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Fraude au vin : les grands crus et les gros moyens
Economie 

Fraude au vin : les grands crus et les gros moyens

par Stéphane Moreale.
Publié le 18 avril 2014.
Imprimé le 01 juillet 2022 à 06:43
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Analyse en cours au Service commun des laboratoires (SCL) de Pessac (Stéphane Moreale/Rue89 Bordeaux)

Analyse en cours au Service commun des laboratoires (SCL) de Pessac (Stéphane Moreale/Rue89 Bordeaux)

Pour lutter contre la contrefaçon, notamment chinoise, et organiser la traçabilité des bouteilles, la place de Bordeaux mise sur la formation, la coopération et les technologies de pointe. Celles-ci sont au cœur de la lutte que mènent les laboratoires des services européens contre la fraude aux vins. Reportage au Service commun des laboratoires, sur le campus de Pessac.

Le 24 avril prochain, Rudy Kurniawan, un Chinois de 37 ans surnommé « le Mozart du faux vin », saura s’il passe les quarante prochaines années de sa vie dans une prison américaine. Son arrestation par le FBI en mars 2012, et son procès en décembre 2013 à New-York, ont révélé au monde du vin stupéfait l’ampleur d’une escroquerie sans précédent portant sur des centaines de bouteilles de grands bourgognes et bordeaux.

Dans sa villa de Los Angeles où ils l’ont cueilli, les agents du FBI ont découvert tout un atelier de fabrication de faux vins : fausses étiquettes venues d’Indonésie, pots de cires pour couvrir les goulots, faux tampons encreurs pour apposer le millésime, imprimantes hight tech, essais de vieillissement d’étiquette, formules d’assemblage de millésimes récents dans le but d’obtenir le goût d’un vieux cru classé…

Arrivé aux Etats-Unis en 1998 avec un visa d’étudiant indonésien, Rudy Kurniawan, de son vrai nom Zheng Wang Huang, a pendant dix ans blousé le petit monde feutré des collectionneurs et des grandes maisons de ventes aux enchères. Une escroquerie de plusieurs dizaines de millions de dollars. Le faussaire n’est tombé que parce qu’un vigneron bourguignon, Laurent Ponsot, découvrit dans un catalogue une de ses bouteilles… jamais produite au château.

Combien de faux grands crus classés sont ainsi acquis aux enchères par des collectionneurs cocus mais contents ? L’expert indépendant anglais Michael Egan, qui réside depuis 2005 à Saint-Médard-en-Jalles après avoir travaillé 23 ans au département vins de la maison Sothebby’s, à Londres, a identifié depuis 2006, dans les caves de ses clients, 1400 crus falsifiés. Les trois quarts proviendraient de l’atelier de Rudy Kurniawan.


Harry Rodenstock

Ex-agent de rock star reconverti en marchand de vins, cet Allemand aujourd’hui âgé de 71 ans est l’auteur de l’une des plus grosses arnaques aux grands crus de l’histoire. Il aurait trompé les meilleurs œnologues de la planète vin – dont le Britannique Michael Broedbent et l’Américain Robert Parker – et vendu dans les années 80 des lots de bouteilles illustres ayant prétendument appartenu au président américain Thomas Jefferson. Une de ces bouteilles, un Lafitte-Rothschild 1787, a été vendue aux enchères en décembre 1985 chez Christie’s, à Londres, pour 156 450 dollars. L’arnaque a été révélée en 2008 avec le livre « The billionaire’s Vinegar », de Benjamin Wallace

Failles dans les contrôles

Dans le cercle discret des maisons de ventes, où la confiance sert souvent de certificat de validité, des scandales style Rudy Kurniawan, ou avant lui Hardy Rodenstock (voir encadré), éclatent rarement au grand jour. Difficile donc de quantifier l’ampleur de la fraude sur tapis rouge. Mais les salles de vente sont incontestablement devenues le lieu de toutes les tentations pour des escrocs de haut vol alléchés par l’envol des prix des grands vins sur le marché.

