Rue89 Bordeaux : Quel bilan tirez-vous de votre expérience au gouvernement ?
Michèle Delaunay : Je suis très enthousiaste à l’issue de ces deux années car j’ai l’impression d’avoir fait des choses, mais je tempère en remarquant qu’il m’a manqué six mois. Pourquoi six mois ? Car j’avais, premièrement, ma loi sur l’autonomie à présenter. Et tout le monde peut imaginer la dureté du fait suivant : le jour où l’on m’a appris mon départ du gouvernement, le 9 avril, est précisément celui où je devais présenter cette loi en conseil des ministres, après son passage avec succès devant le Conseil d’État et le Conseil économique et social. J’ai donc su que je n’étais pas reconduite le jour même de cet aboutissement. C’est assez… désagréable. Et deuxièmement, j’avais de très belles perspectives pour la « silver économie » que nous avons portée et promue avec Arnaud Montebourg. Plus précisément, le 24 avril, je devais lancer la « silver valley » franco-allemande, entre l’Alsace-Lorraine et la Sarre. C’est dommage.
Pourquoi ne vous a-t-on pas gardée ?
Je n’en ai aucune idée. Ou plutôt : il ne m’a été donné aucune explication. Il fallait un changement de têtes pour cet acte 2 du quinquennat, qui est surtout intervenu au niveau des secrétariats d’État plutôt que des ministères pleins. L’idée était de faire un gouvernement resserré, or les secrétaires d’État n’assistent pas au conseil des ministres et ne sont pas considérés comme des ministres, ce qui permet d’afficher un gouvernement de seize ministres seulement. En réalité, c’est un peu faux.
Que va devenir votre projet de loi ?
La bonne nouvelle, c’est qu’il doit passer en Conseil des ministres en juin et être examiné à la rentrée. Bien sûr, je serai très impliquée au Parlement. C’est une belle loi, très complète, qui représente vraiment un pas dans la transition démographique que je crois capitale. J’éprouve un autre regret, dans ces six mois qui m’ont manqué : je n’ai pas eu le temps ni les moyens d’expliquer suffisamment au président de la République la nécessité de faire soit un ministère plein, âge-autonomie-transition démographique, soit un ministère directement rattaché au premier ministre, car il est transversal et concerne aussi bien le logement, la fiscalité, l’économie… Il faut arrêter de limiter ces questions au seul secteur médico-social.
Le quiproquo protocolaire
Lors de la cérémonie de commémoration de l’esclavage à Bordeaux samedi, sur le quai des Chartrons, alors que la députée de la circonscription Sandrine Doucet souhaitait prendre la parole, Alain Juppé a refusé. Michèle Delaunay est alors montée au créneau pour défendre sa consœur, en vain. Elle explique : « Sandrine Doucet a fait sa demande un ou deux jours avant la cérémonie et l’a renouvelée le jour même, mais Alain Juppé a répondu que le discours du préfet suffisait. Il semble ignorer que le préfet représente l’État, tandis que les députés représentent la Nation et s’expriment au nom du peuple français. Ce protocole n’est pas vain, il a un sens très profond en faisant vivre la démocratie sur un territoire. Alain Juppé nous a dit littéralement : “Je suis le seul représentant des Bordelais”, mais c’est faux. Il représente la ville mais n’éteint pas les autres représentations du peuple. »
Quels sont vos objectifs, désormais, en tant que députée ?
Ma priorité est très simple : c’est de m’engager sur ma loi, la soutenir et la compléter, puisque bien sûr je n’ai pas obtenu tout ce que je voulais. Nous savions qu’elle ne pourrait pas dépasser une certaine enveloppe, mais j’ai réussi, au terme d’une énorme bataille, à améliorer l’APA (allocation personnalisée d’autonomie) de 15% globalement, et jusqu’à 60% pour les plus dépendants et les plus faibles revenus. Je compte également m’impliquer dans le champ de la santé, et dans la vie bordelaise. J’ai dit à notre maire qu’il me trouverait toujours à côté de lui dans ces domaines de l’âge et de la santé.
Quels rapports entretenez-vous aujourd’hui avec Alain Juppé ?
