Vis ma vie de périurbain en Gironde
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Vis ma vie de périurbain en Gironde

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Une banlieue pavillonnaire de Bordeaux (AP/Rue89 Bordeaux)

Les jeunes ménages qui partent s’installer loin de Bordeaux ne sont pas (tous) des accros de la voiture, du pavillon de banlieue et du labrador qui va avec. A Libourne et La Teste, dans le Médoc et dans le Langonnais, Rue89 Bordeaux a suivi ces « exurbanisés » pour tenter de comprendre leurs motivations.


Comme tous les matins, Cécile, 26 ans, se lève à 6h30 pour aller travailler dans une grosse compagnie d’assurances à Pessac Alouette. Et, comme tous les matins, elle passe devant la mer à vélo avant de foncer vers la gare. « Je voulais vivre en ville, mais à la plage », confie-t-elle. Après une enfance passée à Lacanau et un passage par Bordeaux pour les études, elle s’est installée en 2013 sur le Bassin, à La Teste de Buch.

« Le but était d’avoir les avantages de la ville à la mer. La Teste, c’est une ville de 25 000 habitants, il y a des magasins, des bars des restos, ça vit toute l’année, contrairement à Lacanau. »

Arrivée à la gare, elle y laisse son vélo. Cécile aimerait l’emmener mais les nouveaux trains utilisés par la SNCF, les Regio 2N, ne disposent pas de porte-vélos convenables, selon elle. Elle prend le train de 7h37, et arrive à la gare d’Alouette France à 8h15, d’où elle marche pour rejoindre son lieu de travail.

Quand on lui demande si elle a conscience de faire partie des happy few habitant du sud bassin qui utilisent les transports en commun pour se rendre sur leur lieu de travail (3,1% selon le Conseil Départemental), elle répond :

« Au début, j’allais travailler en voiture, mais, à cause du trafic, à cause des camions surtout, j’ai rapidement pris le train, moins dangereux et moins fatigant. »

« Tout est beau, tout est rose »

Michel est un jeune papa de 35 ans. Il s’est installé il y a quelques mois avec sa femme, Mathilde, et son jeune fils dans une maison ancienne, au milieu des vignes, à quelques minutes du centre-ville de Libourne en voiture, voiture qu’il utilise tous les matins pour se rendre à la gare :

« Le matin, le train est relativement plein. Il y a pas mal de collégiens et de lycéens. Et puis, il y a aussi beaucoup de professionnels, enfin, des gens en costume cravate. »

Arrivé à la gare de Bordeaux Saint-Jean, il prend la ligne C du tramway pour rejoindre l’agence d’architecture pour laquelle il travaille, située à côté de l’esplanade des Quinconces.

« Ça fait une heure porte à porte, ce qui n’est pas infaisable, surtout si l’on pense aux modes de vie parisiens. J’ai même pu recommencer à lire depuis que je prends le train. »

Pour l’instant, « tout est beau et tout est rose », selon les mots de Mathilde, autant pour la qualité de vie que pour les trajets quotidiens. Michel avoue être agréablement surpris par le nombre de navettes entre Bordeaux et Libourne, avant d’avouer :

« J’aurais dû faire ça en voiture, je ne l’aurais pas fait. »

40 minutes de voiture tous les matins

Ce qui n’est pas le cas d’Alexandre, 31 ans, installé à Louchats, dans les Landes girondines, depuis deux mois. Pour rejoindre son lieu de travail, à Bègles, quarante minutes lui suffisent. Il arrive tôt, à 8h30, non pour éviter les bouchons, mais pour pouvoir repartir de son travail suffisamment en avance pour récupérer Harmonie, sa petite fille de neuf mois, chez la nounou. Les bouchons, ce n’est pas pour lui :

« J’ai pris une seule fois l’autoroute pour tester, c’est clairement le bordel dès qu’on arrive près de Bordeaux. La rocade me rallonge même le trajet pour Bègles. J’ai trouvé des petites routes tranquilles. De toutes façons, on a choisi l’emplacement de notre maison en fonction de mon lieu de travail. On ne se serait pas installé dans le Médoc pour traverser Bordeaux en voiture tous les matins. »

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A Macau, le matin, on croise peu de piétons, mais beaucoup de voitures (AP/Rue89 Bordeaux)l

La question des déplacements et de l’allongement de leurs durées n’est pas anodine. Au total, ce sont aujourd’hui 50 000 déplacements quotidiens qui sont réalisés depuis le reste de la Gironde vers la Métropole. Au niveau des durées de déplacements, on constate une augmentation continue depuis 1998. Les Girondins qui allaient travailler en transports en commun mettaient alors en moyenne 40 minutes, contre 44 en 2009, ceux qui préfèrent conduire mettaient 20 minutes, contre 23 minutes en 2009.

