Le Capri contre les caprices de la radicalisation
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Le Capri contre les caprices de la radicalisation

actualisé le 14/01/2016 à 16h36

Le Centre de dé-radicalisation de Bordeaux a été lancé à l'automne 2015 (XR/Rue89 Bordeaux)

Le Centre de dé-radicalisation de Bordeaux a été lancé à l’automne 2015 (XR/Rue89 Bordeaux)

Lancé à Bordeaux à l’automne dernier, le centre d’action et de prévention contre la radicalisation des individus (Capri) a officiellement été présenté ce samedi sous les yeux du ministre de la ville Patrick Kanner. Le centre s’est fixé deux objectifs contre les radicalisations : prévenir et agir.

Initialement, le Capri devait désigner le « centre d’action et de prévention contre radicalisation liée à l’islamisme ». Jugé trop anxiogène – peut-être aussi discriminant ou réducteur – il lutte finalement contre la « radicalisation des individus » précise son porte-parole et cheville ouvrière, Marik Fetouh, élu à la mairie de Bordeaux en charge de l’égalité.

Présenté à l’Athénée municipal ce samedi, le projet a été évoqué il y a 6 mois, en juillet 2015. A cette période, une hausse de la radicalisation des jeunes étaient observés nationalement depuis les attentats de Paris du 7 au 9 janvier 2015. La Fédération musulmane de Gironde voulait développer une série de contre-discours sur Internet contre les complots. La mairie de Bordeaux souhaitait un comité de vigilance sur la radicalisation. La Société de recherche et d’analyse en emprise mentale, présidée par l’avocat Daniel Picotin, recevait de plus en plus de demandes de familles dans lesquelles les jeunes se radicalisaient.

Marik Fetouh, porte-parole du Capri (Mila Ta Ninga/Rue89 Bordeaux)

Marik Fetouh, porte-parole du Capri (Mila Ta Ninga/Rue89 Bordeaux)

« Affronter le sujet et essayer d’importer des solutions »

Réunis par la préfecture de Gironde, ils forment le Capri en s’inspirant des dispositifs déjà existant en Grande-Bretagne, Hollande, Danemark, Norvège, Belgique, à Montréal (Canada) mais aussi en France au Centre DPSI fondé par Dounia Bouzar. Imam de Bordeaux et membre du conseil scientifique du Capri, Tareq Oubrou détaille ce centre pluridisciplinaire lancé à l’automne dernier :

Menacé par Daech, Oubrou reste « zen »

Le recteur de la mosquée de Bordeaux, Tareq Oubrou est cité sur Internet par Daesh comme « l’imam de la République ». Visé par des menaces, il a refusé d’être sous protection policière et s’en explique sourire aux lèvres : « Il ne faut pas céder à la peur. Le propre du terrorisme est de semer la défaite mentale. On en fait trop. On sème la panique à force de parler de la sécurité, on fait l’effet inverse. Je suis un croyant. Je suis imbibé de spiritualité. La foi me sécurise. Je suis zen à l’intérieur. Je ne céderais jamais à la peur. Le courage et la sérénité sont la meilleure réponse. Aujourd’hui, c’est le radicalisme islamique. Demain, ce sera autre chose. »

« Le radicalisme convoque plusieurs déterminants autant sociologique que psychiatrique ou théologique. Le Capri essaie de répondre le plus adéquatement possible à ce phénomène dans ses multiples nuances. Ce radicalisme est lié à une idéologie qui puise ses sources dans la religion musulmane. Dire que le radicalisme n’a rien à voir avec la religion c’est se mentir, il faut affronter le sujet et essayer d’importer des solutions. »

D’abord, le Capri veut prévenir en façonnant des contre-discours à ceux du complot, ceux de Daech et sortir les individus d’une position de victimisation dans laquelle certains s’enferment avant de basculer. Un numéro de téléphone (09 83 59 17 11), un site et une adresse courriel (contact@radicalisation.fr) sont mises à disposition pour effectuer un signalement. L’équipe du centre déterminera s’il faut intervenir selon une batterie de critères : la personne s’isole de ses amis, produit un discours antisocial et antisémite, dissimule ses croyances, marque une rupture scolaire ou professionnelle, légitime la violence, déshumanise certaines personnes…

Les trois visages de la radicalisation

Si les services arrivent trop tard, le centre devra agir sur une personne déjà radicalisée bien que la frontière soit tenue. Concrètement, parmi les 40 cas transmis par la Préfecture, Marik Fetouh distingue trois profils associés à trois solutions.

Une minorité des cas souffrent de troubles psychiatriques où les délires s’axent sur la religion. Malgré un discours violent, ils ne seraient pas les plus dangereux car désorganisés. Une solution médicale et thérapeutique serait la solution la plus appropriée. Plus nombreuses sont les jeunes femmes converties dites « sous emprise mentale ». Elles subissent une manipulation affective via Internet qui psychanalytiquement parlant « prend la place symbolique d’un père absent ou défaillant » s’aventure l’élu bordelais. Entrées dans un processus de décompensation, il faut les conduire vers une prise en charge psychologique ou une thérapie familiale.

