Pyrénées : le changement climatique menace les stations de ski
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Pyrénées : le changement climatique menace les stations de ski

actualisé le 17/02/2016 à 16h32

Forêt de canons à neige sur le domaine skiable de Formigal (Sallent de Gallego, Haut Aragon, Espagne). (Photo Vincent Vlès/DR)

Forêt de canons à neige sur le domaine skiable de Formigal (Sallent de Gallego, Haut Aragon, Espagne). (Photo Vincent Vlès/DR)

Si la neige est au rendez-vous des vacances de février dans les Pyrénées, elle pourrait rapidement se raréfier à cause du réchauffement climatique. Des stations subissent déjà une baisse du taux d’enneigement et tentent de s’adapter.

Les skieurs bordelais peuvent se réjouir : près de 100 % du domaine skiable pyrénéen est enneigé actuellement. Ils ne manquent donc pas de pistes à dévaler à l’heure de leurs vacances d’hiver. Toutefois, d’année en année, le manteau neigeux a tendance à s’amenuiser. En effet, d’après l’Observatoire pyrénéen du changement climatique, les températures auraient augmenté de 1,1 °C en moyenne dans les Pyrénées depuis l’année 1900. En parallèle, les taux d’enneigement, eux, ont baissé de 5 centimètres tous les 10 ans, dans les Pyrénées et le massif alpin. Ces évolutions seraient pour une bonne part imputables au réchauffement climatique et ne devraient pas s’arranger dans les années à venir.

Des petites stations déjà touchées

Depuis 2003, le nombre de journées ski a baissé de plus de 18 % dans le Haut-Béarn (Piémont Oloronais, vallées d’Ossau, d’Aspe, de Baretous et de Josbaig), selon l’étude d’Hervé Le Treut sur Les impacts du changement climatique en Aquitaine.

Le domaine skiable du Puigmal (Pyrénées orientales), s’étalant de 1835 à 2665 mètres, a même dû mettre la clé sous la porte en juillet dernier. Est-ce dû à la crise économique ? Au manque d’enneigement ? Les avis divergent.

« Actuellement sur la chaîne des Pyrénées, quelques stations éprouvent des difficultés, reconnaît Bernard Malus, directeur adjoint du Grand Tourmalet et président de la section Pyrénées de Domaines skiables de France. Toutefois ces difficultés ne sont pas forcément dues au manque d’enneigement, mais plutôt à la crise économique. La fermeture du Puigmal est liée à un manque de rentabilité et à une erreur d’implantation. »

Pourtant, les saisons sans neige du début des années 1990, de 2006-2007, 2007-2008 ou encore l’ouverture de la saison 2009-2010, ont provoqué une baisse du chiffre d’affaires de 36 % en moyenne par rapport à la saison précédente. Les pratiquants des sports de glisse ont été beaucoup moins nombreux et les annulations des séjours en hausse.

Un enneigement quasi nul à la fin du XXIe siècle

« La neige est un élément très sensible au changement climatique, prévient Olivier Cabanes, ingénieur d’étude au Centre inter-régional Sud-Ouest de Météo France. Car l’enneigement est lié aux précipitations et aux températures (elles doivent être inférieures à 0 °C). Si le thermomètre monte, il y aura moins de précipitations neigeuses ou elles se produiront à plus hautes altitudes. »

Grâce à des simulations climatiques, les climatologues ont pu prévoir la hausse des températures et l’impact du réchauffement climatique sur l’enneigement à l’horizon 2030 et 2080 :

« En 2030, les températures pourraient augmenter de 1,1 à 1,8 °C par rapport au climat des années 1970 et, en 2080, de 2 à 3,6 °C, précise Olivier Cabanes ; et l’enneigement à 2100 m d’altitude diminuer de 36 à 56 % en 2030 et 58 à 85 % pour 2080. »

Les résultats des simulations climatiques sont présentées avec un intervalle d’incertitude (scénario « optimiste », scénario « pessimiste ») afin de tenir compte de la marge d’erreur des modèles mais également des mesures que prendront ou non les gouvernements pour lutter contre les émissions de gaz à effet de serre.

Les glaciers des Pyrénées en voie de disparition

Il est compliqué de mesurer l’évolution climatique sur l’enneigement des Pyrénées. Les grandes variations d’enneigement mesurées à La Mongie (Hautes-Pyrénées, altitude 1750 mètres) depuis 1975 montrent qu’il est délicat de tirer des conclusions.

