Tareq Oubrou : « Les anti-mosquée sont manipulés »
Société 

Tareq Oubrou : « Les anti-mosquée sont manipulés »

actualisé le 12/05/2014 à 10h30

L'imam bordelais Tareq Oubrou, recteur de la grande mosquée. (DR)

L’imam bordelais Tareq Oubrou, recteur de la grande mosquée. (DR)

Tareq Oubrou est imam, recteur de la mosquée de Bordeaux, et depuis peu Chevalier de la Légion d’honneur. Pour Rue89 Bordeaux, il fait un point sur l’avancée du centre culturel musulman, qui comprendra une grande mosquée. Et il répond aux accusations et aux mensonges véhiculées sur son compte par l’extrême-droite, suite à la manifestation samedi à Bastide contre le projet de la Fédération musulmane de Gironde.  

Rue89 Bordeaux : Que répondez vous aux quelques 200 personnes qui, à l’appel du Front national, ont manifesté ce week-end contre le projet de mosquée ?

Tareq Oubrou : Qu’ils sont en train de combattre un ennemi, l’intégrisme musulman, qui n’existe pas. La majeure partie des gens qui manifestent sont manipulés et victimes de désinformation sur notre projet. Nous sommes au XXIe siècle, dans une grand démocratie, et dans un lieu de tolérance et d’ouverture, et pourtant ils s’opposent à la liberté de conscience, et au droit légitime et banal de pratiquer un culte. C’est pire qu’un retour au Moyen-Âge ! D’un côté je comprends la peur nourrie par l’ignorance, de l’autre je condamne la manipulation par un parti qui n’a qu’un objectif, accéder au pouvoir. Il préfère manifester que débattre. Nous sommes pourtant ouverts et prêt à rencontrer le Front national, local ou international ! De la droite au Front de gauche, je rencontre pourtant beaucoup de personnes avec lesquelles je ne suis pas d’accord. C’est le sens même de la religion, de relier les gens.

Les sites internet d’extrême-droite vous accusent d’être proche d’Alain Soral, le mentor de Dieudonné, et des Frères musulmans…

J’ai participé en 2009 à un débat avec Alain Soral, organisé par l’association qu’il préside, Égalité et réconciliation. Mais ces sites omettent de préciser que j’ai quitté la salle pendant le débat dès que des propos antisémites ont été tenus. Je ne partage rien avec cet homme et son obédience. On me présente aussi comme un islamiste, parce que lorsque j’avais 19 ans Hassan Al-Banna, le fondateur des Frères musulmans, a fait partie de mes références, m’aidant à réconcilier modernité et tradition. Et je me référais au mystique, pas au réformateur politique du début du XXe siècle ; on ne doit pas tout jeter, de même qu’on ne doit pas renoncer à lire Heidegger car il a été impliqué avec le nazisme. Mais j’ai aujourd’hui 54 ans, un être humain évolue, et on doit le juger à ses propres discours et actes. Croyez vous qu’on m’aurait donné la légion d’honneur si j’avais embobiné tout le monde pendant 30 ans – les RG, les hommes politiques, les gens qui me côtoient ? Je serais un génie !

Pourquoi êtes vous aussi attaqué par des musulmans ?

A cause de mes positions ouvertes sur le foulard et la condition des femmes. Je pense que l’avenir de la communauté est dans la société, pas dans le repli identitaire. Mais certains n’arrivent pas à comprendre ce souhait de discrétion, qu’on ne veuille par exemple pas construire de minaret sur notre future mosquée – cela vient de nous, pas d’une exigence de la mairie. Cela me vaut des menaces, un imam de Bordeaux m’a même excommunié et dit que je méritais la mort. On ne peut pas satisfaire tout le monde…

« La mosquée est un territoire français, pas un lieu exotique »

Où en est le projet de grande mosquée ?

Nous avons lancé une consultation avec 5 cabinets d’architectes, et un jury – composé de membres de la mairie, de l’OIN (opération d’intérêt national) Euratlantique [le projet de centre culturel musulman prendra place sur son emprise, NDLR] et de personnalités – choisira fin avril entre leurs projets. Nous lancerons ensuite une campagne pour réunir les 15 à 20 millions d’euros nécessaires. Les deux tiers du complexe seront à vocation culturelle, et c’est pour cette partie que Vincent Feltesse nous a accordé 50000 euros sur sa réserve parlementaire. Pour l’instant, nous n’avons que ce financement.

Prospecterez vous auprès de donateurs étrangers, comme l’Arabie Saoudite ou le Qatar ?

Soit la République nous aide, soit nous devrons aller chercher l’argent où il se trouve, avec trois conditions : la transparence des financements, la légalité de ces fonds, publics ou privés, et l’inconditionnalité de ces dons – celui qui va nous aider n’aura aucun pouvoir sur notre discours ou sur la nomination des imams. C’est à prendre ou à laisser, il n’est pas question de sous-traiter un discours de l’étranger. Nous lancerons d’abord une souscription nationale française.

Cette grande mosquée, qui pourra accueillir plus de 3000 fidèles,  est-elle aussi un outil pour « sortir l’Islam des caves » ?

Plus la mosquée est transparente et visible, plus le discours devient responsable. J’aime répéter à mes coreligionnaires que la mosquée est un territoire français, ce n’est pas un lieu exotique. On ne veut pas d’un Islam des marges ou de la périphérie, où des petites salles louées par des associations, naissent et disparaissent très vite. Elle répondra à un besoin, nous manquons de place dans les mosquées bordelaises, mais n’attirera pas en permanence 3000 personnes, seulement pour les grandes occasions ou la prière du vendredi. Et le restaurant, la bibliothèque et les salles seront ouvertes à tous.

Redoutez vous que la mobilisation du FN puisse mettre en danger le projet ?

Bordeaux est une ville assez apaisée, où l’extrême-droite est très minoritaire. Ce projet est celui des citoyens bordelais, toutes les communautés et tendances politiques sont mobilisées, le FN est l’exception. Dans une démocratie, la majorité doit l’emporter. L’image pour Bordeaux et la France serait autrement gravement atteinte.

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux

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