« Ce n’est pas une explosion, mais je vois de plus en plus de cas où l’on trouve mises aux enchères des bouteilles douteuses dont on ne connaît pas avec certitude la provenance, admet Michaël Egan. Dans des lots de 1000 bouteilles proposées par un seul vendeur, la probabilité existe que ce dernier ait semé quelques faux millésimes ».

Michaël Egan pointe des lacunes dans les contrôles effectués par les experts des maisons de vente :

« Ceux-ci doivent être plus vigilants notamment sur des millésimes rares comme 1945, 1947 ou 1961. Ils doivent contrôler systématiquement étiquettes, capsules, bouteille, bouchon ; ne pas hésiter à poser autant de questions que nécessaire au vendeur sur la façon dont il s’est procuré ses bouteilles ; exiger les factures. Même s’il est toujours possible qu’elles soient fausses elles-aussi. »

Michaël Egan (DR)

Michaël Egan (DR)

La traçabilité des filières : tel est l’enjeu aujourd’hui des acteurs d’un marché où la spéculation, l’explosion de la demande mondiale et le manque de formation de certains dopent le business de la fraude. C’est même devenu urgent depuis que les Chinois se sont mis au Bordeaux.

« Beaucoup de fausses bouteilles circulent en Chine », confie Michaël Egan. Combien ? « Très difficile à dire, prétend une source au CIVB : les douanes chinoises ne communiquent pas sur le sujet ». Pas plus que les grands châteaux du Bordelais, d’une discrétion de violette sur la question. Et pour cause : « ils veulent protéger leurs noms de marque », glisse Michaël Egan.

Parmi les plus copiés figurerait château Lafite-Rosthchild, premier grand cru de Pauillac – plus de 1300 euros pour le 2008 – qui mène par ailleurs une guerre sans merci à son « rival » des Côtes-de-Bordeaux, château Lafitte, pour le contrôle en Chine de la marque du même nom.

Changement de pied

Toutefois le vent commence à tourner.

« Au début les problèmes de contrefaçon n’étaient pas la préoccupation des Chinois, au contraire, confie-t-on au CIVB. Mais depuis trois, quatre ans et la multiplication chez eux des scandales sanitaires, ils collaborent davantage. »

Depuis 2013 l’interprofession bordelaise et les autorités chinoises ont mis en place des protocoles pour mieux contrôler les lots de vins écoulés dans l’Empire du Milieu – 470 000 hectolitres sur les douze derniers mois pour une valeur de 293 millions d’euros, un record.

Déjà l’Administration chinoise dispose d’un registre consignant les noms des 240 grands crus classés du Bordelais. Une avancée majeure a été obtenue avec la reconnaissance en janvier 2013 par la SAIC (l’équivalent chinois de l’INPI) de la marque Bordeaux ; courant 2014 la notion d’appellation Bordeaux doit aussi être reconnue par l’AQSIQ, l’INAO chinoise.

Bernard Farges, président du CIVB (J.B. Nadeau/CIVB)

Bernard Farges, président du CIVB (J.B. Nadeau/CIVB)

Par ailleurs la place de Bordeaux multiplie les offres de formations à destination des fonctionnaires et étudiants chinois, via notamment l’Ecole du Vin de Bordeaux :

« la formation est un point essentiel car les contrefacteurs jouent sur la méconnaissance des Chinois de la notion d’appellation, confie Bernard Farges, président du CIVB et de la Fédération des Grands Crus. Il est essentiel que nos interlocuteurs aient une meilleure proximité avec le marché pour identifier la contrefaçon. »

Le CIVB réfléchirait aussi à apposer un timbre sur chaque bouteille pour éviter que celle-ci ne soit remplie avec un autre vin.