« On peut observer des variabilités interannuelles (d’une année à l’autre) et intra-décennales (cycles de 5 à 10 ans), détaille Olivier Cabanes. Ainsi, il y a eu un pic d’enneigement dans les années 80, un affaiblissement dans les années 90 puis, dans les années 2000, des années bien enneigées alternant avec des saisons très déficitaires. On essaie de déceler un signal de fond de réchauffement climatique. Or, les premières mesures datent des années 70. À partir de ce type d’informations, nous n’avons pas encore de recul suffisant. L’élément le plus tangible est l’évolution des glaciers. Certains ont perdu jusqu’à 50 % de leur superficie en l’espace d’un siècle. »

Dans les Pyrénées, tous les glaciers pourraient avoir disparu d’ici 2050. Le glaciologue Pierre René, le montre de manière frappante dans un récent livre, en s’appuyant sur ses propres mesures et des photographies prises à différentes époques. Ainsi, sur la centaine de glaciers qui existaient il y a 150 ans, il n’en restait plus que 44 en 2000 et 25 aujourd’hui. Pour l’expert, pas de doute possible : les précipitations n’ayant pas diminué, c’est l’élévation des températures liée au réchauffement climatique – et par là l’activité humaine – qui est clairement responsable de la disparition de ces fleuves englacés.

A ce rythme, et dans l’hypothèse d’un maintien ou d’une accentuation des bouleversements observés, tous les glaciers des Pyrénées pourraient avoir totalement disparu en 2050, d’après le récent rapport scientifique « Prévoir pour agir, la région Aquitaine anticipe le réchauffement climatique », coordonné par Hervé Le Treut.

Glacier d'Ossoue depuis le col des Gentianes en 1911 (Photo Pierre René/DR)

Glacier d’Ossoue depuis le col des Gentianes en 1911 (Coll. Pierre René/DR)

Glacier d'Ossoue (Vignemale) depuis col le des Gentianes en 2007. (Photo Pierre René/DR)

Glacier d’Ossoue (Vignemale) depuis le col des Gentianes en 2007. (Photo Pierre René/DR)

Le recours à la neige artificielle pour la survie du « produit ski »

Les études du Centre d’Etude de la Neige de Météo France montrent d’ores et déjà une érosion du manteau neigeux en montagne depuis 1961. Ce phénomène pourrait considérablement se renforcer dans les Alpes et les Pyrénées, en particulier au-dessous de 2000 mètres d’altitude, d’ici 2030 à 2050. A 1500 mètres – altitude moyenne de l’ensemble des domaines skiables en Aquitaine –, la saison enneigée passerait de trois à deux mois dans les Pyrénées, la hauteur de neige ne serait plus que d’une vingtaine de centimètres.

D’après Météo France, les stations de moyenne altitude des Pyrénées-Atlantiques ne devraient plus avoir qu’entre 70 et 80 jours d’enneigement à cette altitude dans l’hypothèse basse d’un réchauffement de + 1,8° en moyenne.

Selon les projections de l’OCDE, un réchauffement de 2°C ramènerait en Haute-Savoie le nombre de stations où l’enneigement est assuré de 35 à 18, et à seulement 7 pour un réchauffement de 4 °C. Dans les Pyrénées, la situation devrait être encore plus critique.

Quand l’enneigement naturel fait défaut, les stations recourent à la neige artificielle. Mais cette technologie coûteuse en énergie et en eau ne pourra se substituer totalement à la neige naturelle, et n’assurera la survie du « produit ski » que 20 ans maximum.

Des stations tentent de s’adapter

Alors que faire ? Diversifier l’offre touristique ? Aucune initiative n’est lancée dans ce sens.

« Pour l’heure, les acteurs et collectivités continuent d’investir dans des équipements lourds dédiés au ski alpin (remontées mécaniques, restaurants d’altitude, enneigement artificiel…) et dans l’immobilier pour essayer d’étendre le domaine skiable », constate Vincent Vlès, professeur des universités d’aménagement et urbanisme à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour (Pyrénées-Atlantiques).

Ils s’attirent ainsi les foudres des associations de protection de la nature, comme dans la vallée de la Gela.

« Il y a aussi une tentative de diversification des activités hivernales et d’extension de la saison au printemps, à l’été et à l’automne, explique Vincent Vlès. Mais ce n’est pas le même produit, pas la même clientèle ni la même valeur ajoutée : un touriste dépense un euro l’été contre 8 à 9 euros l’hiver. Cela n’est pas une roue de secours et les activités estivales ne remplaceront que 10 % de la clientèle hivernale. »

Le changement climatique est encore fort peu pris en compte, constate le rapport Le Treut. Peut-être préfère-t-on se voiler la face ?

