La libération des poches de l’Atlantique, un « grand gâchis »
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La libération des poches de l’Atlantique, un « grand gâchis »

Royan en ruines - la façade de Foncillon, le casino et l'hôtel Bellevue (collection M. Sicard/ www.c-royan.com)

Royan en ruines – la façade de Foncillon, le casino et l’hôtel Bellevue (collection M. Sicard/ www.c-royan.com)

Il y a 70 ans, les Alliés libéraient Royan et le Médoc, l’une des poches de l’Atlantique défendues jusqu’au bout par les Allemands. La prise de ces forteresses du Reich, alors que celui-ci était sur le point de capituler, s’est soldée par un « grand gâchis », estime l’historien Stéphane Simonnet : des milliers de morts, et des champs de ruine, à l’image du catastrophique bombardement de Royan par les Alliés.

Le 18 avril 1945, à 7 heures, les troupes allemandes du réduit de la Coubre, acculées sur cette pointe entre la Gironde et l’Atlantique, capitulent. Le 20 avril au Verdon, de l’autre côté de l’estuaire, le bataillon Narvik finit par rendre les armes. C’est la fin des opérations « Vénérable » et « Médoc », et de l’une des six poches de résistance de la Wehrmacht sur le littoral, baptisée par les Allemands « Gironde-nord » – elle englobait le port de Royan, la presqu’île d’Arvert au nord et la pointe de Grave au sud.

Le bilan de cette semaine de combats est très lourd : 1210 morts côté allemands, 554 parmi les forces françaises, auxquels il faut ajouter les 489 personnes tuées (dont 47 soldats allemands) lors du bombardement de Royan le 5 janvier 1945 par l’aviation britannique (nous y reviendrons)…

Depuis le débarquement de Normandie, un millier de civils ont péri sous les bombes alliées et plus de 1 500 combattants français sont tombés devant ces « poches de l’Atlantique ». Loin d’être des bases arrières improvisées dans la débâcle, ce sont de vraies forteresses (festungen) que les Allemands ont constitué à Dunkerque, Lorient, Saint-Nazaire, La Rochelle, Royan et à la pointe de Grave. La poche du Médoc est par exemple défendue par 300 blockhaus, 110 pièces d’artillerie, 800 000 mines et 4000 hommes.

Futures contre-attaques

Pourquoi ce qui apparaît rétrospectivement comme un baroud d’honneur ? Ordre d’Hitler, explique l’historien Stéphane Simonnet dans « Les poches de l’Atlantique », un ouvrage à paraître (le 7 mai, chez Tallandier). En janvier 1944, le Führer, « persuadé que les Alliés reviendront par l’Ouest en débarquant près d’un grand port de la mer du Nord, de la Manche ou de la façade atlantique », veut que ces places fortes résistent aux assauts ennemis, et puissent « servir de point de départ pour de futures contre-attaques », souligne l’ancien directeur scientifique du Mémorial de Caen.

90 000 soldats de la Wehrmacht s’y battront donc jusqu’au bout, et même plus : le réduit de Saint-Nazaire se rend le 11 mai, trois jours après la capitulation du régime nazi.

La décision d’Hitler était « assez audacieuse », estime Simonnet, car elle privait du coup le gros de ses armées de possibles renforts. Si la défense acharnée de son armée aura été vaine, et n’a fait que retarder de quelques mois le départ en captivité de 85 000 soldats allemands, elle a toutefois empêché « les Alliés de disposer d’infrastructures portuaires sur la façade atlantique, le long de la presqu’île bretonne et sur la mer du Nord, les contraignant à tirer le maximum des capacités du port de Cherbourg, puis de celles du port d’Anvers dès l’automne 1944 ».

