, tu es ridicule. Ton tissu économique est pauvre, ton offre culturelle est faible. Tu t’es drapée dans une tenue de gala extrêmement sexy, et ils sont tombés dans le panneau. »

La désertification du centre-ville, au profit d’une nouvelle population est également une réelle source d’inquiétude pour les membres du Pavé Brûlant, comme le résume Félix :

« Beaucoup de gens ont le sentiment de subir des politiques sociales et économiques violentes sans parvenir à trouver le moyen d’y répondre. Et la gentrification est une violence supplémentaire : les populations modestes s’appauvrissent, et voient arriver des représentants de la grande bourgeoisie qui exhibent fièrement leur réussite. C’est une vraie violence de classe, à tous les niveaux, qui frappe actuellement les milieux populaires. »

Le ton est le même du côté du FLBP quand il tutoie Bordeaux :

« Tu relègues ta famille de toujours dans des maisons en carton-pâte à 30 km de toi, pour que tes dernières conquêtes fassent toujours plus de selfies en ta compagnie mondaine. Cela commence à se voir Bordeaux, tu ne tiens pas la route. Et c’est tant mieux. Cesse de mentir, enlève ce maquillage, retrouve ta crasse si tu veux, mais occupe-toi de ceux qui t’ont toujours aimé. 1ère ou 11e, nous on t’aime, vraiment. »

« Parisien rentre chez toi » : la France scotchée

Il n’aura pas fallu longtemps pour que l’autocollant « Parisien rentre chez toi » signe son entrée au Panthéon des autoadhésifs. Disséqué dans tous les sens dans nombre de médias nationaux, il crée à lui seul la polémique. Ses créateurs, qui ne sont issus d’aucun des collectifs cités précédemment, refusent catégoriquement de s’exprimer à ce sujet, mais avouent quand même en off que cet autocollant est un magnifique « attrape-nigaud » pour une presse qui ne raisonne que par le buzz.

Ainsi, bon gré-mal gré, l’attention est attirée sur le sujet de fond : l’inquiétude de bon nombre de bordelais face à la gentrification et face à la dépossession de leurs quartiers, sujet qui ne trouvait jusqu’alors aucun écho dans la presse nationale.

Du côté de Pavé Brûlant, là-aussi, on nie toute responsabilité :

« Nous ne sommes pas à l’origine de cet autocollant, affirme Félix. Nous pouvons comprendre les motivations des personnes qui l’ont produit, mais nous ne nous reconnaissons pas totalement dans ce slogan. Comme nous l’avons écrit dans notre droit de réponse publié sur notre site, nous ne sommes pas anti-parisiens ou anti-parisiennes, le processus de gentrification que nous dénonçons intervient déjà depuis longtemps à Paris comme d’ailleurs dans toutes les grandes villes du monde. Notre vision de la situation est internationaliste et certainement pas limitée à Bordeaux, de même qu’elle n’est pas nourrie d’un quelconque chauvinisme folklorique. »

Bref, loin du débat « chocolatine/pain au chocolat » dont font leur miel certains médias. Mais les événements actuels ne sont absolument pas  du goût de la Mairie de Bordeaux. Jean-Louis David, adjoint au maire en charge de la vie urbaine et de la coordination de la politique de proximité, a affirmé ce mercredi à France 3 Aquitaine qu’une plainte avait été d’ores et déjà déposée :

« Cette manière de faire est à la fois scandaleuse, et complètement indigne des Bordelais. Nous savons pertinemment par qui elle est manipulée, des groupuscules d’extrême-gauche notamment qui agitent le microcosme au départ de Saint-Michel, se croyant très certainement propriétaires des lieux. »

Le débat est avant tout devenu politique. Alain Juppé, scandalisé contre cette « lamentable agitation politicienne », a profité de l’occasion pour rappeler que Bordeaux « est accueillante, et le restera ». Il l’a redit ce mercredi, en rendant visite à « Yvonne », lors de laquelle il a pointé « un mouvement d’ultra-gauche derrière tout ça », et la « tradition gauchiste » de Saint-Michel.

Du côté du Pavé Brûlant, Jeanne soupire, puis ironise :

« Bordeaux accueillante, sans doute. Mais pour qui ? Les communautés Roms ou encore Sahraouies qui doivent passer de squat en squat à mesure des expulsions ou des incendies, et qui tentent de survivre dans l’agglomération bordelaise ne seront sans doute pas du même avis que Monsieur Juppé. »

L'AUTEUR
Laurent Perpigna Iban
Laurent Perpigna Iban
Journaliste indépendant, travaille sur les questions des nations sans états, des minorités, et des réfugiés.
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