« Bien sûr qu’on regarde de près tout cela, que nous restons à l’écoute, répond Bernard Malus. Mais à l’échelle de notre activité, y compris de nos investissements, on ne s’inquiète pas outre-mesure. On a encore de beaux jours de ski dans les Pyrénées »

Il faut dire que, « malgré les efforts de toutes les stations, dans tous les massifs et à toutes les altitudes, aucune activité (VTT, randonnée, luge, etc.) n’a démontré une capacité d’attractivité et d’emploi comparable au ski », souligne Laurent Reynaud. Ainsi, nombreux sont les acteurs et opérateurs à penser que « sans le ski, tout est fini ». C’est un brin exagéré : le tourisme en montagne emploie certes près d’un salarié sur six dans le massif pyrénéen, mais davantage en été qu’en hiver.

La neige artificielle, « une béquille sur une jambe de bois »

Quand l’enneigement naturel fait défaut, les stations recourent à la neige artificielle – désormais appelée « neige de culture », pour des superficies de plus en plus grandes, désormais la presque totalité des pistes des grandes stations. Elle permet une meilleure préparation des pistes, une tenue plus longue de la neige, une sorte de compensation des principaux aléas climatiques…

Toutefois, cette technologie est loin d’être la solution : en plus de ne pas valoir la « vraie » poudreuse pour les passionnés de glisse, elle est surtout coûteuse en énergie et en eau.

« Cette eau est puisée dans les torrents, ce qui impacte sur les écoulements naturels, la vie aquatique et par là, les réseaux alimentaires associés, souligne Vincent Vlès, professeur des universités d’aménagement et urbanisme à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour (Pyrénées-Atlantiques). En outre, la neige de culture représente un agent supplémentaire et non négligeable d’érosion. Et elle s’accompagne d’équipements lourds consommateurs d’eau et d’énergie, de travaux en altitude dont les biologistes ont démontré qu’ils modifiaient assez considérablement les écosystèmes locaux, les niveaux édaphiques [NDLR : rapport entre le sol et le vivant], les équilibres des bassins versants des vallées. »

Canon à neige sur une piste de la station du Cambre d'Aze (Photo Vincent Vlès/DR)

Canon à neige sur une piste de la station du Cambre d’Aze (Photo Vincent Vlès/DR)

Pourtant, pour Laurent Reynaud, délégué général des Domaines skiables de France,

« il n’y a pas de conflit d’usage de l’eau entre celui de la neige de culture et les autres usages. Selon l’agence de l’eau du bassin Adour Garonne, seulement 0,13 % de l’eau disponible est utilisée pour la neige de culture. Et ce prélèvement est restitué au milieu naturel au moment de la fonte des neiges ».

Bernard Malus, président de la section Pyrénées des Domaines skiables, renchérit :

« A la Mongie, on prélève l’eau sur un barrage : mais on n’est loin de vider le lac ! En outre, on ne va pas enneiger l’ensemble de nos pistes : ça coûterait trop cher. A terme, on fermera peut-être des bouts de stations ».

Pistes en Téflon

Quoi qu’il en soit, cette technologie ne permet pas de lutter indéfiniment contre la diminution de l’enneigement. Par conséquent, la neige artificielle est jugée comme « une béquille sur une jambe de bois » par la quasi-totalité des quelques études consacrées au sujet. Elle ne devrait pas permettre de garantir le produit ski au-delà de quinze à vingt ans.

« Mais des recherches sont actuellement menées en France et aux Etats-Unis sur des dérivés totalement artificiels de neige de culture, à base d’aiguilles de pin ou de confettis de Téflon, confie Vincent Vlès. Ils pourraient faire leur apparition sur les pistes d’ici 5 à 10 ans, tout comme les pistes ski intérieures, comme à Dubaï ou Barcelone. C’est du délire total ! » 

Aller plus loin

A lire, sous la direction d’Hervé Le Treut, Les impacts du changement climatique en Aquitaine.

A lire dans la revue Sud-Ouest Européen, « Mutations socio-environnementales et perspectives d’adaptation des stations de montagne pyrénéenne », d’Emeline Hau et Vincent Vlès.

Le site de l’association pyrénéenne de glaciologie, Association Moraine.

Le projet ANR/SCAMPEI, qui a pour objectif d’apporter une réponse plus précise à la question du changement climatique dans les régions de montagne de la France métropolitaine.

L'AUTEUR
Florence Heimburger
Florence Heimburger
Journaliste indépendante

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