Quitter Bordeaux par choix

Le point commun entre ces jeunes qui n’hésitent pas à faire des bornes pour aller bosser ? Ils sont tous partis de Bordeaux, davantage par choix que par contrainte. Chacun a ses raisons. Si Cécile voulait simplement vivre au bord de la mer, Mathilde et Michel ne trouvaient plus leur bonheur à Bordeaux, qu’ils ne regrettent « pour rien au monde ».

Auparavant installés dans un appartement cours du Maréchal-Juin, en face du commissariat de police, ils ont craqué, entre autre, à cause du bruit de sirènes incessant, rapidement devenu anxiogène à la naissance de leur enfant. Le couple avoue en avoir « eu un peu marre du rythme de la ville » :

« De toutes façons, on voulait un jardin, on voulait plus d’espace. »

Yan et Christèle, eux, se sont installés à Savignac, à côté de Langon en 2015, où ils espèrent « retrouver la ruralité ». Originaire de Bazas, ce jeune couple a d’abord quitté un appartement cours Aristide Briand à Bordeaux, pour le village d’Asques, mais « ce n’était pas vraiment la campagne, c’était la campagne a côté de la ville ». Le désir d’élever leur enfant dans un environnement authentiquement rural les a poussé dans le Langonnais, un coin « plus campagnard que citadin, en tous cas ».

Alexandre, enfin, voulait un espace extérieur, mais sans pour autant habiter « dans un lotissement en banlieue » :

« On cherchait à investir dans l’immobilier, mais c’était soit le centre-ville à Bordeaux, soit la campagne. On ne voulait pas avoir le cul entre deux chaises, la banlieue, où l’on aurait eu les inconvénients de la ville sans les avantages de la campagne. »

Si tous affirment qu’ils rêvaient d' »un jardin pour les enfants », ou « d’un terrain pour faire un potager », ils évoquent assez peu les logiques financières comme motif de leur « exil ». Ce qui peut paraître surprenant quand on sait que la hausse des prix de l’immobilier sur la métropole bordelaise la place désormais dans le top 5 des villes de province les plus chères pour se loger.

Sacrifice ou épanouissement ?

Les professionnels de l’immobilier ont en effet tendance à expliquer cette rurbanisation par des facteurs économiques. M. Sanson, responsable commercial chez le promoteur Priméa Gironde, soutient ainsi que la proximité à la métropole et à ses emplois est le premier facteur de localisation pour ses clients, qui « préfèrent sacrifier une pièce ou le garage pour gagner en frais de construction et s’offrir un terrain plus proche de la ville ». Il reconnaît que « s’ils avaient le choix, 95% de nos clients préfèreraient rester sur la métropole ».

Pour Cécile Rasselet, directrice d’équipe à l’a’urba, l’agence d’urbanisme de l’agglomération bordelaise, tout ne peut s’expliquer uniquement par l’économie :

« On touche là à la forme résidentielle idéale d’épanouissement de la famille. Or, la promotion neuve en ville s’éloigne très fortement de cet idéal de la maison avec jardin. Faire le choix de s’éloigner c’est en fait faire le choix de l’intimité, réelle ou supposée. »

Repli dans le monde rural

Cette forme idéale de la résidence familiale, une maison sur un terrain, viderait la ville de ses ménages les plus jeunes, ceux avec des enfants. Dans une étude dont elle a dirigé la rédaction en 2012, Cécile Rasselet s’interrogeait déjà sur les limites des capacités d’accueil de Bordeaux envers les jeunes ménages, qui constituent la classe d’âge qui quitte le plus massivement la métropole. Le rapport évoque même un risque de « repli dans le monde rural » pour ces jeunes ménages.

Pour Cécile Rasselet, le phénomène n’est pas propre à l’agglomération bordelaise :

« Lors de la dernière rencontre de la Fédération Nationale des Agences d’Urbanisme, en octobre 2015, on s’est aperçu que toutes les agglomérations françaises, presque sans exception, faisaient face à ce problème de départ des jeunes ménages, et partageaient cette déconnexion entre la demande et l’offre de logements pour les familles. »

Manque d’infrastructures

La promotion privée en centre ville ne saurait donc répondre aux demandes intrinsèques des jeunes familles :

« Le risque pour les pouvoirs publics, poursuit Cécile Rasselet, est que des familles s’implantent sur des territoires qui n’ont pas les infrastructures nécessaires pour les accueillir, alors que ces infrastructures ont déjà été réalisées auparavant dans d’autres territoires. »

Tout le monde se souvient de ce professeur d’EPS de Castillon-la-Bataille qui avait fait passer à ses élèves, en 2011, une épreuve de natation dans un champ, faute de piscine.