Enfin, d’autres affirment leur radicalisation comme un choix rationnel. Ces hommes, souvent sans travail, souvent en groupe, devront recevoir une réponse sociale, psychologique et théologique pour expliquer les notions coraniques.

127 signalements en Gironde

Hormis l’animatrice, seules Denise Greslard-Nedelec et Naïma Charaï sont montées à la tribune, pour représenter respectivement le président du département Jean-Luc Gleyze et le président de région Alain Rousset qui a fait un passage furtif.
A la tribune essentiellement masculine (voir encadré), le directeur de recherche au CNRS et à l’EHESS, Olivier Roy précise qu’il n’y a pas de radicalisation de l’Islam mais « une islamisation de la radicalité » :

« Dans l’esprit de beaucoup de responsables, il y a le musulman “normal” qui, de plus en plus croyant, finit par se radicaliser. Rien ne le prouve. Ce n’est pas ça. Le radicalisme est une rupture individuelle de jeunes qui se coupent de la famille, de la société cherchant une cause que tout le monde déteste, le diable. Avec cette révolte et le répertoire islamique, ils se fabriquent une image de héros mais savent bien qu’elle ne tient pas. Ce ne sont pas des utopistes. Sur place, ils ne se mêlent pas à la population locale. Ils veulent le paradis tout de suite ou rien. »

Depuis le 29 avril 2014 et la mise en place d’un numéro vert national, 127 signalements concernent la Gironde (sur 4000 en France dont plus d’un tiers concerne des femmes). Classé loin derrière l’Île de France, le Nord, le Bas-Rhin, le pourtour méditerranéen ou encore les voisins toulousains, le département devient un laboratoire de la dé-radicalisation.

Un local tenu secret

La petite équipe est constituée d’une coordinatrice juriste, une psychologue clinicienne, une seconde spécialisée sur l’emprise mentale et une stagiaire. Elle a déjà reçu dix personnes, principalement pour des cas psychiatriques et de victimisations. Les locaux doivent eux rester secrets. Seules certitudes, ils sont situés près de la place Gambetta et sont prêtés par Bordeaux Métropole.

Au niveau financier, l’Etat finance une large partie du budget (45000 euros). La municipalité augmentera sa subvention de 3000 à environ 10000 euros. Le département et la région devraient suivre. Le ministre de la ville, Patrick Kanner, qui a assisté à cette journée, a encensé le centre qui fait « du cousu-main avec une réponse spécialisée et personnalisée pour chacun des jeunes ».

Incarnant un « état ferme et généreux », il annonce vouloir inscrire dès cette année un plan d’action contre les radicalisations dans les contrats de villes et faire un grand plan de formation sur 2016 et 2017 d’un million d’euros. Il évoque le plan de rénovation urbaine d’un milliard d’euros à venir et rappelle les engagements de François Hollande sur la généralisation des services civiques et le développement des emplois d’avenir, de l’alternance et de l’apprentissage, qui sont tous cependant des contrats précaires.

Le préfet Pierre Dartout, le ministre Patrick Kanner, le maire de Bordeaux Alain Juppé (MTN/Rue89 Bordeaux)

Le préfet Pierre Dartout, le ministre Patrick Kanner, le maire de Bordeaux Alain Juppé (MTN/Rue89 Bordeaux)

Dans l’attente de résultats

Prenant une pause durant le colloque, un associatif se désole :

« Il ne faut pas créer une énième structure pour se faire plaisir. Ceux qui luttent vraiment contre ces fléaux, ce sont les vrais acteurs de terrains, ceux du monde associatif qui vont à la rencontre des jeunes tous les jours. Il s’agit de bénévoles qui parlent, qui discutent, qui écoutent. Ceux-là, il faut les aider ! Les associations sont les gardes-fous de la société. De plus en plus, il y a de moins en moins de moyens. »

A l’intérieur, le ministre poursuit enthousiaste :

« Nous sommes là dans une démarche d’expérimentation. Je suis intimement convaincu que l’exemple de Capri sera repris dans d’autres endroits et puisse devenir demain un modèle pour d’autres régions. »

Avant cela, il faudra des résultats. L’avocat antisecte, Daniel Picotin espère pouvoir en donner d’ici 18 mois lors de la présentation à Bordeaux des travaux de recherche de l’International Cultic Studies, association américaine spécialisée sur les manipulations psychologiques et sectaires.

L'AUTEUR
Xavier Ridon
Xavier Ridon
Rémois, devenu journaliste à Tours, installé à Bordeaux. Bref, file vers le Sud avec un micro et un stylo.

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