Aucune utilité pour les Alliés

Mais cela n’a pas handicapé outre mesure les Alliés, relève l’historien :

« Les ports de l’Atlantique n’apparaissent pas dans la feuille de route des Alliés, car ils ne représentent aucune utilité stratégique dans leur plan de débarquement en France. S’ils ont décidé de prendre pied en Normandie, c’est notamment pour pouvoir disposer rapidement du port du Havre ou de Cherbourg, conquête indispensable pour ravitailler leurs armées au cours de l’opération Overlord. »

En revanche, poursuit Simonnet, « cette position purement stratégique qui s’appuie sur une logique militaire implacable – les Alliés n’ont pas les moyens humains suffisants pour lancer de grandes offensives vers les côtes françaises – n’est pas vraiment du goût du général de Gaulle qui, lui, entend libérer le territoire au plus vite afin d’asseoir sa légitimité ».

Prisonniers allemands à l'arrière du casino de Royan (coll. E Renoux/www.c-royan.com)

Prisonniers allemands à l’arrière du casino de Royan (coll. E Renoux/www.c-royan.com)

La France doit se libérer par elle-même

Ainsi, des arrières-pensées politiques président ce choix, et ce sont des troupes françaises qui vont faire le siège des forteresses allemandes. Les forces issues de la Résistance et des maquis intègrent les armées régulières, qui ne comptent que huit divisions (contre une centaine de divisions américaines et britanniques engagées sur le front occidental).

Après la libération de Bordeaux, début septembre 1944, ce sont notamment 12000 résistants issus des maquis de la région (colonne Duchez d’Arcachon, les groupements Rolland, Rac et Ricco depuis la Dordogne, colonne Carnot des Landes) partent faire le siège des camps retranchés allemands sur l’Atlantique.

Finalement, l’armée de l’Atlantique dispose de 60000 FFI (forces françaises de l’intérieur), renforcés par 50 000 hommes de la 1ere division blindée (DB). Les combats seront une façon de souder tout ce petit monde.

« Une victoire était nécessaire sur ce front pour démontrer que la France pouvait contribuer, avec ses propres armées, à se libérer elle-même », résume l’auteur des « Poches de l’Atlantique ».

La diplomatie cède le pas

Aussi, alors que les négociations sont pourtant bien engagées entre Français et Allemands – le capitaine Hubert de Meyer obtient ainsi de l’amiral allemand Ernst Schirlitz que les installations portuaires et urbaines du port de La Rochelle-La Pallice, des pourparlers sont en cours pour Royan -, la manière forte l’emporte sur la diplomatie. Une stratégie incarnée par le général Edgar de Larminat, un fidèle que de Gaulle nomme à la tête de l’armée de l’Atlantique.

« L’état-major allié paraissait se satisfaire de ce que les troupes FFI (forces françaises de l’intérieur) contiennent les forces allemandes enfermées dans les poches, estime Simonnet. Mais c’était sans compter sur la volonté du général de Gaulle de passer sans attendre à l’action. Ce dernier réussit à convaincre le général Eisenhower d’attaquer rapidement Royan et la pointe de Grave pour y réduire les poches allemandes. »

Le port sur l’estuaire est en effet défendu par seulement 5000 hommes, privés de chars, d’aviation et de carburant. S’en emparer doit permettre de dégager le port de Bordeaux, et de remonter vers le Nord pour libérer les poches de l’île d’Oléron, de La Rochelle, et enfin de Saint-Nazaire. Après l’évacuation de 8000 civils pendant l’automne 44, il en reste encore plus de 2000 dans Royan.

Royan rasée

Le 10 décembre 1944, l’état-major français propose au général Royce, qui dirige les forces aériennes alliées un « premier bombardement puissant pour déterminer l’évacuation des derniers civils et ouvrir la voie aux opérations psychologiques qui accompagnent l’opération de force ».

« Larminat assure que des ordres ont été donnés plusieurs fois aux populations civiles de quitter les lieux et qu’il n’y a pas de raison que les opérations soient stoppées dans l’ensemble de la zone de résistance ennemie », raconte Simonnet.

Mais, nuance l’historien, Larminat juge trop risqué de bombarder Royan, et ne donne semble-t-il son feu vert que pour une attaque aérienne des pointes de Grave et de la Coubre. La Royal Air Force (RAF), qui cherche un terrain d’entraînement pour ses jeunes pilotes, reçoit pourtant l’ordre de bombarder Royan.