Nos néoruraux expérimentent déjà ce manque d’infrastructure. Pour Michel et Mathilde, c’est le manque de pédiatre qui « ne prennent plus de nouveaux patients », mais également la difficulté à trouver un médecin généraliste traitant. Tous avouent en tout cas avoir des difficultés à faire garder leur enfant, et doivent s’en remettre aux nounous, faute de crèches.

« Besoin de périurbanité »

Cécile Rasselet ne veut pas pour autant tomber dans le discours trop convenu qui opposerait d’une part des urbains modèles, et d’autre part des périurbains qui consomment du foncier, polluent, et coûtent cher.

« On a besoin de périurbanité, continue-t-elle, car celle-ci répond à un besoin et à un idéal. Ce qu’il faut, de la part de la puissance publique, c’est permettre le rebond et la fluidité. »

C’est-à-dire accompagner les ménage dans leurs parcours résidentiels, et surtout leur permettre d’accéder à des formes d’habitat idéal. En deux mots, rendre la ville désirable.

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A Langon, on attend le train pour partir travailler (AP/Rue89 Bordeaux)

Toujours plus loin

Force est d’admettre que la métropole bordelaise déborde. Et ce n’est pas nouveau, constate l’élu écologiste métropolitain Gérard Chausset :

« Depuis trente ans, la croissance de la population de l’aire urbaine bordelaise s’est faite sur sa périphérie et non sur son centre. »

L’INSEE le confirme : la carte interactive, montrant l’évolution annuelle moyenne de la population depuis 2007, fait apparaître presque toutes les communes de la métropole en blanc, alors que les communes les plus éloignées, surtout sur le littoral, sont en orange foncé.

La solution, pour Cécile Rasselet, est de « maîtriser l’urbanisme sans pour autant édicter des normes trop strictes, qui sont contreproductives ».

Maîtriser l’urbanisme, et notamment la consommation foncière, c’est tout le rôle du Schéma de Cohérence Territorial (SCoT) de l’aire métropolitaine bordelaise (qui rassemble 98 communes autour de Bordeaux). Son volet « une métropole responsable » affirme vouloir « rationnaliser la consommation des espaces » et « limiter l’étalement urbain ».

Dans le détail, le SCoT vise à assurer le maintien de la population notamment dans les bourgs et les cœurs de village. Et le document de citer des petites communes du Médoc et de la presqu’île d’Ambès, comme Saint-Vincent-de-Paul, Saint-Louis-de-Montferrand, Labarde, ou encore Macau.

Macau fait un tabac

Macau, justement, a connu, selon l’INSEE, une augmentation de population annuelle de 2,2% en moyenne depuis 2007, ce qui la place dans la fourchette haute du département. A huit heures et demie du matin, la ville n’est parcourue que par des voitures, qui passent devant des volet clos.

Eric, le gérant du tabac en face de l’église, a bien constaté une augmentation de la population sur la commune. Mais ça n’a pas tellement profité aux commerçants du bourg ou à la revitalisation de celui-ci :

« Tous les nouveaux lotissements ont été construits au-delà de la départementale, vers Le Pian. Les gens qui s’installent font leurs courses entre Bordeaux et leur domicile, au Haillan ou au Pian. Je n’ai pas tellement vu de nouvelles têtes dans mon commerce. »

La petite maison dans la prairie

Nos néopériurbains affirment tous leur bonheur de retourner (un peu) à la terre, sans pour autant avoir renoncé aux sorties. Michel et Mathilde évoquent de nombreuses nouvelles familles qui s’installent à Libourne, se disent que « Bordeaux, est, de toutes façons, à trente minutes », et affirment recevoir plus souvent leurs amis citadins en manque de verdure maintenant qu’ils habitent dans les vignes.

Alexandre avoue y aller beaucoup plus mollo sur les sorties depuis son déménagement à Louchats, même si on peut le croiser certains soirs au Rocher de Palmer ou au Comptoir du Jazz.

Seul Yan confie que ses amis de Bordeaux lui manquent, même s’il avoue qu’avoir un enfant lui a fait relativiser l’importance des sorties festives. Il marque ensuite une pause, puis souffle, sur le ton de la confidence :

« Mollat. Mollat me manque beaucoup aussi. »

L’accès à la culture aurait un prix, celui de la centralité.

L'AUTEUR
Arnaud Paillard
Arnaud Paillard
Urbaniste et journaliste indépendant fraîchement débarqué de Buenos Aires mais natif de Bordeaux, je m'intéresse aux problématiques urbaines en général et de mobilité en particulier. J'aime manger, boire et faire du vélo.

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