Société 

A Bordeaux, un havre unique pour femmes violentées

actualisé le 08/04/2014 à 07h38

Dans la salle d'attente du Cauva, 4000 personnes sont passées en 2012, dont 59% de femmes (photo Aline Chambras/Rue89 Bordeaux)

Dans la salle d’attente du Cauva, 4000 personnes passent chaque année, dont 59% de femmes (photo Aline Chambras/Rue89 Bordeaux)

Le Cauva, au CHU du Bordeaux, est un lieu unique en France. Le centre d’accueil en urgence des victimes d’agression offre à ces dernières, en majorité des femmes, une assistance judiciaire dès les premier soins. La majorité des victimes de viols y portent plainte, contre seulement 1 sur 10 en France.

C’est au sous-sol de l’hôpital Pellegrin que les discrets locaux du Cauva accueillent en urgence les victimes d’agression de Gironde. Dans la salle d’attente, une maman et sa fille de 17 ans, discutent doucement. Elles attendent la psychologue. Alice (les prénoms ont été modifiés) s’est faite violée il a trois jours en plein centre ville de Bordeaux. « Je suis complètement larguée », souffle la jeune fille.

Après son agression, elle est rentrée chez elle comme si de rien n’était, mais sa mère a très vite vu que quelque chose n’allait pas. « Quand ma fille m’a expliqué ce qui lui était arrivé, on a foncé au commissariat », raconte la mère. Là-bas, il a fallu qu’Alice décrive dans le détail son agression :

« On m’a fait répéter quatre fois ce qui s’était passé, je devais donner tous les détails, c’était très long et très dur. Puis on m’a envoyé au Cauva pour les prélèvements et pour que je rencontre une psychologue. Ici, ils ont été adorables, ils ont vraiment beaucoup de tact, ça a été plus facile, je me sentais moins coupable… Aujourd’hui, j’ai un rendez-vous pour faire le point, c’est important. »

C’est un des plus du Cauva : une prise en charge pluridisciplinaire, dans un même lieu et au même moment, permet que la souffrance et le traumatisme des victimes soient véritablement pris en compte. Cela répond à une vraie lacune en France, où sur 10 femmes victimes de viol, une seule porte plainte. Explications de Sophie Gromb-Monnoyeur, chef du service de médecine légale du CHU de Bordeaux et fondatrice du Cauva en 1999 :

« Les victimes de violences, et notamment les femmes victimes d’agression sexuelle, doivent affronter un véritable parcours du combattant, ballottées le plus souvent entre les urgences pour les premiers soins, le commissariat où elles se rendent ensuite quand elles veulent déposer plainte et l’hôpital à nouveau pour que soient effectuées les constatations du médecin légiste. Ces allers et retours sont inhumains pour une personne en état de choc et ne favorisent pas le dépôt de plainte. Or il faut impérativement que les victimes de violences, notamment sexuelles, aient les moyens de porter leur affaire devant la justice. »

Le Cauva se situe au sous-sol de l'hôpital Pellegrin à Bordeaux (photo AC/Rue89 Bordeaux)

Le Cauva se situe au sous-sol de l’hôpital Pellegrin à Bordeaux (photo AC/Rue89 Bordeaux)

Parcours du combattant

Fruit d’une convention entre quatre ministères (Justice, Santé, Intérieur et Défense), le Cauva est le seul lieu en France où les victimes d’agression reçoivent une aide aussi bien médicale que psychologique, sociale et juridique. Grâce à la signature d’une convention entre le Parquet de Bordeaux et le CHU, le Cauva a la possibilité d’amorcer une procédure judiciaire avant même que la victime ne dépose plainte.

« Quand une victime arrive aux urgences, l’équipe du Cauva la prend en charge et si elle désire porter plainte, nous appelons directement un officier de police judiciaire qui nous faxe aussitôt une réquisition. Les constatations que nous faisons au Cauva sont alors aussitôt incluses dans le rapport : la victime ne sera donc pas obligée, après avoir été déposé plainte, de revenir à l’hôpital pour faire de nouveaux prélèvements comme c’est le cas ailleurs. Et lorsque la victime se rendra au commissariat ou à la gendarmerie, elle n’aura pas à attendre dans le bureau des plaintes, comme une victime anonyme, elle sera reçue sur rendez-vous », souligne Nathalie Gros-Grosleron, médecin légiste et responsable du Cauva.

En outre, dans les cas où la victime n’est pas apte à se déplacer, l’officier de police judiciaire contacté par le Cauva vient enregistrer la plainte directement dans ses locaux. Résultat : selon Sophie Gromb-Monnoyeur, la majorité des femmes arrivées au Cauva porte plainte.

