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Des fonds publics chinois troublent le vin de Bordeaux
Economie  Société 

Des fonds publics chinois troublent le vin de Bordeaux

par Stéphane Moreale.
Publié le 27 juin 2014.
Imprimé le 17 octobre 2021 à 02:47
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(DR)

Le château Branda à Fronsac que Haichang Group a acheté en 2011 (DR)

Alors que Tracfin enquêterait sur le rachat de propriétés viticoles par de riches chinois, les révélations de la cour des comptes de l’Empire du Milieu sur le détournement de centaines de millions de yuans à cette fin laisse le monde viticole sous le choc.

Alors que débute Bordeaux fête le vin, le rapport de la cour des comptes chinoise révélant que plusieurs hommes d’affaires de l’Empire du Milieu avaient allègrement pioché dans le portefeuille de l’Etat pour se payer des châteaux bordelais fait l’effet d’une bombe. Tout le monde ou presque semble tombé de sa chaise.

« On est surpris par ces révélations, tout le monde l’est, assure Philippe Garcia, directeur de la communication de la Chambre de Commerce et d’Industrie. On attend de voir qui est concerné et surtout à quel degré mais à ce stade on ne sait pas grand-chose. »

Loïc Le Roy (DR)

Loïc Le Roy (DR)

Loïc Le Roy avoue avoir été surpris « d’apprendre ça dans la presse ». Ce formateur en management et marketing du vin suit depuis le début sur son blog l’arrivée des acheteurs asiatiques dans les vignes du Bordelais.

« Ces groupes chinois ont toujours fait apparaître ces investissements comme étant des placements de notoriété et personnels. J’ai discuté avec plusieurs hommes d’affaires chinois, ils mettaient toujours en avant leur ego : “on a de l’argent, on vient pour investir”. Et c’est d’ailleurs ce qu’ils ont fait : ils ont investi dans la production, les chais, le personnel. Tout ça apparaissait comme venant de leur propres poches. »

Révélations… peu surprenantes

Surprise pour les uns, indifférence feinte pour d’autres.

« C’est pas un sujet viticole, répond-on du côté du CIVB, c’est pas notre métier de savoir d’où vient l’origine des fonds, c’est plus l’affaire des notaires. De plus on n’est pas impliqué dans l’achat des châteaux. »


Le rapport chinois

Dans le cadre d’un vaste plan de lutte contre la corruption lancé par Xi Jinping, nouveau chef de l’État chinois et son premier ministre Li Keqiang, la cour des comptes chinoise a révélé mercredi que de l’argent public avait été détourné au cour de l’année 2013 par des consortiums d’État et, à travers eux, de riches hommes d’affaires de l’Empire du Milieu pour acquérir des vignobles en France, dont 14 châteaux dans le Bordelais.

Ce n’est là qu’une partie des dérives dénoncées par la cour des comptes, qui mentionne aussi de somptueux voyages d’agrément dont auraient bénéficié les dignitaires ciblés dans son rapport. Plus de 1 100 d’entre eux font l’objet d’enquêtes approfondies. La cour dénonce 314 cas de « violations majeures de la loi et de la discipline ».

Deux des conglomérats identifiés, basés dans la métropole portuaire de Dalian (nord-est) auraient ainsi détourné 268 millions de yuans – 32 millions d’euros – destinés à l’achat de technologies étrangères, pour acquérir des propriétés dans le vignoble français. L’un d’eux, Haichang Group, dont les activités vont du transport maritime aux hydrocarbures en passant par l’immobilier, est très connu à Bordeaux.

Pourtant, les révélations de la cour des comptes chinoise, lancée sur ordre du nouveau chef de l’Etat chinois Xi Jinping dans une vaste opération de lutte contre la corruption (lire encadré) ne peuvent surprendre. Déjà en août dernier, la cellule de lutte contre le blanchiment de capitaux, Tracfin, pointait des fonds d’origine incertaine et des montages complexes dans l’achat de propriétés viticoles hexagonales. Le service de Bercy mettait en garde contre certains investissements russes et chinois opaques dans le vignoble français (lire le rapport).

Tracfin serait sur la trace des fonds douteux.

« Nous n’avons pas de commentaires par rapport à ce qui a été écrit dans notre rapport annuel, mais ça ne veut pas dire qu’on ne travaille pas sur ce sujet », glisse une source au sein de la cellule de Bercy.

Tracfin ne peut s’auto-saisir pour lancer une enquête administrative.

« Il nous faut pour cela des remontées d’informations, de la part de professionnels – la liste compte 40 professions – tels des banques, qui nous feraient un signalement sur des flux douteux. »

Tracfin a-t-elle reçu des signalements ?

« Pas de commentaires… mais on ne dit pas qu’on ne nous a pas transmis d’info. »

En attente d’infos chinoises

Aucune information judiciaire n’est pour l’heure ouverte.

