L’Islam, l’imam et la grande mosquée de Bordeaux
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L’Islam, l’imam et la grande mosquée de Bordeaux

Tareq Oubrou, le recteur de la mosquée de Bordeaux (photo Matthieu Riegler)

Tareq Oubrou, le recteur de la mosquée de Bordeaux (photo Matthieu Riegler)

L’actualité ne cesse de mettre des représentants du culte musulman en première ligne. Parmi eux, Tareq Oubrou devient incontournable. Le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, est en déplacement ce mercredi et rencontrera le recteur de la mosquée de Bordeaux. A cette occasion, Pierre Vermeren, historien du Maghreb contemporain, retrace le parcours de l’imam et revient sur le projet de la grande mosquée de Bordeaux.

Pierre Vermeren, maître de conférences en histoire du Maghreb contemporain à l'Université de Paris I Panthéon-Sorbonne, et membre du Laboratoire CEMAF (Centre d'études des mondes africains).

Pierre Vermeren, maître de conférences en histoire du Maghreb contemporain à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne (DR)

Alain Juppé à Bordeaux et Martine Aubry à Lille reconnaissent l’influence des maroco-français, Tareq Oubrou et Amar Lasfar. Dans le nord comme en Aquitaine, ces Frères musulmans marocains ont profité de l’absence de concurrence algérienne consistante. Pourtant, le Maroc a choisi de les marginaliser au profit de gens plus sûrs, mais, en France, leurs affaires prospèrent.

Combattus au Moyen-Orient, intolérants en Turquie, les Frères musulmans poursuivent leur croissance en Europe. Leurs structures idéologiques et associatives sont les mieux organisées. La Fédération des organisations islamiques en Europe chapeaute les organisations nationales comme l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), et ses organisations de jeunesse. Les Rencontres annuelles des musulmans de France du Bourget constituent un événement référence pour les élites politiques.

Par ailleurs, l’UOIF fut évincée du Conseil français du culte musulman créé en 2003 par Nicolas Sarkozy. Les mannes venus de l’étranger lui permettent de rester puissante avec ses journaux papier (News Salam), en ligne (Saphirnews, oumma.com), ses télévisions (MBC, Iqra), ses associations (CCIF), ses imams et ses amis politiques et intellectuels.

Fidèles à leur devise, « Allah est notre objectif. Le Prophète est notre chef. Le Coran est notre loi. Le Jihad est notre voie. Mourir dans la voie d’Allah est notre plus grande espérance », les Frères prospèrent à l’ombre l’inculture religieuse des dirigeants européens. Conformément à leur politique, ils pratiquent la dissimulation, au point qu’en Egypte, la berceau des Frères, leur parole est entièrement délégitimée.

Naissance de l’AMG

Jusqu’en 2005, Alger, via la Mosquée de Paris, contrôlait l’islam de France. Cet héritage historique s’est accentué pendant la guerre des années 1990. Mais sous la poussée migratoire marocaine des années 1970 et 1980, des étudiants ont multiplié des espaces de prière autonomes. Parmi eux, des étudiants marxistes et islamistes marocains opposés à Hassan II. Les bailleurs de fonds saoudiens, soutiens des Frères musulmans, saisissent l’opportunité pour implanter la confrérie en France : elle émerge en 1983 par la naissance de l’UOIF en Lorraine.

L’Association des musulmans de Gironde (AMG) est créée en 1985 par de jeunes exilés marocains, sous les auspices de l’UOIF. Parmi eux, Tareq Oubrou, cofondateur de la mosquée de la ville. Issu de la rigoriste cité de Taroudant, le jeune islamiste, après l’échec de ses études scientifiques à Bordeaux, se lance dans l’imamat, un domaine quasi-vierge en France. L’autodidacte devient imam de Bordeaux au début des années 1990.

C’est le moment où le Qatar devient le bailleur des Frères. La tête de l’organisation mondiale implantée au Caire donne partout la priorité au national. Se présentant en « recteur » de Bordeaux, et même en « grand mufti » du sud-ouest (une fonction habituellement nationale et étatique à l’égal du roi du Maroc !), Tareq Oubrou est médiatisé depuis 2002.

Jean Mouttapa, éditeur engagé chez Albin Michel, et d’autres milieux catholiques (Bayard, le journal Sud-Ouest, et l’évêché de Bordeaux, même l’archevêché de Paris) l’érigent en intellectuel musulman référent de France. Impressionné par ce pédigrée, médias et politiques l’ont porté aux nues, consacré et décoré.

Figures de l’islam frériste à Bordeaux

Mais Bordeaux a suscité d’autres vocations. Lhaj Touhami Breze, étudiant à Rabat puis titulaire d’un DEA de sciences politiques à Bordeaux, fut le Président durant 4 mandats de l’UOIF (1992-2008). Il revendique en 2003 la phrase d’El Banna, « le Coran est notre constitution ». En 2009, il devient président du Conseil régional du culte musulman (cellule régionale du CFCM) Centre/Ile-de-France, une place stratégique.

