Bordeaux privatise l’hôtel de Ragueneau
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Bordeaux privatise l’hôtel de Ragueneau

L'ancien hôtel des Archives Municipales, rue du Loup (SB/Rue89 Bordeaux)

L’ancien hôtel des Archives Municipales, rue du Loup (SB/Rue89 Bordeaux)

L’ensemble ou presque des élus de l’opposition (gauche comme Front national) ont eu beau monter au créneau, le conseil municipal de Bordeaux a voté ce lundi la délibération permettant la mise en vente de l’hôtel de Ragueneau, comme l’annonçait en primeur Rue89 Bordeaux.

« Cela suit une logique de gestion de patrimoine par la ville selon laquelle dès qu’un nouvel équipement est construit ou réalisé, nous avons vocation à nous séparer » des bâtiments désaffectés, a justifié l’adjoint aux finances, Nicolas Florian.

L’hôtel Ragueneau, construit au XVIIe siècle et racheté par la Ville en 1860, est inoccupé depuis le déménagement récent des Archives Municipales sur la rive droite.

La valeur de cet ensemble immobilier, situé rue du Loup, est évaluée par France Domaines à 2 millions d’euros. La mairie estime à 7 millions d’euros sa réhabilitation et sa mise en norme (11 millions TTC), pour pouvoir accueillir des services et du public. Les critiques fusent, notamment du côté de Michèle Delaunay (PS), déplorant la vente de ce « bâtiment qui appartient au patrimoine des bordelais, un des seuls du XVIIe » dans ce cas :

« Un élu devient dépositaire du patrimoine de sa ville, non pas son propriétaire. Il lui est délégué la responsabilité de l’entretenir, et non de ne pas le laisser se dégrader pendant 20 ans pour dire ensuite que les travaux sont trop chers et qu’on est contraints de le vendre. C’est inacceptable. Nos mandats fonctions nous imposent de respecter les valeurs républicaines et la conservation de ce patrimoine. »

84% des Monuments Historiques sont privés

Alors que l’opposition lui reprochait son silence sur ce dossier, l’adjoint à la culture Fabien Robert répond que le patrimoine est bien « un domaine où la politique de la Ville est exemplaire », évoquant le classement de Bordeaux par l’Unesco.

« Or sur plus de 360 monuments historiques, 84% sont des propriétés privées, bien entretenues. C’est un mauvais débat d’opposer aujourd’hui public et privé, la question du patrimoine dépasse les statuts à Bordeaux. Et sur les 16% que possèdent la Ville, des rénovations sont en cours, comme la Bourse du travail ou l’église Saint-Seurin. »

L’élu socialiste Matthieu Rouveyre interpelle toutefois Alain Juppé sur la politique suivie par la mairie :

« Depuis 1860, 19 maires successifs se sont attachés à [conserver cet immeubles], de Pierre Castéja à Jacques Chaban-Delmas, vous allez être celui qui va rompre cette tradition. Ce avec une approche purement comptable. Le patrimoine devient la variable d’ajustement d’un budget largement siphonné par les grands équipements (Cité municipale, Cité du Vin, grand stade). Et cette vente n’est pas seulement contestée par les élus de l’opposition : notre pétition a recueilli en moins de 10 jours 4000 signatures. »

L’écologiste Pierre Hurmic dénonce lui aussi une « logique financière » et « court-termiste », ayant déjà présidée selon lui à la vente d’un autre bâtiment de la ville, place Pey Berland, qui comprend une crypte du VIe siècle. Il déplore en outre que l’ancien hôtel particulier ne soit pas transformé en espace culturel, ou en locaux pour des associations.

Pas de fast-food chez Ragueneau

Vincent Feltesse, l’ex président (PS) de la Communauté urbaine de Bordeaux, dit sa « stupéfaction » de devoir voter une délibération sans concertation préalable, et ne comportant « aucun cahier des charges » sur les obligations imposées aux acquéreurs potentiels.

Nicolas Florian jure que la vente n’est guidée ni par une logique financière, ni par « l’appât du gain », mais par la contrainte budgétaire frappant toutes les collectivités, auxquelles « l’État fait les poches ».

Le bras droit d’Alain Juppé promet par ailleurs qu’un jury sera mis en place par la Ville, et invite les membres de l’opposition municipale à y prendre part pour réaliser un cahier des charges :

« Il pourra examiner le projet qui serait réalisé à l’intérieur de ce bâtiment. Cela nous laisse la latitude de pas lier la cession au seul prix des enchères. A tout moment la Ville peut suspendre cette vente sans indemnisation possible de tous ceux qui auraient enchéri. (…) Mais c’est un bâtiment remarquable, classé, ne faites pas croire qu’un fast-food va s’installer là bas. »

Les débats se prolongent, voire s’égarent sur les vertus comparées de l’architecture contemporaine à Ginko et du classicisme des quais… Le maire de Bordeaux répond à son tour aux attaques.

« L’hôtel Ragueneau est incontestablement un joyau du patrimoine bordelais. Sera-t-il préservé ? La réponse est oui », martèle Alain Juppé.

La jouer modeste

Il rappelle notamment que le classement Monument Historique nécessitera le recours à un architecte du patrimoine, et un examen préalable par la conservation régionale des bâtiments historiques. Et souligne à son tour que « la préservation du patrimoine n’est pas le monopole des collectivités publiques ».

Selon l’ancien Premier ministre, l’époque est révolue où ces dernières étaient « les seules occupantes des palais nationaux », l’heure étant d’après lui « à la modestie ». Et pas question non plus de « promettre à la terre entière des locaux associatifs et des équipements culturels. Il faut arrêter de tomber dans la démagogie ».

La vente, qui s’effectuera sur internet via le marché immobilier des notaires, devrait intervenir avant l’été. L’évaluation de France Domaine, valable un an, expire en effet au mois d’août prochain. Des acheteurs, notamment bordelais, se seraient déjà manifestés auprès de la Ville.

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux

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