Pour une fois l’Union européenne, et la France, ont pris tôt conscience du problème lié à la fraude aux vins. Impliquant tous les pays producteurs de l’UE (y compris la Grande-Bretagne !) un vaste réseau de collecte et de contrôle d’échantillons de vins a été mis en place dans les années 2000. Ce maillage des terroirs implique les laboratoires des administrations concernées, dotés de technologies de pointe bénéficiant des dernières avancées dans le domaine de la chimie. En France, cette mission ultrasensible a été confiée au très discret Service commun des laboratoires (SCL) de Pessac.

Contre la fraude, un combat high-tech

Né en 2006 de la fusion des laboratoires de la Direction générale de la concurrence et de la répression des fraudes (DGCCRF) et de celle des douanes et des droits indirects (DGDDI), le SCL fait partie d’un réseau de 11 sites spécialisés chacun dans un domaine de recherche. Le service pessacais et ses 50 scientifiques comprend une unité dédiée aux boissons et notamment aux vins. Compétence partagée avec son homologue de Montpellier : c’est le seul domaine où deux laboratoires travaillent sur une même spécialité, en raison de l’importance du volet export.

« Les vins que nous analysons sont prélevés sur le terrain par des enquêteurs de la DGCCRF ou de la DGDDI lors de grandes campagnes annuelles ou sur dénonciation, résume Marie-Hélène Salagoïty : parce qu’il y a un problème dans tel secteur ou que, politiquement, il faut le contrôler. »

Deux types de fraudes sont recherchées : les infractions économiques et celles visant la sécurité des consommateurs. Parmi les premières : le « mouillage » (ajout d’eau dans le vin pour baisser le degré d’alcool), la chaptalisation (ajout de sucre au moût pour augmenter le degré d’alcool final du vin) ou encore l’appellation frauduleuse – un vin du Nouveau monde vendu pour un Pauillac. Les secondes visent tous les contaminants du vin : phtalates, pesticides…

Pour traquer ces infractions, le SCL dispose de technologies de haute précision et très coûteuses, entre 300 000 et 500 000 euros pièce : résonance magnétique nucléaire, spectrométrie de masse, chromatographies gaz, électrophorèse capillaire… Peu connues du grand public, elles sont en pointe dans le combat contre les fraudes à l’authenticité des vins.

Marie-Hélène Salagoïty et François Guyon du SCL devant un lot de vins suspects (SM/Rue89 Bordeaux)

Marie-Hélène Salagoïty et François Guyon du SCL devant un lot de vins suspects (SM/Rue89 Bordeaux)

Isoler jusqu’à l’atome

« Un vin renferme des milliers de molécules, précise Marie-Hélène Salagoïty. Au SCL nous en traquons des centaines. Tels les pesticides, soit 400 à 500 molécules. »

« Quand la vigne pousse, elle va prendre des minéraux représentatifs du terroir, explique François Guyon, ingénieur au SCL : un vin italien n’aura pas la même “signature” qu’un Bordeaux. Détecter ces minéraux dans l’échantillon permet d’identifier son origine. »

Le laboratoire dispose de cartographies des principaux vignobles du globe.

« L’identification d’un vin ne repose pas sur une méthode Graal, poursuit François Guyon; on va devoir croiser les analyses avec les enquêtes sur le terrain. »

Ces technologies de pointe permettent d’isoler dans un échantillon tous ses composants moléculaires et d’identifier une substance recherchée même à l’état de traces. Ainsi les scientifiques peuvent « descendre » à l’échelon ultime, l’atome, grâce notamment à l’analyse isotopique.

Pour faire simple : un atome est composé d’un noyau renfermant protons et neutrons, et d’électrons tournant autour. Dans la Nature chaque atome possède plusieurs « profils » appelés isotopes : un stable et d’autres qui le sont moins. La forme stable est la plus courante. Ces isotopes ne se distinguent que par le nombre de neutrons du noyau.

« Pour l’hydrogène, la forme commune c’est un proton avec un électron, résume François Guyon. L’autre forme, le deutérium, c’est un neutron accolé au proton. »

Dans un vin, la répartition entre les isotopes varie en fonction de l’origine du cru, des conditions de son élaboration et de son âge. La mesure du rapport entre la forme stable et l’autre permet d’identifier la provenance de l’échantillon.