Au cours de mon précédent mandat de députée, il ne m’a jamais reçue, jamais adressé la parole. Pour ma part, je le considère comme un maire ô combien légitimé par le suffrage, avec lequel je compte avoir des rapports républicains et, dans mes domaines de compétences spéciales, exigeants mais positifs. Au niveau de la CUB, je souhaite m’impliquer dans le développement économique de l’agglomération, car nous sommes très clairement en retard par rapport à une ville comme Lyon qui a presque moitié moins de chômage que nous, une politique économique diversifiée. Par ailleurs, je reste opposée au trajet de la ligne D du tram tel qu’il a été décidé – j’étais favorable à son passage par Caudéran – et au grand stade qui sera vide la plupart du temps et peut-être très dispendieux, car si les résultats des Girondins ne sont pas bons, c’est la ville qui devra payer les loyers.
Quelle a été votre réaction lors de la défaite de votre suppléant, Vincent Feltesse, à l’élection municipale de Bordeaux ?
Je crois que nous étions dans une équation particulière à Bordeaux, car Alain Juppé connaît une popularité considérable du fait des désaccords à droite et de l’émiettement des candidats potentiels pour la future présidentielle. On savait qu’il bénéficiait de cette aura de maire qui a transformé la ville, et que cette campagne serait difficile, mais un tel contexte n’était pas prévisible il y a un an. De ce fait, la campagne de Vincent, pourtant objectivement bonne, c’est-à-dire très investie sur le terrain et pleine d’idées, a été comme de l’eau sur une toile cirée : les Bordelais n’étaient pas en disposition de comparer et de débattre. Mais je constate avec plaisir qu’Alain Juppé a déjà repris certaines de nos propositions, comme l’adhésion de Bordeaux au réseau « Villes amies des aînés » de l’Organisation mondiale de la santé – qui figurait dans notre programme et pas dans le sien.
Vincent Feltesse a-t-il su créer un véritable lien avec les Bordelais ? Vous semblez avoir un contact plus facile avec les électeurs…
Vincent est très à l’aise dans les débats, on l’a vu – ils ont été globalement en sa faveur, et ça n’a malheureusement rien changé. Il est aussi très à l’aise dans les réunions d’appartement, les échanges, les discussions en groupe. Mais dans les rapports personnels, il est probablement encore un peu ce grand jeune homme – comment dire… timide ? Introverti ? Intellectuel ? Moi, j’ai eu la chance d’arriver en politique après 35 ans de pratique de la médecine (en qualité de cancérologue, NDLR). Obligatoirement, cela crée un rapport plus « charnel » avec les gens. Je n’ai jamais eu de difficulté à faire du porte-à-porte, car entrer dans la chambre d’un malade pour lui annoncer parfois de mauvaises nouvelles, c’est beaucoup plus difficile que d’aller à la rencontre des électeurs.
Feltesse conseiller auprès du président : la prime au perdant ?
La nouvelle a été officialisée vendredi 9 mai, quelques jours après que Vincent Feltesse a dû rendre à Michèle Delaunay un siège de député « intérimaire » auquel il s’était attaché : le candidat malheureux à l’élection municipale bordelaise et ancien président de la CUB a été nommé conseiller spécial de François Hollande, en charge des relations avec les élus et les formations politiques de la majorité. Le journal Le Monde croit savoir que Vincent Feltesse sera également « responsable du suivi des études d’opinion ». Le challenger d’Alain Juppé avait en effet prouvé sa capacité à lire entre les lignes des sondages lorsqu’il avait confié à l’AFP, en février dernier, au cœur de la campagne : « Je sais qu’à ce stade on ne remonte pas. » Un aveu anticipé d’échec qui avait alors déstabilisé nombre de ses partisans.
Échaudé par cette expérience prouvant que la transparence n’est pas toujours de bon aloi en politique, Vincent Feltesse est resté très réservé depuis l’annonce de sa nomination vendredi. Il explique sur son « journal de député » en ligne que ses nouvelles fonctions vont le contraindre à une parole plus rare. Sur les réseaux sociaux, en revanche, les commentateurs ne s’encombrent pas de telles précautions et sont nombreux à critiquer le « copinage » révélé selon eux par cette nomination à l’Élysée d’un « perdant » indûment « récompensé ». Quant à Bordeaux, Vincent Feltesse n’en démord pas : il en sera un jour le maire, il en est convaincu.
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