Un troisième Frère marocain, Fouad Alaoui, docteur en neurosciences de Bordeaux (1993), y a créé le premier syndicat d’étudiants musulmans. Il succède à T. Breze à la tête de l’UOIF sous Sarkozy, dont il fut un homme lige au CFCM. Enfin, le Mauritanien Mahmoud Doua, arrivé en France en 1990, docteur en sciences politiques de Bordeaux et chargé de cours en « affaires islamiques », devient imam de Cenon (rive droite de la Garonne) en 2004. Le second d’Oubrou est son alter ego médiatique.

Par leurs fonctions à la tête de l’UOIF puis du CFCM, par leur place dans les médias et leur surface politique entre Rabat, Bordeaux et Paris, ces Frères sont les notables de l’islam de France. Amar Lasfar, élu président de l’UOIF en 2013, complète l’équipe. La notabilisation a-t-elle tué la radicalité des origines ? C’est la vulgate de leurs amis français.

La FMG et ses œuvres

Au terme de très vives tensions internes, la Fédération musulmane de la Gironde (FMG) succède en 2011 à l’AMG et devient membre de l’UOIF. Oubrou en est le vrai patron. Il est très proche de Breze et de Alaoui. Ce dernier en a fait son conférencier principal au Bourget en 2014.

Bien que l’UOIF ait boycotté les élections du CFCM en 2013, en rétorsion aux manœuvres d’Alger (Mosquée de Paris) et de Rabat (Rassemblement des Musulmans de France), l’Aquitaine et l’Alsace sont passées outre en faisant élire leurs candidats. La FMG joue sur les deux cordes, celle de la UOIF et celle du CFCM.

Les figures de proue de l’islam bordelais sont (ou sont devenues) depuis 20 ans les patrons de l’UOIF (« L’UOIF reste la structure la mieux adaptée à l’émergence d’un islam de France », déclare Tareq Oubrou dans Le Canard Enchaîné le 21 janvier 2015). Parmi les conférenciers régulièrement invités à Bordeaux comme à la grand messe du Bourget, dont Tareq Oubrou est l’ordonnateur : Tariq Ramadan, l’idéologue en chef des Frères en Europe (présent le 18 octobre 2014 à Bordeaux), ou l’imam marocain du Nord Hassan Iquioussen (le 18 décembre 2013 à Cenon), dont les propos antisémites ont défrayé la chronique.

La proximité avec les Frères est donc une réalité assumée et proactive, en dépit des dénégations d’usage. Elle se traduit par un lien déclaré avec le Qatar : à l’été 2014, Mahmoud Doua déclare que ce pays (aux côtés de l’autocratique Azerbaïdjan) sera le premier contributeur à la grande mosquée de Bordeaux – alias « Centre cultuel et culturel musulman » afin d’obtenir les fonds publics bordelais comme à Paris .

Des notables très entourés

L’importance politique des patrons auto-désignés de l’islam bordelais n’a pas échappé au maire de Bordeaux, ni au chef local du PS ancien et futur candidat à la mairie de Bordeaux, ni au palais royal de Rabat qui les surveille depuis 30 ans. La grande Mosquée de Bordeaux, initialement refusée par Alain Juppé (maire depuis 1995), est ensuite promise comme imminente (été 2014), puis finalement repoussée faute de terrain consensuel, et surtout de plan de financement.

Au-delà du prestige personnel, car elle consacrerait plus de 30 ans de carrière de Tareq Oubrou à la tête de l’islam bordelais, la Grande Mosquée est un atout sur l’islam bordelais (encore très concurrentiel entre groupes nationaux et tendances religieuses), et un pactole électoral au CFCM. Avec 12 000 m2, elle serait plus grande que la cathédrale de Bordeaux, hors espaces commerciaux et idéologiques.

Depuis 2008, le ministère de l’Intérieur a établi que les élus du CFCM reflèteraient le nombre de mètres carrés de mosquées contrôlés par tel ou tel groupement. L’incitation à construire des milliers de mètres carrés de mosquées qui en résulte a créé une compétition internationale (un exemple : le roi du Maroc, en pleine crise économique, verse 787 000 euros au chantier de la Grande mosquée de Blois en mai 2012).

Certes, l’association marocaine du RMF l’a emporté en 2008, avec 20 sièges sur 41 – d’où le boycott des élections par la GMP – et le Marocain Mohammed Moussaou, agréé par Rabat, a été élu président. En 2012 encore, le RMF récolte 25 voix sur 44. Mais il faut maintenir cette avance à long terme…

L’affaire de la Grande mosquée

L’UOIF, qui contrôle trop peu de mètres carrés (250 associations dont une trentaine de « grandes » mosquées) pour remporter les élections du CFCM, boycotte les scrutins de 2011 et 2013. C’est pourquoi la construction de très grandes mosquées est perçue comme une condition sine qua non pour peser au CFCM.

