Erosion : battre en retraite devant l’ogre océan ?
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Erosion : battre en retraite devant l’ogre océan ?

actualisé le 31/01/2015 à 11h56

L'érosion impose de détruire des logements, comme ici à Soulac, pour éventuellement les reconstruire dans les terres (Photo extraite de "L'ogre océan"/Mara Film/F3 Aquitaine)

L’érosion impose de détruire des logements, comme ici à Soulac, pour éventuellement les reconstruire dans les terres (Photo extraite de « L’ogre océan »/Mara Film/F3 Aquitaine)

Le littoral aquitain a reculé l’hiver dernier de plus 20 mètres, ce qui n’était pas attendu avant 2040. Alors que France 3 Aquitaine diffuse ce samedi un documentaire, « L’ogre océan », montrant la lutte désespérée contre l’érosion, plusieurs communes étudient le déplacement de logements et d’activités vers l’intérieur des terres.

La marée du siècle est attendue pour le mois de mars. La côte atlantique supportera-t-elle des assauts de l’océan et des tempêtes tels qu’elle en a connu l’hiver dernier ? Les conditions climatiques extrêmes ont entrainé une érosion de littoral de plus de 20 mètres en moyenne, jusqu’à 40 mètres par endroits, et un abaissement des plages de plus de deux mètres. « Du jamais vu sur un seul hiver », souligne Cyril Mallet, géologue au BRGM, interrogé dans « L’ogre océan ».

Pour ce documentaire de 52 minutes, coproduit par France 3 Aquitaine et diffusé ce samedi 31 janvier (15h30), le journaliste Eric Moreau a sillonné la côte, de l’île de Ré à la frontière espagnole, plongé au Cap Ferret et survolé en hélico les falaises basques.

Prévenir des risques

Le constat est le même partout : que l’on crée des digues ou des enrochements, au mieux on repousse l’échéance, au pire on accélère le mouvement. Avec le changement climatique et l’élévation du niveau des océans, le phénomène semble inexorable.

Or si le littoral aquitain, contrairement au méditerranéen, a relativement été préservé par l’urbanisation, 450 000 personnes y vivent, et la côté attire toujours plus d’habitants et de touristes :

« La côte atlantique est encore aux deux tiers sauvage, ce qui contribue à son attractivité, assure Renaud Lagrave, conseiller régional et président du GIP Littoral Aquitain (groupement d’intérêt public réunissant les collectivités locales et les services de l’Etat), s’exprimant lors d’une conférence de presse de présentation du film. Les trois quarts des nouveaux venus dans la région s’installent sur la côte. Mieux vaut qu’ils soient prévenus des risques d’érosion, de submersions, de marées noires ou de tempêtes. »

Le Signal fois 4 ou 5

Alors que l’érosion a par endroit atteint en 2014 des niveaux qui n’étaient pas attendus avant 2040 (le trait de côte recule en moyenne de 3 mètres par an), Renaud Lagrave est volontiers alarmiste :

« On irait au devant d’une catastrophe économique si demain il devait y avoir de nouvelles tempêtes. Les budgets communaux ont été pliés pour sauver la saison touristique, avec 20 millions d’euros de dégât, qui ne sont en grande partie pas indemnisés, les assureurs refusant de le faire. Par ailleurs, les rechargements en sable des plages n’ont pas eu lieu partout cet été, et beaucoup de bâtiments peuvent tomber. Si ça retape cet hiver, on va avoir le Signal fois 4 ou 5. »

La résidence du Signal, à Soulac, a été évacuée, et doit être démolie cette année (Photo Walid Salem/Rue89 Bordeaux)

La résidence du Signal, à Soulac, a été évacuée, et doit être démolie cette année (Photo Walid Salem/Rue89 Bordeaux)

L’immeuble de Soulac est devenu un symbole de l’urbanisation « hors sol » des stations balnéaire, et certains font leur mea culpa, comme Pierre-André Delbeau, adjoint au maire de Lacanau de 1983 à 2001, dans « L’Ogre océan » :

« J’étais persuadé que nous faisions bien en donnant un accès direct tous ceux qui voulaient juste donner un coup d’œil (à l’océan) et repartir. C’est vrai que ça a induit d’araser complètement la dune, de faire des parkings, de ne plus permettre l’échange du sable entre la dune et plage. Cela a été la première énorme erreur ; le maire de l’époque se disait très heureux qu’on puisse venir venir à Lacanau et voir océan sans sortir de sa voiture, c’est un autre siècle. »

Trois sites pilotes de la relocalisation en Aquitaine

Pourtant des permis de construire sont toujours accordés en front de mer ou en léger retrait de celui-ci, comme on peut l’observer dans le film à Biscarosse et à Lacanau, et comme le dénonce Daniel Boulet, de l’association des propriétaires et locataires de Lacanau-Océan :

« Nous défendons l’idée qui peut paraître saugrenue à certains que, à moyen terme, il serait intéressant de reconstituer les dunes à la place des parkings, afin de reconstituer la plage centrale. »

Déplacer les voitures, et pourquoi pas démolir les logements, les équipements ou les commerces en front de mer : l’idée est très sérieusement envisagée dans le cadre de la stratégie de relocalisation, à l’étude dans 5 sites pilotes en France, dont trois en Aquitaine : Labenne (Landes), les campings au pied de la dune du Pilat, à La Teste-de-Buch, et Lacanau.