En 15 ans d’existence, le Cauva a fait ses preuves. Dès 2001, ce sont 2700 victimes qui viennent y trouver réconfort et écoute. En 2012, elles étaient près de 4000, dont 59% de femmes et un quart de mineurs. 64% ont subi des coups et blessures volontaires, 17% ont été victimes de viols.

Au secrétariat, le téléphone ne cesse de sonner. Les généralistes, les associations et les services de police renvoient vers le centre d’accueil lorsqu’ils ont affaire à des victimes d’agression. Et le bouche-à-oreille fonctionne bien.

« Plutôt l’enfer que perdre la garde de mes enfants »

C’est parce qu’elle en a entendu parler au hasard d’une conversation qu’Agnès est venue aujourd’hui. « C’est ma dernière chance », estime la quinquagénaire. D’un milieu aisé, elle subit depuis maintenant plus de dix ans des violences répétées de la part de son concubin.

« La première fois qu’il m’a frappée, cela faisait 5 ans que nous vivions ensemble. Notre fils venait de naître. Il m’a cassé le pouce. Je n’ai rien compris. »

Petit à petit, la violence, qu’elle soit psychique ou physique s’est installée :

« Je suis épuisée, je ne sais plus quoi faire. Il y a deux ans, j’avais trouvé la force de porter plainte. Au commissariat, le policier m’a laissé comprendre que si je n’arrivais pas à mettre mon compagnon dehors, on allait me retirer mes enfants. J’ai retiré ma plainte 15 jours après. Je préfère vivre l’enfer plutôt que perdre la garde de mes enfants. »

Dans le bureau de Céline Ramillien, l’assistante sociale qui la reçoit, Agnès vide son sac.

« Je lui ai vivement conseillé de retourner porter plainte, c’est la seule solution, rapporte Céline. Je l’ai rassurée concernant la question de la garde des enfants et j’ai appelé le bureau des plaintes : si elle fait la démarche, elle sera reçue par un officier qui connaîtra déjà son dossier. »

Une augmentation de 10% des violences en Gironde

Selon les chiffres de la police et de la gendarmerie en Gironde, les violences intra-familiales contre les femmes ont augmenté de près de 10% en 2013. Soit 1805 victimes de harcèlement, d’atteintes sexuelles ou de violences volontaires, contre 1646 en 2012. Ces chiffres sont incomplets puisqu’ils se limitent aux faits commis au sein de la cellule familiale, mais c’est dans ce cadre que sont commises la plupart des violences à l’encontre des femmes.

Le Cauva peut attester des calvaires

C’est là un des points forts du Cauva : si la victime ne souhaite pas d’emblée porter plainte, un dossier conservatoire dans lequel sont consignées toutes les constatations médico-légales, est constitué. Il sera gardé trois ans.

« Cela laisse aux victimes tout le temps de prendre leur décision sans que les preuves ne soient pour autant perdues, souligne Nathalie Gros-Grosleron, la responsable du Cauva. Dans les cas de violences conjugales, les femmes que nous recevons n’ont bien souvent pas la force de porter plainte. Celles qui sont venues au Cauva se faire soigner pour des coups et blessures, savent que nous gardons toutes les traces de ces événements. A elle de trouver ensuite le ressort de passer par la case justice. Le dossier conservatoire sera alors là pour attester de leur calvaire. »

5 à 10% des dossiers conservatoires réalisés quand la victime ne souhaite pas porter plainte sont ainsi finalement réactivés.

Mais les problèmes peuvent s’enchaîner une fois la rupture consommée, car « les solutions d’hébergement sont trop rares en Gironde pour les femmes dans la situation d’Agnès », poursuit Céline Ramillien. Pour autant, Agnès a trouvé quelqu’un à qui parler :

« Autour de moi, seuls mes parents sont au courant et me soutiennent. Je ne peux pas en parler à mes amis : tous pensent que mon compagnon est l’homme le plus merveilleux qui existe. J’aurais l’impression de passer pour une folle si je leur dévoilais toute la vérité. »

L'équipe du Cauva comprend 23 salariés, dont 8 médecins légistes, 5 psychologues, et 2 juristes (Photo AC/Rue89 Bordeaux)

L’équipe du Cauva comprend 23 salariés, dont 8 médecins légistes, 5 psychologues, et 2 juristes (Photo AC/Rue89 Bordeaux)

Une structure pilote en Europe

Le Cauva n’accueille pas que des adultes victimes de violence. Dans la salle d’attente, un couple accompagné de leur fils de 8 ans raconte à voix basse la raison de leur venue :

« Nous avons surpris notre fils en train de faire une fellation à son cousin âgé de 14 ans. Nous ne savons pas encore si nous allons porter plainte. S’agissait-il d’une agression ? D’un jeu d’exploration ? Nous avons besoin de réflexion, nous venons ici pour clarifier la situation », explique la mère.