Pour rallier les suffrages dans la ville, les imams de Bordeaux ont persuadé leurs interlocuteurs (la mairie, le département, l’évêché, la presse locale) qu’ils ne sont plus Frères musulmans. Or la FMG est membre de l’UOIF, dont le président est allé saluer en 2013 le Président égyptien Morsi. En novembre 2014, l’UOIF est même classée organisation « terroriste » par les Emirats arabes unis. Mais les chefs de l’islam bordelais ont une approche multicarte qui, si elle séduit les corps constitués locaux, exaspère nombre de musulmans de Gironde.

On peut lire sur Internet la division et l’animosité qui animent l’islam girondin (affaires de la mosquée du Grand parc et de la mosquée de Libourne, putsch contre les vieux Marocains de l’AMG et sa liquidation, tensions avec les Algériens, Turcs, salafistes, affaires financières, coup de force à la mosquée de Libourne etc.). Les imams bordelais sont accusés de s’accrocher à leurs postes, d’affairisme, de manipulation et de dissimulation (idéologique et financière).

Aucune enquête approfondie n’a été conduite sur ce thème et ces personnages, par ailleurs très discrets sur Internet ; aucune recension biographique consistante n’existe. En outre, la perpétuation des mêmes chefs occulte les aspirations contradictoires des musulmans de Bordeaux. Tribunaux, tensions politiques et religieuses, invectives, accompagnent l’affaire de la Grande mosquée, tant il apparaît que le monopole médiatique des Frères, patiemment construit, est relatif.

L’occasion des attentats pour une offensive de charme

La mairie et les bailleurs de fonds étrangers sont moins allant qu’à l’été 2014, sur fonds d’attentats islamistes en janvier, d’absence de plan de financement de la mosquée et de diverses révélations (la dernière en date étant celle du Lycée Averroès de Lille dans Libération). Aucun débat public n’a lieu dans les instances démocratiques bordelaises, ni dans la presse régionale, les grands-messes multiconfessionnelles étant très consensuelles.

Laisser mener la contestation par le Front national est peu compréhensible sur un sujet d’intérêt général, a fortiori quand Camel Bechikh, président de Fils de France et ancien disciple de Tarek Oubrou, est proche de ce parti. Cette approbation sous-entendue reconnait l’islam doctrinal des Frères comme la norme islamique, que ce soit dans la presse, dans les partis, chez les religieux, ou chez les policiers qui n’en peuvent mais. Pourtant, le radicalisme est perceptible par bien des signes, et Bordeaux pas plus que d’autres n’échappe à la radicalité des départs au djihad.

Oubrou, frère musulman ?

Interrogé dans un entretien publié par Rue89 Bordeaux sur ses liens avec les Frères musulmans, Tareq Oubrou avait répondu :

« On me présente comme un islamiste, parce que lorsque j’avais 19 ans Hassan Al-Banna, le fondateur des Frères musulmans, a fait partie de mes références, m’aidant à réconcilier modernité et tradition. Et je me référais au mystique, pas au réformateur politique du début du XXe siècle ; on ne doit pas tout jeter, de même qu’on ne doit pas renoncer à lire Heidegger car il a été impliqué avec le nazisme. Mais j’ai aujourd’hui 54 ans, un être humain évolue, et on doit le juger à ses propres discours et actes. Croyez vous qu’on m’aurait donné la légion d’honneur si j’avais embobiné tout le monde pendant 30 ans – les RG, les hommes politiques, les gens qui me côtoient ? Je serais un génie ! »

Cette version mi-rigoriste mi-séductrice de l’islam est soucieuse de présenter un visage avenant à l’extérieur, non dénué d’intelligence et de travail, qui bluffe les politiques pressés, les complaisants et même le très anti-religieux Canard enchaîné. Mais elle est une version particulière de l’islam, sous tutelle extérieure, et sans autonomie financière (après trente ans, il n’y a pas d’agent endogène pour financer la mosquée). Elle prétend à l’hégémonie locale, mais peine à masquer les oppositions.

Le courant idéologique minoritaire des Frères monopolise les relations des musulmans avec les acteurs publics : les attentats des 7 et 9 janvier ont été l’occasion d’une nouvelle offensive de charme. La Grande mosquée est un navire amiral, et Tareq Oubrou a même caressé l’espoir d’un centre national de formation des imams…. Mais qui dirigerait la Grande mosquée, qui la financerait ou la contrôlerait, et avec quelle légitimité ? Ce sera un mixte d’islam consulaire, islamiste et patriarcal, mais pour quels bénéfices, quels progrès démocratiques, et quel avenir ? La diversité aura-t-elle vécu ?

Pierre Vermeren vit à Bordeaux. Il est historien du Maghreb contemporain,
maître de conférences à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne,
et membre du Laboratoire CEMAF (Centre d’études des mondes africains).

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