« À ce jour nous n’avons pas été saisis par les autorités chinoises sur ce sujet, il n’y a donc pas d’ouverture d’enquête, avoue le procureur adjoint au parquet de Bordeaux, Olivier Etienne. Nous souhaitons attendre que celles-ci nous transmettent des éléments. Nous attendons aussi des éléments que nous transmettrait Tracfin, via des remontées d’informations de la part des banques ou des notaires ; ou encore des faits transmis par la police ou la gendarmerie. »

Les autorités chinoises, si elles souhaitent le concours des autorités françaises, passeront par le Quai d’Orsay et le canal diplomatique, aucun échange direct d’information d’autorité judiciaire à autorité judiciaire n’étant prévu. À moins que le gouvernement chinois ne décide de faire lui-même sa lessive.

Parmi les 1 100 Chinois, hommes d’affaires ou hauts dignitaires, objet d’une enquête des autorités chinoises, il y en a un au moins qu’on n’est pas pressé de revoir en Bordelais : le milliardaire Naijie Qu, PDG du conglomérat Haichang Group. Ce glouton a beaucoup investi dans le vignoble local : 23 des 90 propriétés viticoles girondines passées sous pavillon chinois lui appartiennent, dont le château Branda à Fronsac, racheté à la famille Lesgourges fin 2011, ou encore le château Chenu Lafitte, en Côtes de Bourg, acquis pour 10 millions d’euros en 2010. Soit 500 hectares de vignes au total.

(DR)

Dalian, port d’attache du milliardaire Naijie Qu et sa société Haichang Group (DR)


Un milliardaire très conseillé

Beaucoup à Bordeaux doivent regretter de lui avoir serré la main. A commencer par Christian Delpeuch, ex-président de la maison de négoce Ginestet, ex-président du CIVB, et aujourd’hui gérant du cabinet de conseil Christian Delpeuch Conseils, basé à Floirac. Christian Delpeuch – injoignable hier – a en effet été un des professionnels les plus écoutés par l’homme d’affaires, son « consiliere » si on peut dire. La CCI de Bordeaux aussi a conseillé le milliardaire chinois et les autorités locales sur plusieurs dossiers viticoles.

Nombreux parmi les institutionnels, négociants et producteurs représentant les 90 entreprises françaises du monde du vin ont dû croiser sa route et échangé quelques mots avec lui lors du dernier China-Dalian International Wine & Dine Festival, organisé en juillet à Dalian, ville touristique du nord-est de la Chine dotée par les dieux d’une baie magnifique, et dont Naijie Qu est l’un des principaux sponsors.

Logique puisque Dalian est le port d’attache de son conglomérat Haichang. L’homme d’affaires y a assouvi sa passion pour le vin, en y construisant un vaste complexe immobilier avec un vignoble dedans, et un musée du vin pour éclairer la population locale sur la façon de faire le – bon – vin. Plusieurs Bordelais se sont occupé de la scénographie et les vignerons girondins ont fourni 120 bouteilles de grands crus pour y constituer une collection de références.

Restons zen !

Question : alors que tombent les masques, révélant les vrais visages de certains investisseurs de l’Empire du Milieu, est-ce la fin de la lune de miel entre la place de Bordeaux et ses princes chinois ? La confiance est-elle rompue ?

« C’est clair qu’elle est atteinte, avoue un responsable du groupe de négoce Jean-Pierre Moueix. Cette affaire pourrait nuire aux relations avec les Chinois. Eux-mêmes ont commencé à mettre le frein : les exportations de vins de Bordeaux en Chine sont en recul. Nous avons chez Moueix toujours été très prudents, par rapport à d’autres : nous ne sommes présents en Chine que depuis très récemment, et nous ne traitons qu’avec des professionnels du vin. Maintenant, la Chine, c’est loin : comment voulez-vous savoir d’où viennent les moyens de paiement ? »

« Côté chinois les transactions ont déjà été freinées, souligne Loïc Le Roy ; il y a moins d’engouement des Chinois pour le Bordeaux depuis le lancement là-bas de la lutte anti-fraude. Ils vont désormais faire très attention. Et puis ils découvrent la complexité du système français : j’ai croisé récemment le directeur général, un chinois, d’une propriété passée sous leur contrôle, qui se plaignait du coût des charges sociales qu’il avait à payer… Il avait presque envie de revendre ! »

Bordeaux ne semble pas vouloir tirer sur le tigre chinois. Ménager l’avenir toujours. Quant aux vendeurs, ils vendront quel que soit l’acheteur :

« il y a trop de difficultés dans la viticulture pour qu’un propriétaire endetté hésite à vendre, lâche Loïc le Roy. Qui est l’acheteur, ça ne les intéresse pas. »

 

L'AUTEUR
Stéphane Moreale
Stéphane Moreale
Journaliste professionnel plurimédia depuis sept ans, venu de la presse écrite, il est notamment correspondant régional de Charente Libre, et travaille actuellement à des projets de documentaires.

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