Une maman et sa fille de 5 ans sont sur le point de partir. La maman vient de rencontrer l’assistante sociale, et la psychologue a entendu sa fille :

« Depuis quelques temps, ma fille dessine souvent des sexes d’hommes. Son père et moi sommes séparés et je me pose des questions sur ce qu’elle voit, voire ce qu’elle subit quand elle passe les week-end chez lui », s’inquiète sa mère.

Comment procède le Cauva ? Précisions de Céline Baup, une des psychologues :

« En procédant à une évaluation à la fois psychologique et sociale, nous parvenons à mieux faire circuler la parole, à mettre du langage là où il n’en y a pas, à distinguer ce qui est induit de ce qui est spontané dans le discours de l’enfant. Cela nous permet d’éviter les écueils, de cerner vraiment si l’enfant est en situation de danger ou si, comme c’est parfois le cas, dans des situations de séparation, il n’est pas un enjeu de garde entre les parents. »

Fort de son expertise, le Cauva a été reconnu structure pilote par la commission européenne en 2004, dans le cadre du programme Daphné dont l’objectif est de contribuer à la protection des enfants, des jeunes et des femmes contre toutes les formes de violence, et depuis des centres similaires se sont ouverts en Europe : en Italie, à Turin, Bologne et San Remo ; en Belgique à Liège et en Allemagne à Hambourg.

Un budget en baisse de 30%

Mais en France la reconnaissance n’est pas au rendez-vous. La réforme du secteur médico-légal menée depuis 2010 prévoit certes des unités médico-judiciaire (UMJ), mises en place dans les CHU afin de mieux accueillir les victimes.

« On voudrait que le Cauva devienne une UMJ, mais le Cauva, c’est bien plus que cela, s’énerve Sophie Gromb-Monnoyeur. Ici nous travaillons avec les victimes même s’il n’y pas eu de plainte, nous avons le dossier conservatoire, nous faisons de la prévention et notre approche est vraiment transdisciplinaire. Nous transformer en UMJ reviendrait à réduire à néant nos spécificités. »

De plus, selon Sophie Gromb-Monnoyeur, cette réforme de la médecine légale sous-tend que que cette spécialité n’est plus reconnue comme une mission d’intérêt général : « Or dans un contexte de réductions budgétaires généralisées, cela pose la question de son financement ». Avec le risque de voir bientôt les victimes d’agression sexuelles obligées de payer les actes de prélèvements ou de soutien psychologique jusque-là proposées gratuitement par le Cauva.

« Nous sommes malheureusement contraints d’envisager cette option de la facturation, soupire Nathalie Gros-Grosleron, car depuis la fin de l’été 2013, nous subissons de plein fouet une baisse de 30% des budgets qui nous sont alloués. Nous n’avons ainsi plus de psychologues d’astreinte après 19h comme c’était le cas depuis la création du Cauva. De même, nous n’avons plus d’infirmière le soir du lundi au jeudi. Cela se ressent grandement sur la qualité de notre service. »

En février, une victime de viol arrivée au Cauva après 21h30, en a fait les frais :

« Cette victime venait de subir une agression sexuelle sous la menace d’une arme de poing (introduite dans la bouche, dans le vagin et sur la tempe), raconte le légiste Larbi Benali dans un signalement envoyé à son administration. Je ne pouvais lui proposer de support psychologique n’ayant plus de personnel d’astreinte en soirée. Cette situation ne peut plus durer. Pour les victimes, pour lesquelles nous sommes incapables d’assurer une prise en charge globale comme nous le devrions, nous sommes des agresseurs secondaires et cela est intolérable dans l’approche que nous défendons depuis des années au sein du Cauva. »

Pour Sophie Gromb-Monnoyeur la question du financement est avant tout une question d’éthique :

« On ne peut pas nous demander d’être rentable, il en va de la place accordée aux victimes dans notre société ! »

Aller plus loin

Le site du Cauva

L’étude nationale sur les morts violentes au sein du couple

Les violences de genre (statistiques du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes)

Les chiffres de référence sur les violences faites aux femmes

L'AUTEUR
Aline Chambras
Aline Chambras
Journaliste indépendante et réalisatrice sonore.
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