Pour ses analyses, le SCL dispose d’une banque de données :

« Chaque année pour les vignobles de l’Ouest de la France, nous recevons 250 prélèvements de raisins vinifiés par nos soins, explique Marie-Hélène Salagoïty: on est ainsi sûrs que le vin n’est pas fraudé. Pour chaque prélèvement, on mesure les rapports isotopiques. »

Données transmises à un laboratoire central européen : tout pays de l’UE producteur de vin est tenu de le faire.

« Ce qui fait qu’à n’importe quel endroit de l’Union, on peut contrôler si un Chianti 2003 acheté en France a été produit dans la région et le millésime mentionnés sur l’étiquette ! » conclut Marie-Hélène Salagoïty.

Coopération naissante avec la Chine

Le SCL a entamé une collaboration avec les autorités chinoises pour lutter contre la contrefaçon.

« Les douanes ont certains canaux pour se procurer des bouteilles en Chine, avoue Marie-Hélène Salagoïty. On a ainsi saisi des Bordeaux identifiés comme vins australiens. Ou des solutions alcooliques à base d’eau, d’éthanol et de colorant alimentaire, même pas buvables ! Mais on peut y trouver de très bonnes copies de grand crus ! »

Bernard Farges ajoute :

« Les contrefacteurs sont devenus très forts mais la fraude reste quand même détectable. »

La collaboration croissante entre autorités françaises et chinoises y est pour quelque chose. Ainsi le mois dernier François Guyon est rentré d’un séjour en Chine dans le cadre « de projets de collaboration et de formation, précise Marie-Hélène Salagoïty : des échanges de technicité et de stratégie analytique ».

« Le marché chinois s’expertise », se réjouit Bernard Farges. Le salon Vinipro 2014 en est une preuve, qui a vu une proportion notable d’Asiatiques arpenter les allées de cette première édition consacrée aux crus moyen de gamme ; dont de nombreux étudiants chinois venus se former à Bordeaux. Tel Alexandre Mah, en master 2 à l’Inseec :

« Je souhaite travailler dans l’import-export de vins en Chine ; les crus bourgeois du Médoc marchent bien là-bas, ils sont d’excellent rapport qualité-prix ! »

Le combat contre la fraude est-il gagnable ?

« C’est un combat perpétuel face à des matériels sans cesse plus sophistiqués, avoue Michaël Egan. Les contrefacteurs sont aujourd’hui capables de répliquer les hologrammes. La technologie permet certes de concevoir des étiquettes plus difficiles à copier, avec incrustation de numéros invisibles sans loupe, des peintures seulement décelables sous UV… Mais il faut améliorer la traçabilité des bouteilles ; créer une base de données et sécuriser la filière avec identification systématique des exportateurs et intermédiaires. »


Pesticides : le vide juridique

Marie-Hélène Salagoïty l’avoue : « Pour l’instant il n’existe aucune infraction aux pesticides. Et pour cause : contrairement à la chaptalisation, il n’existe pas de texte sur le sujet ; aucun seuil de pesticides dans les vins, sauf pour le bio. » Alors qu’il en existe pour les raisins et la plupart des fruits et légumes. « Des recherches sont en cours », admet la directrice du SCL.

« On pensait que les étapes de la vinification fixaient les pesticides et purifiaient le vin, or on s’aperçoit que non, glisse François Guyon. On dispose de techniques très fines permettant de descendre très bas dans la détection des pesticides et on en retrouve dans le vin ; bien sûr pas autant que sur le raisin où il y a contact direct mais on en retrouve. »

Consciente du vide juridique l’UE tente de combler cette lacune. « À l’heure actuelle, on en est à cumuler des données pour avoir une cartographie de la situation. »

L'AUTEUR
Stéphane Moreale
Stéphane Moreale
Journaliste professionnel plurimédia depuis sept ans, venu de la presse écrite, il est notamment correspondant régional de Charente Libre, et travaille actuellement à des projets de documentaires.

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