L'acteur Jean Gabin faisait partie de la 2e DB intervenue à Royan (Musée Jean Gabin)

L’acteur Jean Gabin faisait partie de la 2e DB intervenue à Royan (Musée Jean Gabin)

Le 5 janvier 1945, deux raids menés par 300 avions britanniques rasent 85% de la ville. 489 personnes sont tuées (dont 47 soldats allemands). La florissante station balnéaire d’avant-guerre est en ruine, et elle n’est même pas libérée de l’occupant allemand, puisque aucune offensive terrestre ne suit l’attaque aérienne.

Et pour cause : l’opération « Indépendance », initialement planifiée pour Noël 44, avait été repoussée à cause de la contre-offensive allemande dans les Ardennes. Et le commandement des Forces françaises de l’Ouest, basé à Cognac, n’a pas été prévenu à temps des raids aériens.

Embourbés « dans les parcs à huîtres de Marennes »

Après une trêve pour évacuer et soigner les blessés, l’opération « Vénérable » est lancée le 14 avril 1945. Pourtant les Alliés sont alors tout près de Berlin, et à Royan, les troupes allemandes ne mènent que des escarmouches qui « maintiennent l’illusion d’un combat mais ne justifient pas le lancement d’une grande offensive. Celle-ci sera néanmoins déclenchée à la demande des Français ».

Des régiments d’Afrique noire et 200 chars de la 2ème DB, qui compte dans ses rangs Jean Gabin, sont notamment dépêchés sur place, au grand dam du général Leclerc. Ce dernier peste contre cette opération où ses troupes s’embourbent « dans les parcs à huîtres de Marennes », quand la victoire est en train de se jouer sur le sol allemand, avec l’invasion du Reich.

A 5 contre 1, les Français, soutenus par les avions de l’Air Force, vont donc mettre une semaine à prendre Royan et le Médoc, avec le bilan humain que l’on sait. Lopération « Vénérable » est l’occasion pour l’armée américaine de tester une nouvelle arme, rappelle Stéphane Simonnet :

« Le réduit de Royan est bombardé avec des centaines de milliers de litres de napalm, nouveau liquide incendiaire utilisé pour la première fois. Les blockhaus ne sont pas détruits, mais les effets sont spectaculaires. »

Bombes au napalm larguées par un B24 Libérator survolant la pointe de Grave (coll. E Renoux/www.c-royan.com)

Bombes au napalm larguées par un B24 Libérator survolant la pointe de Grave (coll. E Renoux/www.c-royan.com)

La forteresse Gironde-Nord tombée, les Français vont se tourner vers l’île d’Oléron, la Rochelle et Saint-Nazaire, dernières poches de résistance allemande en France.

« Soixante-dix ans après la libération des poches de l’Atlantique, l’impression qui ressort est celle d’un grand gâchis des forces et des vies humaines, conclut Stéphane Simonnet. Et que dire des champs de ruines à perte de vue qui autrefois, avant la guerre, étaient de paisibles villages et des villes rayonnantes ? »

Quelles traces en gardera l’histoire, à part celle des blockhaus allemands jalonnant la côte, du moins tant qu’ils ne sont pas emportés par l’avancée de l’océan ?

« Pour nous convaincre aujourd’hui que ces sacrifices et ces souffrances n’ont pas été vains, il nous reste la mémoire confiée par les derniers témoins », estime Simonnet. Pour ces combattants français, « les valeurs de la Résistance se retrouvaient indéniablement dans les idéaux portés par les combats de la Libération. C’est peut-être ainsi qu’il nous faut comprendre désormais cette bataille des poches de l’Atlantique, comme une ultime bataille de la Résistance plutôt qu’une opération de libération sur un front isolé et considéré comme secondaire par beaucoup. De ce point de vue, peut-être la mémoire française de la bataille des poches de l’Atlantique pourrait-elle échapper un peu plus à l’oubli qui la menace. »

Les enfants royannais grandiront dans une ville nouvelle (coll. A. Roy/www.c-royan.com)

Les enfants royannais grandiront dans une ville nouvelle (coll. A. Roy/www.c-royan.com)

 

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L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux

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