D’autres territoires particulièrement exposés à l’érosion en Aquitaine (le nord du Médoc, le bassin d’Arcachon, Biscarosse, Mimizan, Capbreton, Ondres, Tarnos) ont également mis à l’étude des stratégies locales de repli.

A Lacanau, des scénarii ont tenté de savoir comment faire reculer les 1200 logements et les commerces bâtis face à la plage. Dans son étude présentée en septembre 2014, le GIP Littoral révèle que cela coûterait cher – 300 millions d’euros – mais qu’anticiper à un minimum de 30 ans la destruction d’un bien privé menacé d’érosion, la rendrait « plus soutenable financièrement et donc plus facilement envisageable ».

Les travaux sur les plages de Lacanau (Photo Aline Chambras/Rue89 Bordeaux)

Les travaux en cours à Lacanau (Photo Aline Chambras/rue89 Bordeaux)

Des territoires sous cloche ou sous l’eau ?

Cette anticipation permettrait « soit au marché immobilier informé du risque de lisser la perte de valeur liée à sa destruction et donc de limiter la perte économique pour le dernier propriétaire. Soit à la puissance publique qui aurait acquis préventivement le bien menacé de compenser en partie le coût d’acquisition par sa location sur 30 ans ».

Mais d’autres questions se posent : comment indemniser ces exilés de l’érosion, alors que celle-ci n’est pas un risque naturel majeur reconnu par le fonds Barnier, et ouvrant droit à l’indemnisation des victimes de catastrophes naturelles ? Et où reconstruire ?

« En regard de la loi littoral, on n’a pas le droit de le faire, indique Renaud Lagrave, du GIP Littoral. Mais il ne faut pas mettre ce territoire sous cloche. On ne peut pas dire aux écoles de surfs ou aux vendeurs de tongs d’aller s’installer à 15 kilomètres des plages ! »

Le GIP ne réclame toutefois pas une modification de la loi littoral, qui a permis d’éviter le bétonnage des côtes françaises, mais une évolution réglementaire, afin de mieux s’adapter aux réalités locales.

A Labenne, un plan plage en berne

Car mettre en conformité les impératifs de relocalisation avec les lois de protection de l’environnement pose problème ailleurs, notamment à Labenne, comme l’explique Jean-Luc Delpuech, maire de cette commune de 5100 habitants (18000 en été)  :

« Il est évident que le trait de côte reculera de façon sévère et plutôt que de se retrouver devant le fait accompli, nous nous mettons en situation de pouvoir relocaliser de façon la plus rapide et cohérente possible nos biens – un poste de maître nageurs sauveteurs et deux commerces municipaux.

Cela nous pose deux difficultés, une législative – on ne peut pas reconstruire à l’identique même en retrait de 50 mètres, car nous sommes dans une zone de risque où la seule possibilité est de construire en continuité de l’urbanisation existante. Or les autres bâtiments de la commune sont très en retrait par rapport à l’océan. L’autre difficulté, c’est que les financements ne sont pas clarifiés : c’est un investissement de 2,3 millions d’euros, dont la moitié devrait être prise en charge par la commune. Cela n’est pas sérieux. »

Le 22 janvier dernier à Paris, lors de l’installation à Paris du comité national dédié à la gestion de l’érosion côtière (qui sera coprésidé par la députée de Gironde Pascale Got), Renaud Lagrave, du GIP Littoral Aquitaine, a alerté la ministre de l’Ecologie, Ségolène Royal, sur ces besoins financiers, ainsi que sur la nécessité de faire évoluer les textes réglementaires sur la loi littoral. A en croire le conseiller régional, les messages seraient passés, et les lignes pourraient bouger cette année.

Accepter l’évolution des espaces

Reste à faire évoluer les mentalités, estime Guillemette Rolland, déléguée régionale du Conservatoire du Littoral Aquitaine :

« Grâce au GIP Littoral Aquitain, les élus locaux ont vraiment pris en compte l’érosion du trait de côte, et tout le monde d’accord là dessus, notamment sur le principe de laisser faire la nature. Le problème c’est qu’un certain nombre d’acteurs économiques et d’habitants ne veulent pas imaginer le changement, ce qui est tout à fait compréhensible.

Les premiers n’ont pas le même rapport au temps, et voient logiquement leur intérêt à cour terme. Et les gens sont attachés à leur petite cabane ou à leur grosse maison. Ils ne sont pas prêts à partir, ou ils voient leurs biens perdre de la valeur et surtout se sentent chassés quand arrive le danger véritable. Comment faire pour qu’ils acceptent le phénomène d’évolution des espaces sans drame, c’est un un vrai problème. »

Et un problème récent : le changement du trait de côté est un phénomène connu des vieux Soulacais ou Capbretonnais, pas des touristes et des nouveaux habitants qui ont parfois acheté sur plan leur appartement en front de mer.

Aller plus loin

• Le site du GIP Littoral Aquitain
• La stratégie nationale de gestion du trait de côte, vers la relocalisation des activités et des biens
• Le Conservatoire du littoral

 

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux

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